‹ Geoffroy ChaucerChapitre 47 sur 60 · COXTE DE LA SECONDE NONNE · texte numérisé non relu

COXTE DE LA SECONDE NONNE

clàiae d'Arvcragus, Aurélius veut lutter avec lui de générosité et renvoie intacte l'épouse à l'époux. Cependant il lui faut payer le magicien et tout son héritage y va passer. Il payera mais il sollicite du clerc un délai pour s'acquitter. Le clerc lui demandant s'il n'a pas obtenu l'objet de ses vœux, Aurélius lui raconte toute l'aventure. A son tour le clerc est ému. Lui aussi veut rivaliser de générosité et il fait remise de toute la somme. A présent dites qui fut le plus généreux en l'occurrence, du chevalier, de l'écuyer ou du clerc ?

Sans préambule la seconde Nonne prend la suite. Elle n'a pas été décrite, aussi est-il loisible de l'imaginer comme une nonne tout simplement, à quoi son conte d'ailleurs nous invite. Elle raconte le miracle de Sainte- Cécile, comme elle apu le lire dans quelque transcription de la Légende dorée. Elle commence par invoquer Marie, puis elle interprète par une série de pieux et puérils jeux de mots étymologiques le nom de Cécilia, qui veut dire lys du ciel, et chemin des aveugles, et exempte de cécité, et aussi ciel du peuple. Après quoi, elle dit le mariage de la noble vierge romaine avec le jeune Valérien et comment la nuit de ses noces elle lui confessa qu'un ange la gardait qui défendait à tout homme de l'aimer charnellement. Valérien demande à voir l'ange de ses yeux. Pour cela, Cécile l'envoie sur la voie appicnne auprès du pape Urbain qui le purgera de péché ; lors pourra-t-il voir l'ange. Urbain, aidé d'une apparition de Saint Paul, convertit le jeune homme qui trouve au retour Cécile avec un ange debout portant deux couronnes de lys et de roses dont il donne une à Cécile et l'autre à son mari. Il offre à Valérien de lui accorder son plus grand désir et Valérien demande la conversion de son frère Tibiirco. Cobii-ci entre sur ces entrefaites, respire lodenr ineffable des couronnes, et, instruit i)ar \'ah'rien et Cécile, veut se faire chrétien. Voici Valérien et Tiburce

baptisés par le pape Urbain. Cependant les officiers du préfet Almache en sont avisés et les mènent vers limage de Jupiter. Ils refusent de l'adorer et ont la tète tranchée, mais leur exemple a converti le greffier du préfet qui devient martyr à son tour. Cécile est traduite devant Almache qui, assez bénin d'abord, voudrait lui sauver la vie. Il ne le peut tant la vierge est intrépide et intraitable. Elle a de tels accents de rire ironique et telles expressions de mépris pour les faux dieux, tel superbe dédain pour les arguments d'Almache, qu'il donne finalement l'ordre de la faire périr « dans un bain de flammes rouges ». Un jour entier la vierge demeure en ce bain de feu, toute froide et sans souffrance. Almache enjoint alors à un serviteur de lui trancher la tête. Le bourreau la fiert de trois coups sans pouvoir séparer la tête du tronc et, à demi-morte, Cécile peut trois jours encore vivre en enseignant la foi et, à son dernier souffle, confieraupape Urbain les âmes qu'elle a catéchisées. Sa maison devient après sa mort l'église de Sainte-Cécile où les chrétiens vont honorer la vierge martyre.

La chevauchée continue après que les pèlerins ont entendu cette vie de Sainte Cécile. Ils atteignent Boughton-sous-Blee. Là ils sont rattrapés par un cavalier de noir vêtu, qui, à voir son capuchon cousu au manteau, semble un chanoine. Sa haquenée gris-pommelée suait à merveille; l'homme laissait pendre son chapeau sur son dos par un ruban, tant il avait chaud; le front lui dégouttait comme un alambic. Il salue, tout essoufflé, les pèlerins, et demande à chevaucher en si gaie compagnie. Cependant ce Chanoine est suivi d'un Valet qui entre en conversation avec l'Hôtelier. Celui-ci interroge adroitement le valet pour savoir quel homme est son maître, s'il est capable de conter un joyeux conte ou deux. Le Valet commence par vanter hautement la science et la subtilité du Chanoine: c'est un savant qui par son art pour-

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rait paver d'argent et d'or toute la route d'ici à Cantcrbury. Et, comme l'aubergiste lui demande pourquoi si puissant homme est si mal vêtu et a l'air si marmileuXy le Valet se met à chanter une autre antienne. Il avoue que son maître a trop d'esprit pour réussir. Puis, peu à peu^ maître Henri Bailli lui tirant les vers du nez, le Valet fait savoir que son maître est un alchimiste, toujours à. la veille de fabriquer de l'or et empruntant pour cela à maintes gens auxquelles il ne peut rembourser, vivant tapi en des recoins et culs-de-sac des faubourgs, parmi les voleurs apeurés. Ce long dialogue est à la lin surpris par le Chanoine en personne qui s'est rapproché tout doucement des interlocuteurs. Il somme son Valet de tenir sa langue et de s'arrêter de le calomnier. Mais l'aubergiste incite à parler le Valet, lequel, tout pâle de vivre sur ses fourneaux, exténué de jeunes et de privations, ne cherchait sans doute qu'une occasion de fausser compagnie à son maître. Le Chanoine s'enfuit de dépit et de maie honte et le Valet s'offre à raconter les misères et les méfaits d'une vie d'alchimiste.

Voilà sept ans qu'il est au service de ce Chanoine qu'on a pu voir. Il y a ruiné sa bourse et sa santé. C'est un dur métier en effet de toujours souffler sur le feu. Et quel emploi d'ingrédients aux noms bizarres : orpiment,, litharge, mercure, bol armoniaque, vert de Grèce et borax ! Quels ustensiles diaboliques : urinais, descensoires, creusets, sublimatoires, cucurbites, alambics l Quels procédés divers pour calciner, albifier, imbiber^ incorporer, citriner, multiplier, sublimer ! Il a retenu le nom des quatre esprits et des sept corps et il les dit tous par ordre. C'est tracas infernal, cl dire que toute celte science est vaine, car la pierre pliilosophale nous fuit toujours. On dépense tout son bien à cette recherche, aiguillonné par un espoir tenace; on vendrait sa dernière chemise; on exhale en tout lieu une odeur de soufre. Un iOur tout est prêt: le pot chauffe sur le feu et sûrement

on V trouvera de l'or dans un instant. Mais soudain il éclate, brisant tout dans la chambre, perçant les murs, sautant jusqu'au toit. L'un dit que c'est la faute du feu, l'autre que c'est celle du souffleur, un tiers qu'on a mal trempé le métal, un quart qu'on aurait dû pour combustible prendre du hêtre. Puis, après avoir grommelé, on se console, on reprend espoir et on recommence. Qui ne risque rien, n'a rien. Passe encore si l'argent qu'on gaspille ainsi était toujours vôtre. Mais c'est à celui d'autrui qu'on est obligé de recourir quand on a tout dépensé, et de, dupé l'alchimiste se fait dupeur, ainsi que le prouve l'histoire d'un autre malin chanoine dont va parler maintenant le Valet. Il affirme si fort que ce n'est pas son maître, qu'on peut l'en croire, si l'on veut.

Ce deuxième chanoine s'en vient un jour emprunter un marc à un prêtre de Londres, promettant de le lui rendre ; trois jours après, en effet, il le lui rapporte en le remerciant. Le brave prêtre mis en confiance, l'autre s'offre à lui montrer sa maîtrise en « philosophie». Il va fabriquer de l'argent devant lui, chez lui-même. Le valet du prêtre est envoyé quérir trois onces de vif-argent et des charbons. C'estle prêtre en personne qui fera l'expérience et activera le feu. Le chanoine se contentera de verser une poudre dans le creuset. Mais il tire en secret de son sein un charbon de hêtre creux et bouché avec de la cire, dans lequel a été mise d'avance une once de limaille d'argent. Feignant d'aider le prêtre qui s'y prend mal, il s'approche du creuset et y dépose ce charbon; puis le métal précieux recueilli est versé dans un moule. Par trois fois, employant des artifices toujours divers, le chanoine renouvelle l'expérience et, en fin de compte, le prêtre émerveillé retire trois onces d'argent coulées au moule. On les fait essayer par un orfèvre qui déclare l'argent bon. Le prêtre est ravi en extase. Il veut acheter la recette du chanoine, cette fameuse poudre qui a tout fait. L'autre hésite, dit qu'un tel secret vaut cher, demande

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(|uarante livres sterling. Le prêtre les donne, remerciant fort et s'engageant au secret absolu. Naturellement il ne put jamais refaire d'argent et jamais plus ne revit le chanoine. Ainsi la « multiplication » a-t-elle dupé maint et maint. Et le Valet conclut par de sages réflexions où il fait éclater ensemble sa connaissance des termes mystérieux de l'hermétique et son pieux bon sens qui veut qu'on laisse à Dieu les mystères de la Nature.

Cependant la cavalcade a atteint le hameau de Bob-upand down, sous la forêt de Blean. L'Hôtelier se retourne et s'aperçoit que le Cuisinier sommeillant sur sa bète traîne à l'arrière de la troupe. Oubliant que ce Cuisinier a déjà dit (ou commencé) un conte, il lui en demande un, quand certain Manciple, qui est des pèlerins, proteste cju'il faut dispenser de parler cet ivrogne dont I haleine empoisonne ses voisins. Le dit Manciple, ou économe d'un collège de légistes, est un rusé gaillard capable d'en remontrera tousses maîtres, si experts soientils en matière de finances. Il s'entend aux marchés de victuailles mieux que personne, et cuisiniers sont gens avec lesquels il a, selon les cas, entente de complice ou démêlés d'intérêt. Il se met donc à cribler de sarcasmes le Cuisinier ivre lequel, piqué par ses quolibets, entre en fureur et esquissant un geste de menace tombe à bas de sa monture. Il faut grands eiîorts pour le remettre en selle. Voyant son pileux étal, 1 Hôtelier invite le Manciple il pai-ler à sa place, non sans lui faire d abord sentir qu il est bien imprudent de plaisanter si rudement un homme qui pourrait éplucher ses comptes et en dire long sur lui. Le Manciplc en convient volontiers et, en signe de réconciliation, tend une gourde de bon vin à son adversaire qui la colle à ses lèvres et 1 en rcin<rcie du mieux de sa langue empâtée. Bénissant lors Bacchus qui ramène la paix entre les hommes, l'Hôtelier donne au Manciple la parole.

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Il coule une fable sur Phébus, du temps où le dieu vivait en archer parmi les humains. Phébus avait alors chez lui un corbeau blanc comme un cygne, cjui parlait comme un homme et chantait mille fois mieux C|u'un rossignol. Il avait une femme aussi qu'il aimait avec passion, comblait •de soins et surveillait avec une tendresse jalouse. A quoi bon? Honnête femme n'a nul besoin de surveillance et femme libertine réussit toujours à tromper le plus habile. Or la femme de Phébus avait pris pour ami un vilain, tout indigne d'être comparé avec son mari en beauté et en vaillance. Phébus est sorti et les amoureux s'éjouissent en son absence dans sa maison, près de la cage du corl^eau. Quand son maître revient, l'oiseau lui crie « coucou » et lui raconte fidèlement toute la scène. Phébus en fureur tue sa femme d'une flèche et brise tous les instruments de musique cpii faisaient sa joie. Puis, sa première rage passée, il se retourne contre le corbeau et l'accuse d'avoir causé son désespoir. Pourquoien a-t-ilcru ce bavard ? Sa femme était sans doute innocente. C'est ce menteur qui a fait tout le mal. Il le maudit, lui remplace sa voix mélodieuse par un vilain croassement, lui arrache ses belles plumés blanches pour les remplacer par des aïoires et le jette à la porte. De là vient qu'aujourd'hui itous les corbeaux sont noirs. Et ce conte a une morale il ne faut jamais dire à un mari comment l'a habillé sa îemme. Le Manciple conclut en répétant les sages pro verbes cjue lui enseignait sa mère ; la digne femme lui prêchaifd'une langue infatigable, en intarissables maximes, la vertu de discrétion et la nécessité de tenir sa langue.

Le soleil a baissé cependant. Canterbury est proche. L'Hôtelier loue les pèlerins de leur obéissance au contrat. Il ne manque plus qu'un conte, dit-il, et c'est celui du Curé de village. Le pauvre Curé qu'il interpelle maintenant est cet ennemi des jurons que Maître Henri Bailli

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