LA PRIEURE
Et nous avions une dame Prieure
Dont le sourire était tout simple et coi.
Son grand serment était k par Saint Eloi ! »
Elle chantait très décemment du nez
Les chants divins à la messe entonnés.
Dame Eglantine (on la nommait ainsi)
Parlait français le plus pur et choisi,
Comme on le parle au couvent de Stratford,
Car le français de France ignorait fort.
Qu'elle était donc à table bien apprise !
Jamais morceau n'échappait à sa prise
Tant savait bien le tenir en sa route
Sans qu'il en chût sur sa gorge une goutte,
Et n'enfonçait dans la sauce ses doigts.
De courtoisie elle obsei'vait les lois.
Elle essuyait si net sa lèvre haute
Que dans sa coupe on ne l'eût prise en faute
De laisser oncque une tache de graisse (1).
Elle rotait tout bas par politesse.
Certe elle avait mine majestueuse.
Autant qu'aimable et toute gracieuse.
Car se peinait à suivre les leçons
Et de la Cour copier les façons
pouce dans le boisseau de farine qu'il mesure. Autant de moins pour le client! [Note fournie par M. Derocquigny).
(1) Les neuf vers ci-dessus sont calqués sur le Roman de la Rose, Edit. Méon, v. 13.612. Ce sont dans le Roman conseils généraux de savoir-vivre. Chaucer en fait un portrait individule.
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Pour mériter qu'on la tint en honneur.
Que TOUS dirai-je aussi de son bon cœur ? Si charitable était-elle et si tendre Qu'elle pleurait, voyant au piège prendre, Saignante ou morte, une pauvre souris.
Ses petits chiens par elle étaient nourris De fin rôti, de pain blanc et de lait. Qu'un d'eux mourût, elle se désolait, Ou qu'il glapît, bàtonné durement, Car elle était toute âme et sentiment.
Sa guimpe était plisséc à maint beau pli ; Avait les yeux gris clair, le nez joli. Bouche mignonne et doucette et vermeille. Mais grand le front, bel et large à merveille ; 11 avait presque un empan, je vous jure ; Lu dame aussi n'était d'humble stature.
Exquise était sa mante ; un chapelet De fin corail à son bras s'enroulait, Chaque dizain marqué d'un gros grain vert, Auquel pendait, portant un A couvert D'une couronne, un brillant bijou d'or Avec ces mots : Quid non vincit Amor ?
Chaucer ne s'en est pas tenu à ces portraits si francs ou si fins où se fixent, mais aussi oîi s'immobilisent, les personnages. Il s'est avisé de faire descendre chaque pèlerin du cadre où il l'avait d'abord suspendu. Il n'est point passé du portrait au conte sans intermédiaire. Il ne nous permet pas d'oublier en roule que le conteur est un être vivant, avec ses gestes à lui et son timbre de voix. Au cours de la cavalcade il fait, on l'a vu, deviser ses pèlerins entre eux; il les montre s'interpellant, s'approuvant, et se gourraant surtout. Ils jugent les histoires les uns des autres et ce jugeincnt traliit les préoccupations, les sentiments, les intérêts de chacun. Une véritable comédie en action circule ainsi d'un bout à l'autre du poème, en reliant les diverses parties ; restée (il est vrai) à l'état d'ébauche, mais suffisante quoique
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inachevL'O pour Itiuoigner dos iiitciilions et de la verve dramatique de l'auteur. Le bon Chevalier calme les coléreux de sa courtoisie grave. Des pèlerins ennemis de nature ou de métier en viennent aux mots vifs, presque aux coups. L'athlétique Meunier et le maigre Intendant déblatèrent l'un contre l'autre; le Frère a une prise d'armes avec le Semoneur. Le Meunier puis le Cuisinier s'enivrent. Le Pardonneur et la Femme de Bath tour à tour dissertent interminablement avant d'en venir à leur histoire. Les prologues et épilogues particuliers ramènent sans cesse l'attention des contes aux pèlerins qui les disent ou les écoutent. Ainsi les personnages qui ont d abord été peints par le poète, viennent encore se révéler eux-mêmes par leurs actes et leurs paroles.
Comme il arrive lorsqu'on passe du portrait analytique à la présentation directe, sous forme dramatique, certains des pèlerins deviennent du coup plus complexes et moins aisément délimitables, plus riches de traits et moins arrêtés de contour. C'est sûrement le cas, par exemple, pour la fameuse Bourgeoise de Bath qui est bien la création par excellence de la verve de Chaucer. Or ce n'est pas tant grâce à son portrait initial, bien que ce portrait soit d'un vigoureux relief, ni grâce à son conte, bien que ce conte soit fort bon en soi et par son sujet bien adapté à la maîtresse femme, que grâce à l'incomparable monologue de plus de huit cents vers où elle s'épanche le long du chemin. A mesure qu'elle parle, elle semble s'enfler aux yeux, déborder les contours précis où l'avait enfermée le portraitiste, et prendre des proportions pantagruéliques.
Créature de l'imagination et non de la logique, elle n'est plus tant vraisemblable que vivante. Elle a plus d'attributs que la seule logique ne réussit à en associer et ranger commodément. C'est toute une littérature — tout ce que la malice des âges accumula de sarcasmes contre la femme et le mariage — qui prend corps en elle.