PROLOGUE DE LA BOURGEOISE DE BATII
Ces prémisses posées, elle va pour l'édification des pèlerins, afin d'enseigner aux hommes leur devoir et aux femmes leur droit, passer au récit de sa vie matrimoniale. Trois bons maris pour commencer, riches et vieux. Ils lui avaient tout donné, plus besoin de les ménager. Ah ! ils n'eurent pas toutes leurs aises avec elle et durent marcher au doigt et à l'œil. Elle nous donne un échantillon de ces sermons nocturnes où elle excellait, détournant leur attaque trop justifiée par une audacieuse offensive, les accusant de tourner autour de la voisine quand ils lui reprochaient de trop courir chez le voisin, repoussant la jalousie par une scène de jalousie, maudissant leur avarice quand ils s'élevaient contre sa dépense, reprenant un à un leurs reproches pour les leur renvoyer au nez, inventant des injures cjuils lui auraient débitées étant ivres, et pour les confirmer invoquant sa nièce et son apprenti ; — finalement, à force d'arguments et de paroles, les amenant à capitulation et faisant alors aux vaincus la générosité d'une caresse.
Avec le quatrième elle fut moins heureuse car c'était un coureur de filles qui portait à quelque ribaude le dii de sa femme. Mais elle sut lui fabriquer crosse du même bois, le faisant frire dans son propre jus de fine jalousie. Elle fut son purgatoire sur terre tant et si bien qu'il trépassa. Dieu donne paix à son âme ! Vint le cinquième, un rude homme qui la battait comme plâtre mais qu'elle aimait par-dessus les autres, car c'était un vaillant au lit. C'était, celui-là, un clerc d'Oxford qu'elle avait connu chez une commère du vivant du précédent et retenu pour e temps béni où elle serait libre. Le clerc avait vingt ans et elle quarante, mais elle était restée fringante ; un mois après la mort de l'autre, elle l'épousait. Cette fois c'est lui qui apportait la jeunesse et elle les écus. Or, ne ])rétendit-il pas, ce jouvenceau, la mater et la soumettre à sa volonté ? Il avait pour lecture constante un certain livre où était consigné tout le mal <pii fut jamais ('■cril contre
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les femmes ; il y avait là l'épître de Valerius à Rufuspour le dissuader de se marier, et le Livre d'or des noces de Théophraste, et les diatribes de Saint Jérôme et de Tertullien, et Salomon avec ses paraboles et l'An d'aimer d'Ovide, et quoi encore ? Le clerc exaspérait sa femme à ruminer ces méchantes histoires, ou à les lui dégoiser quand il était en délicatesse avec elle. Un soir qu'il lisait tout haut les méfaits d'Eve, de Dalila, de Déjanire, de Xantippe, de Clitemnestre et de cent autres qui causèrent la perte de leurs amants ou de leurs époux, — une Légende des Mauvaises Femmes, bref — enfilant ensuite les plus malins proverbes de l'invention de l'homme, la bourgeoise n'y put tenir. Elle saute sur le livre, en arrache trois feuillets et administre au liseur un tel coup de poing qu'il va tomber dans la cheminée. Furieux, il se relève et à son tour la jette par terre d'un coup qui la laisse comme morte. Au désespoir, il se penche sur elle, jurant qu'il ne la frappera plus jamais. La commère déjà revenue à elle, retrouve assez de force pour lui donner un nouveau soufflet et lui fait jurer sur place un abandon à sa femme de toute autorité. Le clerc brûle son odieux livre et depuis ce jour, elle maîtresse et lui esclave, ils vécurent dans la paix et la félicité.
De son expérience découle sa philosophie très ferme : le bonheur d'un ménage est dans la soumission du mari à la femme. Et quand la Bourgeoise se décide à passer de son préambule à son conte, c'estencore cette vérité qu'elle mettra en lumière. C'est un conte du temps du roi Arthur, de ce temps païen où les fées abondaient dans le royaume,' avant que les prières des saints Frères les eussent de partout chassées. Or certain chevalier du roi Arthur ayant un beau jour ravi de force sa virginité à une jeune fille allait être condamné à perdre la tête quand, sur les instances des dames de la Cour, sa peine fut commuée. Il est abandonné à la merci de la reine qui lui accorde la vie sauve à condition que dans un an etuu jour
CONTE DE LA BOURGEOISE DE BATH i'Jl
il revienne avec une réponse convenable à cette question : Quelle est la chose que les femmes désirent le plus ? Le chevalier tout dolent s'en va par le monde, questionnant en tous lieux et ne pouvant trouver deux personnes qui s'accordent sur le plus grand désir commun aux femmes. Richesses, honneurs, plaisirs, beaux atours, déduit, flatterie, liberté, compliments sur leur sagesse ou leur constance ou leur discrétion, — il entend des réponses si diverses qu'il n'est pas plus avancé au retour qu'au départ. Il revient donc, l'àme affligée, pour le jour dit, quand passant à lorée d'un bois il aperçoit vingt-quatre dames qui dansent. Il s'approche, mais ne trouve à leur place qu'une vieille femme horrible à voir qui lui demande ce qu'il cherche et, quand elle en est informée, lui promet de fournir la réponse, pourvu qu il jure de lui accorder la première chose qu'elle requerra de lui. Le Chevalier jure et la vieille lui dicte à l'oreille sa réponse. Quand il arrive à la Cour, devant toutes les dames assemblées, il déclare d'une voix forte que le plus grand désir des femmes est d avoir souveraineté sur leur mari ou leur amant. Toutes les dames présentes se récrient d'approbation et le proclament digne d'avoir la vie sauve. Alors se lève la hideuse vieille qui le réclame pour son mari. Le pauvre chevalier proteste en vain; si abominable mésalliance le navre, mais il lui faut s'exécuter. Le voici au lit avec sa femme qui se plaint de sa froideur. Elle lui fait un long sermon pour ce qu'il lui a reproché son défaut de noblesse, et lui démontre surabondamment que vraie noblesse gît dans la vertu, que vraie richesse est dans la pureté des sentiments. Va maintenant qu'il choisisse entre ces deux choses : avoir femme vieille et fidèle ou au contraire jeune et cO([ii«tle. Submergé par tant d'éloquence, le Chevalier s'en remet à sa discrétion. « Donc j'ai obtenu d'être maîtresse? » dit-elle. Et aussitôt, lui enjoignant de lever la courtine, elle lui apparaît éclatante de jeunesse et beauté. « Et désormais ils vécurent en parfaite joie jusqu'au terme de leurs jours. »
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Tant de paroles n'ont pu être écoutées jusqu'au bout sans interruption. En pleine confession de la Bourgeoise le Pardonneur la priée de parler à fond pour renseigner les jeunes gens comme lui inclinés àprendre femme. Avant qu'elle entamât son conte, une altercation s'est élevée entre deux autres pèlerins que leur profession fait rivaux, le Frère et le Semoneur. Une plaisanterie du Frère sur le long préambule de la Bourgeoise a soulevé la protestation du Semoneur contre ces Frères qui, comme les mouches, se fourrent partout oîi ils n'ont pas affaire. Ils se sont mesurés de l'œil et défiés, chacun promettant de curieuses révélations sur l'autre. L'Hôtelier les a fait taire pour laisser la parole à la Femme de Bath, mais celle-ci n"a pas plus tôt achevé que reprend la dispute. Le Frère félicite la conteuse, non sans lui reprocher d'user des textes bibliques cju'elle devrait abandonner aux prêcheurs et aux clercs, puis il se déclare prêt à dire un joyeux conte d'un Semoneur, auquel le Semoneur se promet de répondre en dévoilant ce c|ue c'est qu'un Frère mendiant.
Ces deux ennemis sont parmi les plus saisissants et distincts de la troupe. Le Frère, ou « limiteur», ainsinommé parce qu'il lui est assigné un district oîi faire ses quêtes, est un personnage de belle mine etde manières exquises. Il est beau comme un pape avec sa chape empesée qui s arrondit comme une cloche sortant du moule. Il zézaie en parlant, non par défaut de nature, mais pour donner une douceur italienne à son anglais. Sa séduction est extrême : son succès auprès des francs tenanciers est grand, plus grand auprès des femmes. Si insinuante est son éloquence qu'il extirpe à la plus pauvre veuve son dernier liard. Sa distinction native lui fait fuir les gueux et lépreux, rechercher les honnêtes maisons propres et cossues. C'est le meilleur mendiant de son couvent, le pilier de son ordre. Les mauvaises langues, il est vrai, glosent sur sa familiarité avec les servantes d'auberge et
CONTE DU FREIIE
sur les lîllcs qu'il a mariées à ses frais. Mais c'est en somme un digne limiteur que Frère Huberd (1).
Plus d'une fois dans ses tournées, il a dû se rencontrer avec le Semoneur, ou huissier ecclésiastique, — un séculier celui-là et qui visitait les mêmes logis pour en tirer l'argent de quelque amende. Avec quelle répulsion il a dû subir le contact de cet horrible compère :
Les yeux petits dans un visage en feu De chérubin, tant avait le flegme acre, Il était chaud, l'huissier d'archidiacre, Plus qu'un moineau et tout luxurieux.
Barbe dartreuseet noirs sourcils teigneux, A son aspect enfants prenaient le large. Il n'était soufre ou céruse ou litarge, Ni vif-argent, peautre, crème de tartre, .\ucun onguent qui put calmer sa dartre Et ses boutons, ou qui sût mordre assez Les gros clous blancs sur sa joue entassés.
Celui-ci n'a pas besoin de séduire; il a la force pour lui. Il ne pépie pas du bout des lèvres; il crie, il tempête, après avoir bu, soufflant une odeur d ail, de poireau cl d'oignon, hurlant cinq ou six mots latins qu'il a retenus des textes de lois, comme « Questio quid juris », qui! place à tout propos et hors de propos. Cynique autant que son ami le Pardonneur, il chevauche ayant autour de la tête une guirlande grosse comme une enseigne d'auberge et d'une miche il s'est fait un bouclier. Ce paillard obtient par la peur ce que ne peut lui gagner la beauté; préposé aux mœurs, ne tient-il pas sous son pouvoir toutes les filles du diocèse? Il prélève sa part ; aux débauchés il est indulgent et ferme les yeux sur leurs fredaines pourvu qu'ils paient, et il leur explique que « la bourse est l'enfer de l'archidiacre ». Il plaisante avec eux des excommunications dont il est porteur. C'est on le
(1) Voir son portrait en entier, p. 222.
in
voit, malgré les apparences, un gentil compagnon et un compère accommodant.
Donc le Frère commence à conter. Il parle d'un certain scmoneur, tout semblable à celui du pèlerinage, qui vit d'extortions et de passe-droit, laissant échapper quelques sacripants pour qu'ils lui en dénoncent d'autres, de compte à demi avec deslilles qui luidisentle nom de leurs galants. Il se fait ainsi un joli revenu à l'insu de l'archidiacre lequel est terrible sur l'article des mœurs. Un beau jour, ce semoneur s en va à cheval citer une pauvre veuve, prétendant un procès afin de lui soutirer de l'argent. Chemin faisant, il rencontre un yeoman habillé en archer et lie avec lui connaissance. Le semoneur n'ose avouer qui il est tant il sait sa profession infâme, et se donne pour un «bailiff, » intendant et recors. L'autre tarde à se nommer; enfin il confesse qu'il est un diable déguisé, en quête d'âmes pour son seigneur Lucifer. Leur camaraderie s'en trouve resserrée. Les voilà frères jurés. Ils iront de conserve et l'on verra lequel des deux aura tiré le plus de profit de sa journée. Le diable n'a droit de prendre que ce qui lui est cédé ou octroyé de plein gré. Le semoneur emploie, lui, la menace et la force. En route, ils rencontrent un charretier dont le char s'est embourbé et qui frappe sur ses chevaux en jurant comme un forcené. « Le diable emporte tout, chevaux et chariot et foin ! » Le semoneur chuchote à son compagnon qu'il n'a qu'à prendre ce que cet homme lui donne. Mais non, le diable sait que le charretier n'en pense pas un mot. En elïet, sur un bon coup de collier voilà le char qui repart et le charretier qui caresse et bénit ses bètes. Cependant nos deux amis arrivent au logis de la vieille à qui le semoneur doit visite. Il la hèle avec des injures, la somme de comparaître à la cour de l'archidiacre sous peine d'excommunication. Mais la pauvre femme est affaiblie par l'âge, elle ne peut bouger de chez elle, elle implore grâce. Le semoneur promet d'arranger tout contre douze gros sous
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— Hélas ! tout l'avoii" de la vieille n'en ferait pas tant; elle se désole, ellen'arien faitpourêtre punie. — Silence! qu elle paie ou bien il emportera sa poêle neuve pour se dédommager d'avoir acquitté l'amende pour elle quand elle trompa son homme. — « ^Tu mens, sur mon salut! » Elle n'a jamais été assignée encore et elle le voue au diable. Sur ce, le yeoman toutdoucement s'approche; il demande à la vieille si elle a parlé du fond du cœur. Elle s'écrie que oui, que c'est tout son désir. Et le diable happe le semoneur et l'emmène au lieu où semoneurs ont leur i)atrimoine. Prions que les semoneurs survivants — et celui-ci présent — se repentent !
Un imagine la fureur du Semoneur contre le Frère. Il est pâle de rage, il frémit comme feuille de tremble. Il demande à être entendu à son tour. Mais d'abord il explique comment ce limiteur en sait si long sur l'Enfer. Chacun sait qu'un certain frère ravi en enfer dans une vision visita le lieu sous la conduite d'un ange. Il s'étonnait de n'y voir de frère nulle part quand l'Ange enjoignit à Satan de relever la queue. Et voilà que de l'orifice découvert des milliers et des milliers de frères issirent « tout comme l'essaim des abeilles s'éparpille hors de la ruche, » puis revinrent en leur nid sur lequel Satan raliattit sa queue et se tint coi. Et cola dit il passe à son histoire.
11 parle d'un limiteur qui prêchait et mendiait par certain pays du comté d'York, incitant les fidèles à faire dire des « trentains » pour les âmes du Purgatoire et à donner pour bâtir et entretenir les couvents. Après qu'il a dit la luessc, il va de porte en porte avec un compagnon qui inscrit sur ses tablettes le nom des donateurs, et il est suivi d'un jeune valet qui met dans un sac tout le butin ; les noms sont effacés dès qu'on a repassé le seuil. On atteint ainsi une maison amie où noire Frci'c trouve d'usage le couvert mis. Le maître du logis, nommé ïho-
mas, est malade et au lit. Le Frère le salue, s'installe à son chevet, chasse le chat du banc et s'assied à sa place, congédiant le compère et le valet. Il rappelle toutes les prières qu'il a dites pour la guérison du malade ; il s'informe de la maîtresse de céans qu'il a vue tout à l'heure à l'église. La femme entre sur ces entrefaites ; le Frère l'embrasse courtoisement, déclare qu'il n'a pas vu si jolie femme à la messe, puis la prie de le laisser seul avec son homme qui a grand besoin d'entendre de pieux conseils. La femme lui recommande de le bien gronder car il est coléreux comme une fourmi pisseuse, mais avant de sortir elle veut savoir ce que le Frère prendra pour son dîner. — Oh ! rien, moins que rien. Il a besoin de si peu de chose pour se sustenter; la Bible est son aliment. Les jeûnes ont ruiné son estomac. Il lui suffira du foie d'un chapon, d'une petite tranche de pain tendre et après cela de la tête d'un petit cochon rôti (mais qu'à aucun prix on ne tue de bète pour lui !) — Encore un mot, dit la femme : elle a perdu son enfant depuis la dernière visite du frère. — Certes, il a su sa mort par révélation et l'a vu ravi en la félicité ; il a donné l'éveil au couvent qui a chanté un Te Deum.. Et le voici cjui entame son prêche par l'éloge de son ordre, vantant les grands jeûnes des frères mendiants qui leur donnent ces révélations et leur gagnent les grâces de Dieu qu'ils répandent ensuite sur leurs amis. — Le malade proteste qu'il n'en sent guère l'effet. II va de mal en pis, quoiqu'il se soit ruiné à donner à toutes espèces de frères. — Pourquoi à toutes espèces ? que ne donne-t-il à un seul couvent ! Qu est-ce qu'un liard partagé entre douze ? Et comme Thomas donne des signes d'impatience, le Frère l'entreprend sur la colère, horrible péché dont il tourmente sa pauvre chère femme. La colère est chose abominable. Et il lui conte au long des histoires à l'appui, prenant dans Sénèque, mettant en scène Cambyse et Gyrus. Toutefois le malade tient bon; il ne veut rien entendre. Point de sermon ! il