‹ Geoffroy ChaucerChapitre 45 sur 60 · CONTE FA" CLERC D OXFORD · texte numérisé non relu

CONTE FA" CLERC D OXFORD

est en règle, il sest confessé aujourd'hui même à son curé. Alors le Frère change de ton et se met à gémir. Il demande par pitié un peu dor pour son pauvre couvent dont les vitraux ne sont pas payés, pour les frères qui ne vivent plus que de moules et d'huîtres. Il implore, il tombe à genoux devant le lit.

Le colérique Thomas est arrivé aux extrêmes confins de l'exaspération, mais il dissimule. Il déclare quavant de mourir il veut faire au couvent un legs, à condition qu il soit réparti également entre tous les frères. Notre liraiteur transporté d'espoir jure tout ce qu'on veut. Thomas lui dit d'enfoncer la main dans le lit, plus avant, sous son séant, là ! — On ne peut dire décemment ce que le Frère y trouve, ni exprimer sa fureur, ni conter l'embarras où il est pour faire le partage juré, ni comment chez le seigneur du lieu où il va se plaindre de lalïront et crier vengeance, un écuyer goguenard lui fournit la solution du problème. Le Semoneur n'épargne aucune gravelure. C'est un brutal qui s'est vengé d'un doucereux.

Quand après un dîner a Sittingbourne les pèlerins reprennent leur course, IHùtelier s'adresse au Clerc d'Oxford qui chevauche « aussi coi que pucelle assise à son repas de noces » et qui seml)le avec son air absorbé « méditer quelque sophisme. » Il le presse de faire plus allègre mine et de raconter quelque joyeuse aventure en se gardant de recourir au grand style plein d'images et de figures dont on se sert pour écrire aux rois. Il redoute un peu la science et la rhétorique du Clerc à voir sa mine distraite de philosophe, et le manque de sens pratique que trahit son piètre équipage.

L'n Clerc d'Oxford ôtiiit de notre b;inde. Dont la science en logique était grande ; Tout épilé luisait son vieux manteau ; Plus maigre était son bidet qu'un râteau Et lui n'était guère plus gras, j'avoue : Sous un front gr;ive il avait creuse joue,

198 * TROISIÈME JOUnxÉE

Trop peu mondain pour gtigner un office Ou dans l'Eglise atteindre un bénéfice.

A son chevet ainiait-il mieux avoir Vingt livres grands vêtus en rouge ou noir, Un Aristote et ceux de son école, Que riche habit, belle harpe on viole.

Mais bien qu'expert en la philosophie TS'avait pour ce la bourse mieux remplie. • Ce qu'il tirait de ses amis pour vivre Il l'employait à s'acheter maint livre, Puis ardemment soûlait pour ceux prier Qui lui donnaient moyens d'étudier.

L'étude était son amour et son soin.

A'e disait mot de plus qu'il n'est besoin, Et c'était dit en forme et révérence, Court et fécond et plein de sapience.

Il inclinait aux discours vertueux.

Joyeux d'apprendre et d'enseigner joyeux.

De lui l'Hôtelier n'aura pas de conte divertissant mais une noble histoire sentimentale que le Clerc a ou'i conter à Padoue, par le poète lauréat « François Pétrarque, dont la suave rhétorique enlumina de poésie toute l'Italie. » Le Clerc a mémoire des propos de la Bourgeoise de Balh et il lui plaira d'opposer au tyran en jupons dont elle a fait l'éloge une épouse qui est toute humilité et résignation. Il va donc narrer les aventures de la patiente Grisélidis. Le marquis de Saluées Gualtier vit heureux et aimé de ses sujets. Mais il n'est pas marié et son peuple s'en afflige. Une députation respectueuse le supplie de prendre femme pour que sa lignée ne s'éteigne. Le marquis se laisse fléchir et fixe un jour pour ses noces, mais entend choisir à sa guise. Son choix s'arrête sur la fille d'un pauvre paysan, Grisélidis, dont il a plus d'une fois, allant à la chasse, admiré la beauté, la modestie et la sérieuse vertu. Au jour fixé, personne ne sait encore quelle jeune fille sera élue par le marquis. Accompagné de ses seigneurs et dames, il se dirige vers le village de Grisélidis où celle-ci regarde émerveillée le pompeux cortège. Le marquis fait alors savoir au père et à la jeune fille qui

CONTE DV CLEllC D OXFORD 199

<lil souhaite pour femme. Il ne lui demande qu'une chose, I c'est qu'elle se soumette sans murmure à toutes ses voilontés, à tous ses caprices, — pas davantage. Confus, interdits, tous les deux se déclarent à ses ordres et le i marquis présente au peuple celle qu'il a élue. Il lui fait .revêtir de somptueux habits et l'emmène en son palais où elle se rend chère à tous par sa bonté, sa vertu et son in- (telligence. Cependant le marquis a résolu de mettre la pavsanne à l'épreuve. Lorsque sa femme lui a donné un premier enfant, une fille, il lui fait savoir que le peuple i murmure contre la condition servile de celle qu'il a [épousée. C'est l'heure pour elle de tenir sa promesse d'entière obéissance ; pour satisfaire au peuple, il va être 1 obligé de lui enlever son enfant, — une tille d'elle ne peut , régner sur Saluées. Il envoie à cet effet vers elle un fa- ' rouche sergent et la pauvre mère ne doute pas que ce ne soit pour mettre à mort la faible créature. Mais elle n'a \>,i^ un cri de colère ni de rébellion et, privée de son enfant, demeure aussi empressée que jamais à servir son ^1 i;^neur. Quatre ans plus tard, lorsqu'il lui vient un fils, la même scène se renouvelle et la sereine docilité de Grisélidis ne se dément pas. Passent une dizaine d'années, I puis le marquis l'éprouve encore en lui annonçant que, I pour complaire à son peuple, il doit la répudier et qu'il va épouser une autre femme plus jeune et plus noble que I est déjà en route pour ses états. Grisélidis n'a pas une ' plainte, elle retournera chez son père et y vivra comme ' jadis, mais y gardera le culte pieux de l'époux qui futt I sien. Elle n'élève qu'une prière, c'est d'emporter sur elle I les pauvres vêtements qu'elle avait étant jeune fille. Elle implore au moins la permission de garder une chemise,, pour rouvrir le cor[)S de celle qui fut un temps sa femmeet qui porta ses enfants. Le marquis a peine à cacher sespleurs de pitié, mais il poursuit jusqu'au l)Out l'épreuve. Bientôt il la fait mander chez son père pour qu'elle revienne à sa cour tout pr<'parer pour la nouvelle épousée

200 ■ TROISIÈME JOUliXÉK

dans le palais. Celle-ci est toute jeune, souverainement belle. Grisélidis, questionnée sur son choix par le marquis, lui fait humblement l'éloge de sa jeune femme, le suppliant toutefois d'épargner à celle qui est si délicate les dures épreuves qu'il lui a imposées à elle* même. C'était le dernier tour de l'instrument de torture : le marquis la prend dans ses bras. Il lui dit que la prétendue épousée est sa projire fille et que le jeune seigneur qui l'accompagne est son fils. Grisélidis mal faite à la joie tombe en pâmoison, mais elle revient à elle et alors commence pour la patiente une vie de félicité sans mélange.

Grisélidis est un modèle, dit le Clerc en conclusion, non d'humilité pour les femmes, car ce serait au delà de leurs forces, mais de résignation dans l'adversité pour tous. Il n'a pas entendu sans profit les confidences de la Bourgeoise et il sait qu'il serait difficile aujourd'hui de trouver dans une ville entière deux ou trois Grisélidis. Et afin de complaire à la commère il chante pour finir une ballade où il est dit que Grisélidis est morte, que le temps est passé pour les maris de mettre à de telles épreuves l'obéissance de leur femme, et que celles-ci doivent prendre garde de servir de pâture à Chichevache, le monstre famélique aux côtes saillantes qui ne se repaît que d'épouses patientes. Il donne aux femmes le conseil d'être ardentes comme la tigresse de l'Inde, jaseuses comme le cliquet du moulin, intrépides à la dépense, toujours joyeuses et légères, laissant l'homme « se ronger et pleurer, se tordre les mains et gémir » (1).

Ces derniers mots de la ballade sont repris en triste écho par un des pèlerins, le Marchand, qui sait trop bien comme ils sont vrais. Sa femme à lui est une mégère qui est tout l'opposé de Grisélidis. Si elle était mariée avec le diable, c'est elle qui aurait le dessus. Ah! il en pourrait

(1) Voir 1 ballade en entier, p. 61.

COXTE DU MARCHAND 201

dire long sur les misères du mariage. Et l'Hôtelier n'a pas de peine à obtenir de lui un conte sur ce sujet dont le comique est si mêlé de larmes. Et voici l'histoire que conte le Marchand, vêtu de drap mêlé,

Barbe fourchue, assis haut sur sa bête, Portant castor des Flandres sur la tête,

homme âpre au gain et qui sait couvrir dun air d importance ses soucis et ses emprunts d'argent.

Un digne et riche chevalier de Lombardie, nommé Janvier, avait atteint soixante ans sans prendre femme. Il avait vécu en célibataire, courant à son gré de plaisir en plaisir, quand lui vint (était-ce dévotion ou radotage ?) un ardent désir de se marier. Il se peint comme une félicité parfaite l'existence stable et ordonnée des époux. Théophraste a sans doute dit grand mal du mariage, mais c'est médisance pure. Une femme est un trésor pour son mari, elle ménage son bien, le soigne dans la maladie. Le conseil de la femme assure son bonheur, voyez Judith, et Abigaïl et Esther.

Janvier réunit donc ses amis et leur ouvre son cœur. Il leur demande d'arranger son mariage sur le champ. Mais il ne veut d'une vieille : il lui faut quelque pucelle belle et d'âge tendre. Les vieilles sont trop retorses. Il couri'ait danger de péché s'il en épousait une, car il mènerait sûrement vie d'adultère, 3t puis il veut engendrer des enfants pour que son héritage ne tombe en mains étrangères. Car il est vert encore et sait mieux que personne ce dont il est capable. Son frère le complaisant Placebo lui répond qu'il est plein de sagesse, (piil a i)arlé à merveille, qu'un grand seigneur comme lui n'est pas pour être contredit en rien, que son^dessein marque un grand cœur et qu'il doit en tout faire à sa guise. Son autre frère, le sévère Justinus, lui représente au contraire, invoquant les maximes de Sénèque, les maux auxquels il court. Il a lui-même l'épouse rpii passe pour la ])lns conslante et la

202 TIÎOISIÈME JOURNÉE

plus douce qui soit en vie, pourtant il sait où son soulier le blesse. Il lui remontre la difficulté pour un homme jeune de satisfaire sa femme et de la garder pour lui seul. Que sera-ce pour Janvier qui est vieux? Janvier s'emporte : « Or çà, as-tu tout dit? Foin de ton Sénèque et de tes proverbes ! » Et il passe outre. Le voici en quête. II fixe son choix sur une fille pauvre, toute jeune et jolie à merveille. Puis il réunit ses amis de nouveau. Il leur annonce qu'il est décidé, et leur demande moins leur avis que leur approbation. Toutefois il lui est venu un scrupule : il ne peut y avoir pour un homme deux bonheurs parfaits; or, puisqu'il va posséder son paradis sur terre, n'est-il à craindre cju'ilne perde ses droits à l'autre ? Cette fois c'est Justinus qui le rassure : il est à penser que son épouse sera l'instrumentde Dieu, le fouet de Dieu qui fera sauter son âme au ciel, plus vite c|ue la flèche ne quitte l'arc, surtout si Janvier a soin de satisfaire les désirs de sa femme avec modération.

Le mariage se fait et Janvier épouse Mai. Les noces sont magnific|ues et l'épousée siège au festin aussi timide cprRsther devant Assuérus. Janvier ne se tient pas d'aise cl d'impatience. Sa seule peur est que son ardeur trop grande n'offense la pudique Mai. Il trouve le jour trop long, boit force rasades de vins épicés et excitants, pousse presque dehors les convives, trop lents à les laisser seuls. Enfin il tient Mai dans ses bras et goûte pour la première fois des joies légitimes. Mais que pense la jolie Mai le lendemain matin en voyant au lit, assis sur son séant, ce vieillard au cou maigre, à ;la peau flascjue, coiffé d'un bonnet de nuit, qui bavarde comme une pie et chante d'une voix chevrotante de tendres romances ? Déjà l'amour est aux aguets : un jeune écuyer, Damien, a été frappé par la beauté de la dame. Il se meurt d'amour pour elle et s'alite. Son seigneur Janvier s'aperçoit bientôt de son absence; il aime le jeune homme et veut que Mai le visite avec ses dames pour le divertir et le réconforter.

CONTE DU MAUCHAND 203

Damien, décidé à tout risquer, glisse dans la maindelMai une lettre et vite Mai lui répond et les voilà tous deux d'accord qui n'attendent quune occasion.

Or le pauvre Janvier tombe aveugle, et une grande jalousie lui mord le cœur. Il ne laisse plus Mai s'éloigner d'un pas. Pour lui faire prendre l'air cependant, et s'ébattre avec elle, il la mène de temps à autre dans un beau jardin qu'il a, tout clos de murs de pierre, jardin sans pareil où viennent se jouer les fées sous la conduite de leur roi Pluton et de leur reine Proserpine. Lui seul en a la clef, mais Mai s'en procure un double pour Damien. Et un jour où Janvier adresse à INIai en ce lieu secret de lyriques appels dans le langage du Cantique des Cantiques, lui demande fidélité en termes émouvants, et lui annonce son dessein de lui laisser toute sa fortune, Mai proteste avec dignité contre les soupçons que cache cette inquiétude, et tout ce temps elle échange des signes avec Damien entré à l'insu du vieillard dans le jardin ; elle l'invite du doigt à grimper sur un certain poirier. Tandis que la trahison se prépare, une discussion s'élève entre le roi et la reine des fées, qui sont là, invisil)les, sur un tapis de gazon. Pluton est indigné de la perfidie de Mai : pour la punir il rendra la vue à Janvier au moment même du crime. Proserpine prend, elle, parti pour l'épouse: elle lui inspirera une réponse qui l'innocentera quand elle sera découverte. Cependant Mai s'est arrêtée en soupirant devant le poirier : il lui faut goûter aux fruits ou elle en mourra. Hélas ! le vieillard ne peut satisfaire son désir et il se lamente sur son infirmité. Mais qu'à cela ne tienne ! La jeune femme s'aidant de ses épaules s'offre à grimpei- dans Tarière où elle rejoint le beau page. Dans l'instant où il la caresse, Pbiton rend la vnc à Janvier qui pousse un cri de surprise et de douleur, « comme fait la mère <juand l'enfant va mourir ». Mais Proserpine veille sur Mai, qui, inspirée par elle, explique à Janvier que ce qu'elle a fait est à seule fin de lui rendre la vue, (pi'il lui

204 QVATRIKME J0L"1?NÉE

fallait pour cela lultcr avec un homme sur un arbre. S'il a cru voir autre chose qu'une lutte c'est que ses yeux mal hal)itués encore à la lumière ont vu trouble pour commencer. Janvier est convaincu. Il rentre dans sa maison doublement heureux, de sa vue recouvrée et de la tendresse de sa jolie femme.

Pareille fourberie féminine induit THôtelier en de tristes réflexions qui, générales d'abord, ont tôt fait de se ramasser sur sa propre épouse. Oh! celle-là est sûre comme l'acier, sans doute, mais quelle langue, et avec cela un tas d'autres vices. Il en dirait long sur elle s'il n'avait peur que ses propos ne fussent rapportés à la mégère. Peut-être est-ce la Bourgeoise de Bath dont il craint le bavardage. « Il se trouve toujours des femmes pour éventer ces affaires-là. » Il se tait aussi parce que la matière est trop riche pour son esprit. Ces mystérieuses doléances de maître Henri Bailli concluent les contes du troisième jour. Les pèlerins s'arrêtent à Ospringe pour y passer la nuit.

Le fils du bon Chevalier est prié par l'Hôtelier d'ouvrir la série du dernier jour par une histoire d'amour. C'est un Ecuyer de vingt ans, bien pris, vigoureux et agile, l'image même de la jeunesse, avec ses cheveux bouclés « comme s'ils avaient été mis en presse » , sa gone courte aux manches longues et larges qui semble une prairie toute brodée de fleurs blanches et rouges.

Il était frais comme le mois de mai, Allait chantant et Autant tout le jour, Savait sonner de jolis lais d'amour, Les vers lui-même et la musique faire, Jouter, danser, bien écrire et portraire. Si chaudement aimait, d'un cœur si fol, Qu'il ne dormait pas plus qu'un rossignol.

Il a fait déjà tlo belles chevauchées en Flandre, en Ar-

Page 1