‹ Geoffroy ChaucerChapitre 41 sur 60 · MELLIBÉE ET DAME PRUDENCE · texte numérisé non relu

MELLIBÉE ET DAME PRUDENCE

Il part pour le périlleux rendez-vous, dormant la nuit dans son manteau, buvant l'eau des fontaines comme Sire Perceval, lorsqu'enfin

Nous n'en saurons pas davantage. De telles invraisemblances lèvent le cœur du sensé Maître Henri Bailli. Il donne au diable ces rimes de chien. C'est perdre sou temps que d'écouter pareilles sottises. Il demande à Chaucer, à défaut devers, « quelque chose en prose où il y ait un peu d'amusement ou un peu de doctrine. » Le poète y consent aussitôt car il tient sa vengeance prête. Il dira cette fois « un vertueux conte moral. » Si l'histoire qu'il va dire diffère quelque peu chez les auteurs qui l'ont transmise, si lui-même s'écarte dans quelques détails du livre où il l'a trouvée, qu'on ne l'accuse point pour cela de fausser la vérité. Le récit de la passion de Jésus-Christ n'est pas tout à fait pareil chez Marc, Mathieu, Luc et Jean, mais tout de même leur sens ne fait qu'un. Après ce préambule menaçant, Chaucer se met à retracer les doctes conversations de Mellibée et de sa femme Prudence, laquelle pourrait aussi bien s'appeler Scolastique. Il vient d'être bafoué pour sa ballade si fertile en rimes et si pauvre de raison. Il se réhabilite en contant une histoire sans une rime, et chargée de sens, de sagesse et d'instruction à en couler bas.

Mellibée est un autre Job. Riche et puissant il a eu do sa femme Prudence une fdle Sophie. Son bonheur paraît parfait et assuré. Mais un jour qu'il est aux champs à s'éjouir, ses ennemis escaladent son mur, battent sa femme, navrent sa fille de cinq blessures affreuses, aux mains, aux oreilles, au nez et à la bouche, et la laissent pour morte. A la vue de son malheur, il éclate en cris, fond en pleurs et déchire ses vêtements. Sa femme qui a lu le Remède d'Amour, d'Ovide, le laisse se lamenter un petit espace. Puis elle lui démontre par tous les apôtres, les Pères de l'Eglise et une multitude d'auteurs profanes,

Giccron, Ovide, Sénèque, Esope, Cassiodore. Caton,ete., qu'il lie convient pas à un sage de s'abandonner à sa douleur ni de méditer vengeance. Une première réunion des amis de Mellibée, provoquée par elle, avait abouti à une déclaration de guerre aux ennemis, car les jouvenceaux « folsetlosengeurs », y dominaient. Prudence demande à être écoutée plutôt qu'eux : « Un maître a dit : Quelle chose vaut mieux que l'or? — Jaspe. — Quelle chose plus que jaspe? — Sens. — Quelle chose vaut mieux que sens ? — Femme. — Quelle chose vaut mieux que femme ? — Rien. » Mellibée doit se fier, non au noml)re des conseillers, mais à leur vertu. Or Prudence lui enseigne que ses maux ont pour cause lointaine Dieu et pour cause prochaine ses péchés. Ses trois ennemis sont le monde, la chair et le diable. Sa fille n'est autre que son, âme. Les cinq plaies de sa fille sont tous les péchés mortels qui entrèrent en lui par ses cinq sens. Ainsi s'évanouissent les personnages du conte en autant de symboles. Après une faible résistance, Mellibée se déclare convaincu par les arguments de Prudence. Il finit par pardonner sans condition à ses ennemis.

Quand Ghaucer afini saparal)ole, rHôtelierquil'aécouté jusqu'au bout cette fois n'exprime qu'un seul regret, c'est que sa bonne chère femme n'ait pas été là pour se régler sur dame Prudence dont elle est bien loin d'avoir la patience. Sa femme à lui ne cesse au contraire de l'exciter à la venger de toutes les injures dont elle se croit victime, tant elle est susceptible ! Elle lui apporte de grandes triques pour qu il batte ses valets. Elle le traite de couard et de poule mouillée, qui n'ose pas défendre les droits de sa femme. Elle lui fera tuer quelque voisin un beau jour. Mais c'est là un fâcheux sujet sur lequel il n'aime pas à s'appesantir. Il cherche un nouveau conte pour chasser ce souvenir importun et s'adresse à un compagnon dont la belle rnine semble un triomphant défi à la mélancolie.

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C'est au jNIoine qu il fait appel, le plus luxueusement équipé, le mieux en chair, le plus fleuri et le moins ascétique des pèlerins. C'est un bénédictin mais qui a répudié comme une vieillerie la règle de Saint Benoît. Il ne reste guère au cloître à pâlir sur les livres ou à travailler de ses mains. Sa passion est la chasse ; ses compagnons préférés sont ses lévriers rapides comme des oiseaux, ou ks chevaux de prix qu'il a dans son écurie. Il ne tient pas du tout la vénerie contraire à la sainteté. Son palefroi brun comme la mûre fait joyeux bruit de clochettes quand il trotte au vent qui siffle. Ce Moine étale sur sa propre personne un véritable faste : manches pourfilées du plus beau gris, bottes collantes, épingle d'or ouvragé pour attacher son capuchon, et au bout de l'épingle un lacs d'amour. La prospérité éclate sur sa mine :

Sa tête chauve était comme un miroir, Et l'on eût dit, ma fol, son visage oint. C'était seigneur moult gras et bien en point. Ses yeux luisaient en roulant sous son front Gomme le feu flambe sous un chaudron.

Un bel homme vraiment, et qui a tous les titres pour devenir abbé !

Malgré tant de marques d'opulence, le Moine n'inspire guère de respect à l'aubergiste. Le contraste est trop criant entre sa profession et son aspect. Maître Henri Bailli le plaisante sur son ampleur et son beau teint: on voit bien qu il ne se nourrit pas sur le communal et qu'il a pâturage de seigneur ! Et quelle vigueur il annonce ! Quel dommage qu'il soit voué au célibat ! Le pape devrait bien enjoindre de prendre femme à gaillards pareils :

Le cloître a pris toute la fleur des coqs Et nous, laïcs, ne sommes que crevettes.

C'est ainsi que l'espèce dégénère et c'est ainsi que les femmes ne veulent plus tâter que dos religieux. Et de ces propos l'aubergiste s'excuse, attendu (juil est permis de dire la vérité en riant.

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Mais son espoir d'un récit gaillard sera déçu. A toutes ses railleries le Moine ne semble avoir pris garde. Il dira un conte selon son contrat, mais il le dira de telle nature qu'il convient à un religieux de le choisir. Il hésite entre une vie du bienheureux roi Edouard le Confesseur et certaines « tragédies » dont il a un cent dans sa cellule ; entendez par tragédies, nous prévient-il, histoires d'hommes illustres qui churent de l'extrême prospérité dans l'extrême infortune.

Et il se met à égrener son lugubre chapelet, sans beaucoup d'ordre, dont il s'excuse, commençant il est A'rai par Lucifer et Adam, insistant ensuite sur Samson et Hercule, chacun d'eux trahi par sa maîtresse, traitant de Nabuchodonosor et de Balthazar, s'étendant sur Zénobie, reine de Palmyre, sautant de là à Don Pedro, roi de Castille, tué il va vingt ans par son frère dans la tente de Duguesclin, à Pierre de Lusignan, roi de Chypre, massacré en 1369 par ses propres vassaux, à Bernarbo Visconti, duc de Milan, que Chaucer avait connu, et qui venait de mourir dans la prison où le jeta son neveu, remontant à Ugolin, comte de Pise, dont la mort dans la tour de la faim fut contée par Dante; puis, d'un grand bond en arrière, retournant à l'antiquité, à Néron, à Holoferne, au roi de Syrie Antiochus Epiphane, à Alexandre le Grand, à Jules César, à Crésus, autre victime de cette Fortune changeante « qui soudain couvre d'un nuage sa face lumineuse. »

Les cent tragédies y auraient-elles passé ? On est en droit de le craindre, tant le ton du Moine demeure infatigablement égal dans tous ces récits, attendri vraiment une seule fois parla mort des petits enfants d'Ugolin. En général, il parle en homme pour qui ces séries funèbres ont par l'accoutumance amorti leur pathétique. Et puis, il est si gros et si gras qu'il semble ouaté contre les coups de ces infortunes anciennes. Toujours est-il que

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le bon Chevalier, d'âme plus sensible, et qui a soufîert au rappel de chacune de si cruelles déchéances, finit par l'interrompre. Les histoires qu'il aime entendre, lui, sont celles d'hommes en pauvre état qui se sont élevés à la prospérité. L'Hôtelier renforce de ses critiques littéraires la censure morale du Chevalier. Il trouve prétentieux ce mot de « tragédie », et trop apprêtée telle imag& comme la dernière, celle de la Fortune « qui couvre sa face d'un nuage ». Vraiment, il s'est bien trompé ! Le- Moine a fait bâiller toute la compagnie. Maître Henri Bailli dormirait depuis longtemps, sans le tintement des clochettes qui pendent à la bride du conteur. Et il lui demande une histoire de chasse. Mais le Moine s'est juréde faire revenir les pèlerins sur l'idée qu'ils se sont faite de sa frivolité. Il n'a pas le cœur à s'éjouir, dit-il, et se tait. L'Hôtelier avise alors de l'œil un autre ecclésiastique, en moins somptueux équipage que le Moine, mais d aussi riche encolure. C'est un chapelain qui accompagne les nonnains. Peut-être celui-ci aura-t-il une histoire plus concordante avec son aspect.

Le Prêtre de nonnains ne trompera pas, lui, 1 attente de l'aubergiste. Il a lu avec profit le Roman de lîenart et il en tire un conte de Chantecler et de la Poule Partelote qu'il narre avec une verve singulière en l'agrémentant de mainte réflexion de son crû, et en élevant le ton de la fal)le à celui de l'ancienne épopée. Il nous fait voir comme si nous y étions la chaumière d'une pauvre veuve qui faisait maigre chère, n'ayant pour toute richesse que trois truies, trois vaches et une brebis, en sus de sa bassecour. Mais dans cette basse-cour vivait le fameux coq (Miantecler qui « dans tout le pays de coquelicon n'avait pas son pareil » pour le chant ni pour la beauté. Parmi ses nombreuses femmes était l)elle damoiselle Partelote^ la préférée. Or Chantecler fait un mauvais rêve : il a vu une béte entre jaune et rouge qui s'est élancée sur lui pour le tuer. Il en meurt encore d'effroi. Tant de couar-

dise indigne Partelote. Femme honnit un mari poltron. « N'avez-vous cœur d'homme, et avez une barbe ? » Et puis, qu'est-ce qu'un songe? C'est l'effet de vapeurs qui elles-mêmes viennent de replétion. Qu'il lise Dionysius Caton, il verra qu'il ne faut faire cas des songes. Suffit qu'il prenne un laxatif pour se purger de colère et de mélancolie. Et elle lui donne en détail une recette de mère grand. Mais Chantecler n'est ni convaincu ni rassuré. Foin de sa purge et de son Caton ! Il a de bien plus grands auteurs pour lui. Pour instruire sa Partelote, il lui débite tout au long deux beaux récits qu'il a lus dans le De Divinatione de Cicéron, d'où il appert tout net que Caton est un sot et que les rêves sont annonciateurs d'événements certains. Il lui cite encore la vie de Saint Kenelm, et Macrobe qui commenta le Somnium Scipionis, et le livre de Daniel dans l'Ancien Testament, et l'histoire de Joseph, et la vie de Crésus, roi de Lydie, et le rêve d'Androraaque, femme d'Hector. Il tient donc pour certain que de sa vision il lui adviendra malheur. Mais il ne peut soutenir le reproche de couardise. Il oublie toute peur, ajoute-t-il. galamment, en voyant la beauté de dame Partelote; il la couvre de louanges tout en abusant de son ignorance féminine du latin pour se moquer d'elle : « Mulier est hominis confusio », lui dit-il, ce qu'il lui traduit : « La femme est la joie de l'homme et tout son soûlas. )) Pour finir, il lui trousse les plumes vingt fois avant qu'il soit prime.

Il semble qu'il ait chassé ses pressentiments quand l'ennemi apparaît, le perfide Renard, « nouvel Iscariote et nouveau Ganelon ». Chantecler était bien prévenu, mais qu'y pouvait-il? Ce que Dieu a prévu arrive nécessairement et c'est question parmi les Docteurs de savoir si sa puissance n'oblige que de nécessité conditionnelle N'entrons pas dans ce subtil débat. Ne nous demandons pas davantage si Chantecler n'eut pas tort de céder aux imprudents conseils de sa femme. « Conseils de femme

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soiil bien souvent funestes », disent les clercs. (Quoiqu'il en soit, à la vue de Renard tapi dans un carré de légumes, Ghantecler demeure sur place, fasciné. Renard le retient de sa voix doucereuse et de ses propos flatteurs. Il ne s'est tant approché que pour mieux ouïr la voix de Ghantecler. Il a maintes fois entendu chanter son père qui passait tous les coqs du monde, et qui pour renforcer sa voix fermait les deux yeux, se dressait sur la pointe de ses ergots et tendait son long col mince. Enivré par ces éloges, ambitieux de montrer qu'il ne le cède en rien à son père, Ghantecler ouvre les yeux et va commencer, lorsque Renard le saisit par la gargamelle. Et cet affreux malheur advint un vendredi, jour de \ énus, et Vénus ne protégea point son fidèle serviteur, ô galant Ghantecler! Gomment peindre les cris et les lamentations des dames de la basse-cour ? Ils font songer à ceux des Troyennes quand llion fut conquise, ou des Romains quand Néron brûla leur cité; et dame Fartelote clama plus haut que la femme d Hasdrubal quand son mari fut occis et Garthage prise. L'éveil est donné et voici tout le monde à la poursuite du ravisseur. La veuve, ses filles, les voisins avec leurs bâtons, les chiens, Marion avec sa quenouille à la main, jusqu'aux pourceaux, au veau et à la vache, pendant que l'effroi fait crier les canards et s'envoler les oies par dessus les arbres, — tous poussent des clameurs, sonnent de la trompe, se ruent pour donner la chasse.

On eût pensé que le ciel alliiit choir,

si fort était le fracas. Ghantecler qui gisait sur le dos de lienard recouvre alors sa présence d'esprit. Il lui insinue de crier : Arrière ! à ces manants. Renard docile ouvre la bouche, et Ghantecler de s'envoler au haut d'un arbre d'où nulle flatterie ne le fera plus descendre.

L'Hôtelier ne se tient pas d'aise à ce récit. Il toise avec admiration le conteur qui ferait, lui aussi, un solide chauche-poule s'il était du siècle ; il admire son puissant

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-l'ol, sa large poili'ine, et ce leint qu'il n'est besoin de -colorer avec bois de brésil ni grain de Portugal.

Et ce conte est le dernier que nous oyons le second jour du pèlerinage, car voici Rochester où l'on passera la nuit.

Le premier pèlerin qui parle le matin du troisième jour, c'est un Médecin dont le riche costume professionnel frappe les regards; il est vêtu d'étoffe rouge et perse doublée de taffetas et de cendal. Parfait praticien, connaissant la cause de toutes les maladies, que ce fut le •chaud ou le froid, ou l'humide ou le sec, ce mire est en même temps astrologue consommé :

Gomme il savait à fond l'astrologie, Il prédisait l'heure de guérison A voir lever tel signe à l'horizon, Et façonnait ses images, pendant Qu'un astre heureux était à l'ascendant.

Il n'est pas dit qu'il guérissait le mal aussi bien qu il en raisonnait; mais il avait du moins su, principalement •durant la grande peste, gagner beaucoup d'or, qu'il gardait avec soin « pour ce que l'or est en médecine un ■ cordial ». Pour cela il s'entendait fort bien avec les apothicaires. Homme très docte d'ailleurs, versé dans les •écrits de tous les médecins présents et passés, depuis ^sculape jusqu'aux derniers physiciens arabes.

S'il voulait se reposer de ses études médicales, c'est vers les livres d histoire ancienne qu'il se tournait plutôt que vers les traités pieux. Comme trop de ses confrères

Il ne lisait que rarement la Bible.

Il est donc naturel qu'il tire son conte de l'histoire romaine. Son choix s'arrête au meurtre de la jeune Virginie tuée par son père pour la soustraire à la luxure du juge

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