PROLOGUE DE LA BOUHCEOISE DE BATH
il est poignardé et les deux autres meurent en buvant le vin empoisonné qu'il a rapporté.
Et le Pardonneur repart en invectives contre cet horrible péché d'avarice qui a causé la fin de ces débauchés. Maintenant que les auditeurs sont prévenus contre le désir des richesses, c'est le moment où d'usage il étale ses reliques et distribue ses indulgences contre beaux deniers. Mais il s'est échauffé au jeu. Voici qu'emporté par l'habitude il oublie à qui il a affaire. Il s'adresse aux pèlerins comme à de simples villageois non prévenus. Il va leur faire baiser ses reliques, à commencer pai- l'Hôtelier « qui est de tous le plus enfoncé dans le péché ». Mal lui en prend. L'aubergiste déclare qu'il n'est pas disposé à baiser en guise de reliques les vieilles chausses du Pardonneur et il le repousse avec de si rudes injures que le bon Chevalier, obligé d'intervenir pour éviter une rixe menaçante, force les deux ennemis à s'embrasser. Puis la cavalcade se remet gaîment en route.
Quand, après une interruption, la série reprend, c'est par un monologue semblable à celui du Pardonneur. Mais la voix qu'on entend est celle d'une femme, de la Bourgeoise de Bath qui dit ses idées et sa vie.
Elle a certes de quoi dire, cette brave drapière entre deux âges, qui a beaucoup vécu et beaucoup vu. C'est une bourgeoise aisée, au visage hardi, au teint haut en couleur. Elle est un peu sourde et d'autant plus bavarde. Ses vêtements sont cossus à faire croire qu'elle étale sur elle pour la gloire les étoffes qu'elle fal)rique si bien, passant ceux d'Ypres et de Gand. Ses couvre-chefs pèsent bien dix livres ; un ample manteau de cheval recouvre ses fortes hanches ; elle porte un chapeau large comme un bouclier; ses bas sont de belle écarlate, bien tirés, ses souliers de cuir tendre, et à ses talons brille une paire d'éperons. Elle monte bien à cheval car elle est rompue au voyage. N'a-t-elle pas visité Rome et Boulogne, et Saint-
188 TIÎOISIÉME JOURNÉE
Jacques do GoinpostcUe et Cologne ? n'est-clle pas allée jusqu'à trois fois à Jérusalem ? Brèche-dent comme elle est, elle n"a, selon la croyance du temps, rien à craindre des dangers de la route. Elle pourrait en conter de belles sur ses aventures vagabondes, mais ce qu'elle sait encore le mieux, c'est le mariage :
Aux amoureux pouvait prêcher prudence, De l'art d'aimer sachant la vieille danse.
Car elle a déjà mené cinq maris au porche de l'église, sans compter autre compagnie en sa jeunesse, et c'est des expériences conjugales qu'elle entretiendra ses compagnons de route. Sur ce thème elle est inépuisable. Elle l'a ruminé et débattu en tant de rencontres ! Autorités, anecdotes et arguments, objections et ripostes, jaillissent à flots de sa bouche. Que de fois déjà a-t-elle dû discuter sur les mérites opposés du mariage et du célibat! C'est nécessairement pour le mariage, et même pour le remariage, qu'elle tient, mais elle n'ignore pas les positions adverses. Elle sait la Bible beaucoup mieux c|ue le Médecin, et probablement que le Moine. Elle combat le nouveau Testament à l'aide de l'ancien et des patriarches, ou bien elle oppose à Saint Paul Jésus-Christ, à moins qu'elle ne le réfute par lui-même. C'est cet apôtre qui est en somme son grand adversaire. Force est à la Bourgeoise d'admettre qu'il est en faveur du célibat. Du moins démontre-t-elle qu'il accepte comme pis-aller le mariage. Sans doute virginité est perfection plus grande, mais à telle perfection elle n'aspire. Après tout ne faut-il pas que quelques-unes se marient pour que des vierges viennent au monde ? Et puis, concédons « que les chastes soient pain de pur grain de froment et que nous autres épouses ne soyons que pain d'orge ». Ainsi donc il lui faut un mari, bienvenu le sixième, le jour qu'il s'offrira ! A celui-là elle ne manquera pas de rappeler que durant sa vie entière il lui doit sa chair et son amour.