CONTE DE LÉCUYER
lois et en Picardie pour gagner les grâces de sa dame. La courtoisie et la modestie paternelles ont avec cela passé en lui et, à table, on peut le voir qui découpe devant son père.
Les jeunes gens ont toujours aimé les histoires merveilleuses. C'était le temps où ils s'enchantaient des premiers contes magiques venus d'Orient, avant qu'ils fussent ingénieusement tissés dans les Mille et une Nuits. Ainsi l'Ecuyer dira les choses extraordinaires survenues à la cour de Cambinskan (Gengis-Khan), lorsque ce souverain fêtait le vingtième anniversaire de son couronnement. Voici qu'arrive pendant le banquet un cavalier monté sur un coursier de bronze. Il se présente de la part de son maître, le roi de l'Arabie et de l'Inde, apportant d'étranges présents. Le coursier de bronze, capable de porter d'un bout du monde à l'autre en vingt-cjuatre heures, est pour Cambinskan; pour lui encore cette épée enchantée qui seule peut guérir les blessures qu'elle a faites. Pour la fille du Khan, la princesse Canacée, il apporte un miroir magique qui figure d'avance les malheurs et les ennemis, ou la trahison des amants ; il a aussi pour elle une bague qui permet, mise au doigt, de comprendre les oiseaux et de savoir les vertus de toutes plantes médicinales. Et les propos les plus divers, de soupçon ou d'admiration, circulent par toute la cour et tout le peuple à la vue de ces merveilleux présents.
Canacée ravie de sa bague et de son miroir a grand" peine à s'endormir ce jour-là. Le lendemain elle se lève de très bonne heure et s'en va se promener par la canipagiie avec ses dames, se plaisant à savoir par leurs chants les pensées des oiseaux. Au haut d'un arbre desséché, elle entend les cris plaintifs d une fauconnette qui se déchire du bec dans sa douleur et loudje défaillante dans la jupe que la princesse tend pour la recevoir. La fauconnette qui était la plus jolie du monde, quoif(ue toute ensanglantée et meurtrie, lui dit son histoire, comnienl elle avait aimé un nol)lc tiercelet qui avait ravi son
cœur à force de protestalions et de serments d'amour, et comment un jour, aussi félon que Jason, il la quitta pour voler vers une buse et ne revint plus.
Ganacée dont le tendre cœur est tout angoissé par ce récit, soigne avec des herbes la fauconnette malade et la garde précieusement en sa chambre, dans une belle cage couverte de velours bleu... Mais le conte de l'Ecuyer n'a pas été achevé. Il s'arrête avant que nous apprenions si la fauconnette n'était pas une belle princesse métamorphosée par un charme. Bien d'autres aventures arrivées à Cambinskan et à son fils Algarsyf et à Cambalo amou-j rcux de Ganacée ne seront non plus jamais connues, de! quoi s'affligera le Penseroso de Milton.
L'histoire merveilleuse, le sentiment avec lequel elle a été contée, provoquent les louanges d'un des pèlerins, le Franklin, qui envie au Ghevalier ce fils si plein d'esprit et de grâce. Lui-même en a un qui dépense tout son bien aux dés et s'adonne à mauvaise compagnie, dont son père soupire. Mais l'Hôtelier coupe court à ces réflexions tristes en réclamant du Franklin une histoire, et le Franklin prend la parole. C'est un homme d'âge, mais vigoureux encore. Il a le teint sanguin et sur sa face rouge fleurit une barbe blanche comme la pâquerette. Ge riche propriétaire campagnard qui préside aux sessions et représente son comté au Parlement, est fameux pour sa table hospitalière et l'excellente chère qui se fait chez lui.
De vivre en joie avait-il surtout cure, Car il était le vrai fils d'Epicure Qui nous enseigne en sa pliilosophie Que bien suprême est la joyeuse vie.
Saint Julien de toute sa province, Dans sa demeure il mène train de prince ; Cervoise et paiu, tout y est raffiné ; Oncques ne fut homme mieux enviné ; Jamais pâtés de chair et de poisson Ne mancpiaient là ; c'était telle foison Qu'il y neigeait le boire et le manger.
CONTE DU FRAXKLIX 207
Pourtant chez ce bon vivant il y a un coin de sentiment qui fleurit son àme comme sa barbe son visage, et qui se révélera dans son conte. Il recourt à un de ces vieux lais que les gentils Bretons chantaient jadis au son de leurs instruments ; mais d'abord il s'excuse déparier en homme rude :
Lu l'iiétoi'ique oncqucs n'ai-je connue,
Et mon histoire ira donc toute nue.
Je n'ai dormi sur le mont Pernaso
Ni lu Marcus TuUius Gicero.
Je ne sais point de couleurs, vous verrez.
Hors celles-là qui poussent dans les prés,
Ou dont l'homme use en teinture et peinture ;
Ma rhétorique est toute en la nature.
Il dit les amours du seigneur d'Armorique Arveragus pour la noble et belle Dorigène, et la félicité d'une union où le mari est ensemble seigneur et serviteur, la dame maîtresse souveraine et humble servante. Arveragus quitte toutefois l'Armorique pour aller pendant un an ou deux quérir honneur en Angleterre, sans doute à la cour d'Arthur. Dorigène demeure seule, en proie à une tristesse qu'en vain ses amis essaient de chasser par des réjouissances. Le castel de Dorigène se dresse près de la mer que domine une falaise escarpée. Souvent elle s'assied au sommet de cette falaise et contemple avec effroi les horribles rocs noirs qui ont causé la perte de tant de nefs. Elle ne peut comprendre comment Dieu si parfaitement bon a fait ces rocs dont rien ne sort que malheur. Mais elle ne prétend pas argumenter, elle supplie seulemont Dieu de garder du mal son seigneur.
Un jour ses amis la décident à venir s'éjouir avec eux dans un jardin où l'on banqueté et où l'on danse. Un jeune écuyer Aurélius est là qui aimait depuis longtemps en secret Dorigène et lui écrivait maint rondel et virelai qu'il n'osait lui remettre. Ce jour-là il s'enhardit et lui déclare qu'elle le fera mourir si elle ne lui octroie un mot
pitoyable. La chaste épouse lui répond avec douceu sans colère, mais en lui montrant sa folie ; toutes se pensées ne sont-elles pas pour son époux ? Elle ajoute pourtant, en manière de plaisanterie, et suivant le cours ordinaire de son souci, c|u'elle sera à lui le jour où sur la côte d'Armorique il aura fait disparaître tous les rochers, pierre par pierre; il n'y a pas d'autre grâce à espérer d'elle.
Aurélius se désole. Il tombe malade de chagrin. Il adresse de folles prières à Phébus, le suppliant de se conjurer avec Lucine pour soulever une grande marée c|ui submerge les côtes bretonnes. Un sien frère veille à son chevet et craint de le voir mourir. Ce frère au désespoir se souvient d'un certain clerc qu'il connut à Orléans et cjui par magie était capable de créer des apparitions. Il emmène le malade à Orléans auprès du magicien qui sur le champ leur donne des preuves de son art. Un marché est conclu : contre mille louis le clerc s'engage à enlever toutes les roches d'Armorique. Les voici qui se rendent ensemble au pays de Dorigène. Là, à force de calculs astrologiques, le clerc réussit à produire l'illusion promise : pour tous les yeux les rocs ont disparu. Aurélius va alors trouver Dorigène; il lui rappelle respectueusement sa promesse et lui annonce que lui-même a iîni par accomplir ce qu'elle lui avait demandé. Dorigène se lamente, et, toute pâle, son mari absent, passe une nuit de veille pendant laquelle elle se remémore toutes les dames illustres qui préférèrent la mort à l'infamie. Cependant son mari revient et s'informe des causes de son chagrin. Quand elle lui a tout dit, il aie cœur brisé et enjoint à Dorigène de garder le secret absolu sur cette aventure, mais il reconnaît qu'elle doit tenir son serment et l'envoie à Aurélius.
Elle y va, à moitié folle de douleur et dit à Aurélius que son mari lui a commandé d'aller vers lui en exécution de la promesse qu'elle lit. Emerveillé de la grandeur