‹ Geoffroy ChaucerChapitre 50 sur 60 · ÉTUDE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

ÉTUDE LITTÉRAIRE

I Les portraits. — II. La mise en mouTcment des pèlerins. — III. Adaptation des contes aux conteurs. — IV. Valeur des contes. — V. Le style.

Il faut maintenant s'approcher davantage et regarder dans le détail ce poème dont l'analyse précédente, rapide quoique longue, n'a pu révéler que le mouvement d'ensemble avec les principales liaisons des parties. Malgré leur inachèvement, les Contes de Canterbury sont une œuvre qui supporte et mérite d'être vue de près, où la finesse du trait égale l'ampleur de la conception. Elle n'a pas seulement droit à l'étude esthétique, mais elle peut encore fournir des leçons à qui essaie d'y saisir le rapport entre les moyens employés et les effets obtenus. On son convaincra en examinant Chaucer comme portraitiste, comme metteur en scène de ses personnages, et comme conteur; puis en appréciant pour finir son style, ou plutôt les styles divers dont il a revêtu ses créations.

Les portraits des pèlerins que j'ai dans le chapitre cidessus distribués selon les contes, ont été rassend)lés par

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Chaucer dans son Prologue général qui est une véritable galerie de tableaux. Ses vingt-neuf compagnons de route forment à peu près autant de toiles suspendues aux murs. Il est impossible d'imaginer présentation plus simple, on dirait volontiers plus naïve. Le plus rude artiste ne se contenterait pas aujourd'hui d'un procédé aussi monotone, et le plus expert n'oserait pas répéter l'audace de cette simplicité. Un à un, dans des cadres rangés à égale distance les uns des autres, posés sur le même plan, et tous à la même hauteur, la trentaine de pèlerins nous regardent de face. Les seules diversités extérieures consistent en deux toiles laissées vides (peut-être provisoirement) avec les noms seuls écrits au bas, celui de la Nonne qui sert de chapelaine à la Prieure et celui du Prêtre qui l'accompagne ; ou bien encore en la réunion dans un même cadre des cinq artisans delà Cité, membres d'une Guilde, auxquels le poète n'a pas cru devoir consacrer de portraits séparés.

Chaucer agit à la manière des peintres primitifs qui réservent leur effort pour l'exactitude des traits et le choix des emblèmes. Il a aussi de commun avec eux je ne sais quelle loyale gaucherie, la raideur inexperte de certains contours, une insistance sur des minuties qui fait d'abord sourire, la recherche des couleurs vives et en même temps l'unique emploi des teintes plates à l'exclusion des tons dégradés. Les détails semblent chez lui se succéder au petit bonheur : les traits de costume ou d'équipement alternent avec les notations de caractère, cessent et reprennent. Il s'interrompt parfois de peindre les mœurs d'un pèlerin pour mettre quelque couleur sur sa face ou sur sa tunique. Aimables négligences qui, effaçant l'art, rehaussent l'impression de véracité :

Ses nonchalances sont ses plus grands artifices.

Pour qui pénètre dans la galerie, ce qui saisit d'abord l'œil, ce sont quelques taches de couleur éclatantes dont

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est dominé tel ou tel portrait. Qu'on se rappelle la gonne du jeune Ecuyer « toute brodée, comme serait une prairie, de fraîches fleurs blanches et rouges » ; et près de lui le Forestier qui le sert, en veste et chaperon verts. Sur la robe de la Prieure avec quel relief se détache, entourant la manche, ce chapelet de corail où les dizains sont faits de gros grains verts et au bout duquel pend un bijou d'or ! Quel vif contraste fait avec le teint sanguin du Franklin sa barbe blanche comme une pâquerette ! Comme elles nous attrapent le regard, ces chausses de fine écarlate rouge si bien tirées que porte la Bourgeoise de Bath, ou encore cette chevelure d'un jaune cireux qui tombe comme un mol échcveau défilasse sur les épaules du Pardonneur !

Pour la vigueur du coloris, il y a là quelques trognes qui ne le cèdent en rien aux étoffes : le pustuleux visage du Semoneur, rouge-feu comme une face de chérubin, dont la peau flambe sous ses sourcils noirs ; la barbe roussàtre du ^Meunier encadrant la fameuse verrue hérissée de poils et les larges trous noirs que font ses narines et sa bouche grande comme une fournaise.

Mais les yeux trouvent aussi des teintes plus amorties où se reposer, dont le contraste aide encore à éclater les couleurs crues qui sont dans leur voisinage : la casaque de futaine du preux et modeste Chevalier, toute rouillée par sa cotte de mailles ; le manteau râpé du pauvre Clerc, l'habit grisâtre du grave Homme de Loi, le surcot gris bleu du sec Intendant, et, plus saisissante que le reste, l'absence do toute notation de costume et de couleur dans le portrait du bon Curé que nous avons loisir d'imaginer éclairé par la seule lumière de ses yeux évangéliques.

Chaucer a donc pu rivaliser avec le peintre. Ses portraits nous tiennent lieu d'enluminures; la lecture de son Prologue écarte le regret de n'avoir pas ses pèlerins fixés sur la toile par un maître du tem[)s. Mais le poète a des ressources refusées à l'imagier ; il dispose des sons comme des couleurs. Chaucer use de cet avantage avec un égal

bonheur. Son oreille naïve, qui se plaît aux sonneries du palefroi du Moine, saisit encore le gentil nasillement de la Prieure, le zézaiement maniéré du Frère, la petite voix de chèvre du Pardonneur, la basse « plus assourdissante qu aucune trompe » qui sort de la bouche du Semoneur avec des relents d'ail.

C'est presque tout le Prologue qu'il faudrait citer en exemple de ces détails concrets par lesquels s'évoque une physionomie. Les caractères moraux essentiels sont mis en relief avec la même apparente simplicité, la même sûreté réelle de moyens que les couleurs ou les pièces de costume révélatrices. Simples renseignements biographiques, anecdotes suggestives, traits de métier et traits individuels, vers qui résument une nature, tout cela se combine ingénument en un ensemble qui fait saillie sur la toile, qui a des contours nets et vigoureux, encore que parfois un peu raides, sans tremblement d'atmosphère, et qui ne s oublie plus. Et la pensée retourne de nouveau à ces portraitistes primitifs vers lesquels nous allons d'abord avec l'indulgence supérieure de la maturité pour l'enfance, mais dont l'art se manifeste à la longue si consciencieux, si exact, si pénétrant jusqu'à 1 àme aussi, qu'on se demande parfois si tous les progrès de la peinture n'ont pas depuis consisté en des adresses extérieures et des subtilités dont l'elïet n'aurait été que d'esquiver ou d'obscurcir l'essentiel.

La difficulté suprême était de rendre cette trentaine de pèlerins distincte, et il a été dit plus haut comment Ghaucer y avait réussi en faisant deux des types de diverses professions. Mais il est d'autres moyens auxquels il a recouru pour protéger ses toiles de la confusion. Il les a toutes peintes avec une égale conscience mais non à une égale profondeur. Tandis que quelques-uns des pèlerins — comme le Marchand, l'Homme de Loi, le Médecin — n'ont que des caractères professionnels, la plupart combinent ces caractères avec d'autres qui les avivent ou les

fléraidissent. Sans jamais omettre ces signes de métier qui donnent à tous une généralité par quoi ils sont vraiment représentatifs, il arrive à Chaucer de les resserrer et de les diriger en inclinant légèrement soit à ridéalisaliou, ^oit à la raillerie. Aussi vrai que son Chevalier est le parangon des preux, que son Curé de village est le modèle des bons pasteurs, que son Clerc d'Oxford est le type de l'amour désintéressé de l'étude, — inversement son -Moine, son Frère, son Semoneur, son Pardonneur, >ans être jamais caricaturés, rassemblent les traits les moins estimables de leurs congénères. Parfois aussi une généralisation d'une autre espèce vient croiser et enrichir celle du simple métier : l'Ecuyer est en même temps la Jeunesse, le Laboureur est encore la Charité parfaite chez les humbles; la Drapière de Bath est du même coup l'essence de la satire contre la femme.

Enfin il ne s'en tient pas là: il vivifie les descriptions convenues ou les généralisations antérieures en ajoutant des détails que lui fournit l'observation directe. Il superpose les traits individuels aux génériques; il donne, même quand il peint le type, l'impression de peindre une personne unique, rencontrée par hasard. Ainsi va-t-il de son Meunier, de son Intendant, de la plupart de ses Ecclésiastiques, et surtout de ses deux femmes, la Prieure et la Bourgeoise de Bath. Cette combinaison des divers éléments est chez lui d'un dosage variable, extrêmement adroit sans qu'il y paraisse. Un peu plus de généralité et ce serait le symbole figé, l'abstraction froide ; un peu plus de traits purement individuels, et ce serait la confusion où l'esprit s'égare faute de points de repère.

Ainsi la société anglaise qui apparaissait à un Langland visionnaire comme une masse grouillante, confuse, où les individus se heurtaient dans les denii-tcnèbres d'un cauchemar, se distribue chez Chaucer en un groupe bien éclairé, à la fois restreint et représentatif, dliommes qui s'arrêtent devant nous un temps suffisant

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pour que nous constations bien l'identité de chacun. Chacun à sa vie propre et demeure à jamais reconnaissable, alors que cependant leur réunion résume une société.

Mais, avant dépasser outre, n'est-il pas nécessaire de mettre dcA-ant les yeux, dans leur totalité, trois ou quatre de ces portraits ? La difficulté est de choisir.

Voici d'abord deux ecclésiastiques faisant contraste, le premier nuancé d'ironie, le second tourné à l'édification.

LE FRÈRE LIMITEUR

Et nous avions un Frère en noble arroi,

Un Limiteur, à la mine riante.

'Su\ ne savait, dans la gent mendiante,

Autant qiie lui d'aimable et doux langage.

Il avait fait maint et maint mariage

De jouvencelle, avec sa propre bourse.

C'était l'orgueil de l'Ordre et sa ressource.

Chez la bourgeoise ou le riche fermier

Il était plus que le chat familier;

Paraissait-il ? chacun de s'emjjresser.

C'est qu'il avait pouvoir de confesser, —

Mieux qu'un curé, leur disait le saint homme,

Ayant pour ce la licence de Rome.

Suavement oyait confession ;

Charmante était son absolution.

Il imposait facile pénitence

Où l'attendait quelque bonne pitance,

Car faire don à pauvre confrérie

Est signe sûr qu'on a l'àme guérie.

Il afffrmait pouvoir bien, sans mentir.

D'après le don juger du repentir.

Que de pécheurs, chaque jour nous l'enseigne,

Restent l'œil sec malgré que leur cœur saigne !

Or donc, au lieu de pleurs et de prières.

Il faut donner l'obole aux pauvi-es Frères.

Toujours ce Frère avait dans sa cornette

Broche ou couteau pour femnie joliette.

Puis il sonnait mainte joyeuse note.

Chanteur exquis et bon joueur de rote;

Pour la romance il emportait le prix.

Plus blanc était son cou que fleur de lys ;

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Avec cela, fort comme un champion.

Dans toute auberge il savait par son nom

Chaque valet et la moindre servante,

Mieux que lépreux et mieux que mendiante.

Car pour un Frère entre tous distingué,

Il n'était bon, ni bienséant, ui gai,

D'avoir commerce avec ladre et pouilleux.

Qu'y gagne-t-on.' Quel profit précieux

.\ trafiquer avec telle pauvraille .'

Mieux aimait-il marchands de victuaille.

En lieux amis, sous tous les riches toits,

Il était doux, scrviable et courtois.

Oncques ne fut homme plus vertueux.

De son couvent c'était le meilleur gueux.

Pour sa '( limite » il payait un loyer

Et nul que lui n'y pouv;iit mendier.

Tel charme avait son « In principio » (1)

Que n'eùt-elle eu savate ni sabot,

La pauvre veuve, avant qu'il fit départ,

En s'excusant lui remettait un liard.

Parfois folâtre autant qu'un jeune chien, Les « jours d'amour » (2^ il avait beau maintien ; Il n'y montrait froc pelé, de la sorte Qu'un studieux et pauvre cloîtré porte, Mais ressemblait un docteur ou un pape ; De laine double était sa demi chape, Et ronde comme une cloche d'église.

Puis il biaisait d'une manière exquise Pour mieux sucrer son anglais dans sa bouche. Après chanter, lorsque du luth il touche, Ses yeux levés scintillent, comme au ciel Les astres font par claires nuits de gel.

A côté de cette fine et pourtant cinglante ironie, quelle ferveur d'accent dans le portrait du bon curé de village, prototype du pasteur d'Auburn de Goldsmith et même du sublime curé de Valneige ! Sa pure figure repose à côté de tant de mauvais clercs qui font route avec lui.

(1) Les Frères avaient coutume de saluer ceux qu'ils abordaient avec les premiers mots de l'Evangile de Saint Jean.

(2) Jours fixés pour le règlement à l'amiable des différends, sous la présidence d'un ecclésiastique.

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Qu'on note pourtant l'absence de toute sentimentalité dans cette image aux traits aussi fermes que touchants :

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