CONTE DU MÉDECIN
Applus. Mais il ne se souvient pas avec exactitude de ce qu'il a lu jadis, ou bien il habille au goût du présent les personnages pour se faire mieux entendre des pèlerins. Tite Live traduit à la lettre leur serait trop étrange. Il parle de la jeune demoiselle Virginie, fille du chevalier Virginius. Elle est un modèle de vertu et de beauté, car Nature « vicaire général du souverain créateur » a voulu faire d'elle une œuvre d'excellence. Sa chasteté, sa modestie, sont préservées intactes par son abstinence du vin et des danses, qui (un médecin sait cela) induisent aux tentations de la chair. Par malheur, un jour qu'elle va dévotement au temple avec sa mère, elle est aperçue du juge Appius qui veut la posséder et désespérant de la gagner par amour se l'assure par félonie. Il s'entend avec un ribaud de la ville, nommé Claudius, qui la réclamera devant le tribunal comme étant une sienne esclave injustement détenue. Sans laisser répondre Virginius, Appius oclroie la fille au ribaud. Mais Virginius a percé à jour l'infâme dessein du juge. Il fait venir son enfant, et le cœur fendu de douleur, lui disant ce qui la menace, déclare qu il doit la tuer de sa main pour la sauver de la honte. ^'irginie implore d'abord la vie par pitié, puis simplement un répit comme celui que Jephté accorda à sa fille; enfin elle se résigne, bénissant Dieu de la faire mourir vierge, et tombe en pâmoison. Virginius lui tranche la tête et l'apporte au juge qui veut le faire pendre. Mais mille gens accourent pour sauver le loyal chevalier. C'est Appius qui est jeté en prison où il se tue et Claudius nest sauvé de la hart que par la pitié que prend de lui le malheureux père. « Si, peut-on voir comment le péché a sa récompense. »
Cette dramatique histoire provoque chez l'Hôtelier une explosion de colère contre le ribaud félon et le félon juge. 11 se laisse aller aussi à la pitié pour la pauvre innocente, victime de sa beauté. Tout de même il remercie le Médc-
184 Tiioisik.ME jouiixi:]-:
cin, bénissant ses urinaux et ses élccluaires, malgré que son récit lui ait serré le cœur au point de lui donner un mal cardiaque. Il lui faut un « thériaque » pour se remettre, ou bien, à défaut, un coup de bière forte et fraîche, ou encore un joyeux conte. Et c'est au Pardonneur qu'il demande sur l'instant une drôlerie. Le Pardonneur y consent, mais d'abord il lui faut boire un coup au cabaret qui est sur le bord de la route. Les plus dignes pèlerins s'alarment et protestent. Point de ribauderies ! Ils veulent un récit moral.
Ils n'ont pas tort de s'inquiéter car le personnage n'est guère recommandable. Le long du chemin, ce Pardonneur qui devrait mieux se tenir n"a-t-il pas chevauché en chantant à tue-tête la chanson : « Viens avec moi, mon amour ! » le Semoneur — un vilain homme que nous verrons bientôt de près — faisant la basse ? Il a troussé son capuchon dans sa valise et s'en va tête nue, ses cheveux jaunes comme cire tombant mollement sur ses épaules comme des écheveaux de chanvre. Et quelle mine équivoque !
Ses yeux luisaient comme les yeux d'un lièvre ; Sa Toix semblait moins d'homme que de chèvre ; De barbe point, ni n'en pourrait avoir, Le menton nu comme après le rasoir; Il était hongre ou jument, je soupçonne.
Etrange allure pour un homme qui arrive de Rome, sa valise pleine de reliques et « de pardons tout chauds ». Il y a là une taie d'oreiller qu'il donne pour le Aoile de Notre-Dame, un morceau de la voile de Saint Pierre, des os de porc sous verre qu'il présente comme de saints ossements. Avec ces reliques il se fait plus d'argent en un jour qu'un curé de campagne n'en gagne en deux mois. C'est qu'il est beau parleur et qu'il s'arrange pour avoir l'air d'un noble ecclésiaste quand il chante ou prêche dans une église.
Bon gré mal gré, en dépit des protestations des pèle-
PHOLOGIE ET CONTE DU PAKDOXXELK 185
rins, il est entré dans la taverne « pour s'aviser d'un sujet honnête tout en buvant », et il en sort décidé à les divertir. Quoi de mieux pour cela que de leur dire ses pratiques ? Et il leur expose qu'il prend toujours le même texte pour ses sermons : « Radix malorum est cupiditas » ; il exhibe d'abord des lettres patentes avec le sceau du pape puis il produit ses reliques. Parmi celles-ci est une omoplate qui vient du mouton d'un saint juif. Qu'on la trempe dans un puits et l'eau de ce puits guérit les bestiaux des piqûres des vipères, ou de la gale, ou de tout autre mal. Merveille plus grande encore, une gorgée de cette eau prise à jeun chaque semaine avant que le coq chante, assure aux gens prospérité ; et elle guérit aussi de la jalousie. « Un homme est-il sujet à colère jalouse, qu'avec cette eau on fasse son potage, et jamais plus de sa femme il n'aura méfiance, eùt-elle pris, de prêtres, deux ou trois. » Mais avant de laisser les fidèles faire offrande à ses reliques, il défend de s'en approcher à tous ivn\ qui auraient commis quelque péché horrible, par exemple aux femmes qui auraient coiffé leur mari. Ainsi jl^gne-t-il bon an mal an cent marcs (i). S'il est en chaire, il faut voir avec quels gestes il débite ses balivernes aux ignorants : « Je me peine pour bien tendre le col; à 1 est, H l'ouest, au-dessus du peuple, je fais aller ma tête, comme fait un pigeon perché sur une grange. » Tout son ol)jet est de leur faire bailler leurs sous. Aux récalcitrants il n'épargne ni les allusions, ni les calomnies, sans les nommer, mais en les désignant assez clairement pour que ciiacun les reconnaisse. Il ne prêche jamais que contre l'avarice. Il agrémente son sermon d'histoires du temps jadis, « car ignorants aiment vieux contes. » Ainsi atteint-il son but qui est de mener joyeuse vie, de boire aux cabarets et de caresser les filles. Toutefois il a promis un conte moral. Qu'on se rassure, il en dira un, car si
(1) Qui fcriiioiil j>liis de l.i.OOO fr. aujourd'hui.
1(S6 TRoisiiorn .loiuxÉr:
lui-même n'est point moral, il sait dire des contes moraux, pour le gain.
Et il commence à narrer une de ces histoires qui lui servent à saper l'avarice des fidèles, mais il n'a pas plus tôt débuté qu'il s'échappe selon sa coutume en une interminable digression contre les ivrognes et les joueurs. La bouche encore mal essuyée de sa dernière lampée, il faut l'entendre flétrir les gloutons, dénoncer en termes crus et en images de verve, avec force citations, les laideurs et les dégoûts de l'ivrognerie. Il singe lui-même l'ivrogne à s'y méprendre : « 0 ivrogne, tu as la face défigurée, ton haleine pue l'aigre, tu es dégoûtant à embrasser, et le son qui passe par tonnez, il semble que ce soit toujours samson, samson ; — et pourtant. Dieu le sait, jamais Samson ne but de vin. » Puis il invective les joueurs de dés, et ceux qui ont coutume de jurer. Enfin il rentre dans son conte qu'il a choisi énergique et impressionnant à souhait.
C'est la fin tragique de trois jeunes gens des Flandres, adonnés à l'orgie, au jeu et aux jurons. Ils sont au cabaret où ils apprennent qu'un bon camarade à eux fut occis la nuit précédente par un vilain félon nommé ^lort. Ils jurent de le venger et se mettent à la poursuite du meurtrier. En son lieu ils rencontrent un vieillard qu'ils rudoient pour lui faire dire où est celui qu'ils cherchent. Le vieillard les envoie vers un chêne d'un petit bois où ils trouvent non pas Mort mais un trésor, huit boisseaux de lieaux florins d'or. Grande est leur joie, mais il leur faut attendre la nuit pour emporter sans être vus pareil butin. On tire au sort: le plus jeune est dépêché à la ville voisine pour en rapporter du vin et du pain dont les trois amis se nourriront en attendant le soir. Lui parti, les deux autres s'entendent pour le tuer au retour, ainsi auront-ils la moitié au lieu du tiers du trésor. Mais le plus jeune a de son côté fait réflexion qu'en empoisonnant les doux autres, il aurait tout l'or à lui seul. Quand il revient