‹ Geoffroy ChaucerChapitre 58 sur 60 · LA MISE EN MOUVEMENT DES PELERINS · texte numérisé non relu

LA MISE EN MOUVEMENT DES PELERINS

rcs et leurs hôtes. Il mêle le plus plaisamment du monde le l'ous et le tu quand il l'interpelle, selon qu'il regarde l'importance du personnage ou qu'il s'ébaudit à voir sa comique corpulence.

Son hostilité contre les moines a ses causes, semble-t-il, dans la connaissance personnelle quil a de leurs méfaits :

N'attirez plus de moines au logis !

La vertu de dame Bailli aurait-elle été menacée par l'un d'eux ? Nous ne le saurons jamais au juste, tant IHôtelier, quand il parle d'elle, coupe ses plaintes de prudentes réticences. Ce maître homme qui n'a peur ni de petit ni de grand, tremble devant sa femme. Il a beau être loin du Tabard où elle est restée, il ne se sent pas à l'aise pour dire d'elle tout ce qu'il en pense. Ce qu'il en dit la fait imaginer assez semblable à l'épouse de Ben Jonson : « une mégère, mais honnête. » Quelle langue redoutable et quelle humeur querelleuse! Terrible femme aux gros bras qui ne craint personne et devant qui file doux, de son propre aveu, son seigneur et maître.

« Notre hôte » n'a pas seulement l'expérience de la vie matrimoniale et des idées arrêtées sur le clergé, mais pour son rôle d'arbitre des contes il apporte une esthétique à la fois sommaire et sûre. C'est un critique littéraire auquel ne manque pas, à défaut d'autres, la qualité de décision. Le plus souvent il se déclare satisfait des récits qu'il entend, car il a le goût large. En général il ne tient compte que de l'histoire même et la forme ne l'intéresse pas. Point encore blasé, ilade francs rires quand elle est gaie et de véritables accès d'indignation quand elle retrace les perfidies de quelque scélérat. La mort de Virginie l'emplit de colère contre le juge Api)ius. Il invective cet Appius comme un spectateur du paradis montre le poing au traître d'un mélodrame. Le sort de la pauvre fille romaine lui a brisé le cœur, il en a pris un mal cardiaque.

Mais il a aussi une sensibilité littéraire qui ne se révèle guère qu'au déplaisir. D'abord il lui faut un conte qui ait du sens, entendez qui ne soit pas une fantaisie pure. Le conte de sire Topaze révolte son sens commun et son esprit pratique. C'est de la sottise, c'est du temps perdu. Gela ne signifie rien. Trop de rimes et pas assez de raison. L'excès de recherche dans la forme, l'apparence de prétention dans le style le choquent sur le champ. Il fait un grief au Moine de ses «figures» de langage et redoute du Clerc si savant une éloquence trop relevée de termes pompeux. Métaphores et grands mots l'assomment. Ce sont les faits qui importent pour lui, ou bien l'enseignement praticjuc qu'on peut tirer d'une histoire.

On voit que le personnage de « notre hôte » a de l'envergure et que peu à peu nous arrivons à en savoir long sur lui, sur son humeur, sur ses goûts, sur ses antipathies et sur sa vie privée. Jamais analysé, il en est d'autant plus vivant et réel pour nous. Nombreuses seront dans la suite les figures d'aubergiste qui égayeront le théâtre et le roman anglais. Aucune n'effacera celle de maître Henri Bailli, le guide jovial des pèlerins de Canterbury.

Ainsi une vive comédie encercle de toutes parts les contes. Mais elle fait mieux encore, elle pénètre en eux. Comme ils forment la masse du poème, ils pouvaient morceler cette comédie jusqu'à la rendre insignifiante. Ils se sont au contraire fondus avec elle. Les contes ont été pour Chaucer un moyen d'achever le portrait de ses pèlerins. Les contes dont il disposait étaient disparates. Tant mieux! Il en profita, grâce à une habile distribution, pour caractériser les conteurs. Il choisit pour chacun l'histoire qui convenait à sa caste et à son caractère.

Il la du moins fait, et admirablement fait, où il a eu le

temps de le faire. La réussite est telle dans les parties achevées de son livre qu'on peut, qu'on doit admettre qu'il eût partout triomphé s'il avait mené l'œuvre à sa conclusion. Son plan primitif était immense. Chacun des trente pèlerins s'engageait à dire deux contes en allant à Canterbury et deux au retour. Gela eût fait cent vingt contes au total. Or Ghaucer n"a pas même pu donner un seul conte à chacun des voyageurs. Ge qui est infiniment plus regrettable, il n'a pas toujours eu le loisir de faire, même pour les vingt-quatre contes écrits, l'ajustement du récit au narrateur. Plusieurs de ceux-ci portent encore visibles les traces de leur existence antérieure au recueil ou des hésitations du poète cherchant à qui lesaltrilmer. Le Marin sendjle parler tout d'un coup comme s'il était une femme, tandis que la seconde Nonne se désigne comme « un indigne fils d'Eve ». L'Homme de Loi annonce une histoire en prose et dit une légende en stances. On ne saurait donc parler de l'adaptation comme accomplie en chaque rencontre. Mais assez a été accompli pour que nous appréciions le dessein du poète et son talent d'exécution.

Dans un certain nombre de cas la subordination du conte à la vaste comédie où il se range est telle que sa forme première en est un peu froissée. Plus souvent c'est la signification même du conte qui s'en trouve changée. Un conte peut en elîet être considéré en soi; le ])ut de l'écrivain est alors de lui faire produire la plus forte impression par la manière dont il distribue les parties, dont il suspend et dénoue l'intrigue, dont il agence les détails en vue du coup de surprise final. Le conte sera donc excellent, simi)lcm(nt s'il a été adroitement conduit • et s'il est écrit avec élégance ou vivacité. Mais le même récit peut encore être envisagé relativement au conteur. Dans ce cas l'auteur a pour consigne de se dérober, de sacrifier son propre talent littéraire et son sens des proportions afin de céder la place à un second qui peut être

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ignorant, maladroit, sot, grossier, ou bien mû par des enthousiasmes ou des préjugés que le poète ne partage pas. Du même coup l'intérêt du lecteur tend à se déplacer; il passe de l'histoire, de sa matière, de l'adresse du tour ou des charmes du langage, à la façon dont le conte adhère au personnage fictif qui a charge de nous le dire, qui demeure en scène, seul visible, et paraît endosser la res ponsabilité de ce qu'il narre. Ghaucer a déduit la plupart des conséquences de ce principe dans les parties de son ""^ œuvre auxquelles il a pu mettre la dernière main. Il a eu grand soin de laisser se révéler le conteur en introduisant dans plus d'un conte des hors-dœuvre, des digressions qui en rompent la ligne droite, mais par oîi s'écoule la science, le bavardage ou la manie de celui qui parle. Certes le conte n'est plus toujours, dans l'abstrait, si bon, si rapide, si lestement et habilement tourné qu'il pourrait l'être, ni si souvent relevé de spirituels mots d'auteur. Ce n'est plus autant un absolu; c'est une partie dans un ensemble complexe et qui ne peut être jugée que par rapport à cet ensemble. Ainsi, pris à part, le conte de la Bourgeoise de Bath est inférieur en aisance, en dextérité et en brillant à Ce qui plaît aux Daines^ de Voltaire. Mais le conte tel quil est dans Chaucer ne sort pas de la bouche du poète ; il émane d'une commère qui y met sa philosophie de la vie et s'en fait un argument; il lui sert à proclamer son idée des rapports entre mari et femme. ^ u de cette manière, il prend une richesse et un comique qui font paraître minces et sans portée les vers agiles du poète français. D'ailleurs ce conte n'est ici que parcelle — la moins importante et savoureuse — de cette immense confession que nous fait la Bourgeoise. Du rôle principal il a passé à celui d'accessoire.

Le conte du Pardonneur gagnerait certes en vivacité d'allure s'il s'allégeait de certaine parenthèse de deux cents vers, vraie diatribe contre l'ivrognerie et les jeux de hasard. Mais sans cette excroissance nous n'aurions

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pas l'amusante reproduction des pratiques de notre raarcliand d'indulgences, de l'adresse aveclaquelle il mélange le sermon le plus orthodoxe avec l'histoire la plus impressionnante pour en venir à ses fins intéressées. Comment les bons villageois douteraient-ils d'un homme qui cite les textes et attaque les vices tout comme monsieur le curé ? Mais avec combien plus de verve ! Car il pousse hardiment, lui, vers les effets burlesques sa peinture des faits et gestes de l'homme qui a trop bu; il est riche pour cela de son expérience personnelle, — notez qu il loue la sobriété au sortir du cabaret. Et, si l'on y prend garde, on sera cette fois encore tenté de préférer la digression au récit, pourtant si coloré et énergique.

On pourrait aisément relever pareils effets dans le conte que fait le ^ alctdu chanoine alchimiste, récit coupé d exclamations indignées et arrêté par de mystérieuses réticences. Car le conteur est l'homme du peuple à qui la langue démange et qui, pourtant, a conscience du péril de trop parler. Et puis, il ne sait trop s'il admire plus ou s'il hait davantage la science de son maître. Même dupé, ruiné de bourse et de santé, il n'est pas encore tout à fait remis de l'éblouissement où il a vécu, au service d un sorcier capable de paver d'or toute la route « d'ici à Canterl)ury ». Rien que de cette prétention à la puissance, il sent qu'il rejaillit sur lui du prestige. Il s'étourdit cl étourdit ses auditeurs du nom de tous les instrunicnls qu il a ujaniés, des métaux et des sels qu'il a vainement aidé à transformer en or, des tA^mes magiques dont faifsait emploi son maître. Tout le long du récit, il va caho- 'taiit d un reste d'illusion à la colère et de la colère au bon sens; riiistoire marchera comme elle pourra. Il n'a pas seulement à narrer une anecdote, il a aussi toutes sortes de sentiments contradictoires à épancher.

Mais il n'est pas même nécessaire à Ghaucer, pour IransfoniK r le conte profondémenl, d'y faire entrer tant

de traits réalistes, tant de traces visibles de la nature du conteur. En plus d'une rencontre l'attribution suffit, avec quelques mots ajoutés, ou même sans rien. Quel ingénieux cboix que celui du pauvre Clerc, tout à ses livres, vivant dans un demi rêve, pour retracer les épreuves de Grisélidis, fontaine de douceur, parfait symbole de l'obéissance conjugale et de la résignation ! La touchante et irréelle histoire, inhumaine et excessive, à moitié allégorique, semble la naturelle floraison de son idéalisme solitaire. Cependant le bon Clerc aux yeux baissés n'est point un aveugle ni un benêt. Pour se complaire dans une histoire d'abnégation aussi incorruptible, il ne prétend pas qu'il faille trop y croire ni s'attendre à trouver en ce monde beaucoup de Grisélidis. Sans changer de ton, sans grimace ni enflure, avec seulement une lueur scintillante dans ses yeux de rêveur, en homme d'étude dont l'humour est concentré et intérieur, il préviendra les pèlerins que « Grisilde est morte » et que le temps est passé pour les hommes de tenter la patience de leur femme, pour les femmes de s abîmer dans l'humilité.

Ainsi flotte-t-il un sourire autour de plus d'une des belles histoires romanesques duj livre. Le joli portrait d'une douce ironie qui nous a été fait de la Prieure, il suffit de le rapprocher de l'histoire qu'elle nous dit, d'entendre la voix chantonnante et gentiment nasillarde qui s'échappe de ses lèvres minaudières, d'évoquer sa grâce coquette et ses pleurs faciles, pour que la légende du petit clergeon tué par les Juifs, de sa dévotion à Marie et du miracle que la Vierge ojfère pour révéler les meurtriers, — il suffit (dis-je) que l'idée du ton et de la manière de la conteuse nous suive pour que la légende nous paraisse moins une vérité d'Evangile que l'effusion, d'ailleurs exquise, d'une gente dévote au cœur sensible.

De même le miracle de sainte Cécile. Le poète qui l'avait d'abord célébré en son nom propre, le prête maintenant à une Xonne que, par malheur, il n"a pas pris le

temps de décrire; mais de ce fait ne sommes-nous pas invités à l'imaginer comme une représentante moyenne de sa profession? Alors l'éloge véhément de la virginité conservée même en état de mariage, les explosions d'ironie à demi hystérique de la sainte devant un juge en somme bénin, l'intempérance sacrée de la vertu qui nous est retracée, — tout cela devient comme l'expression de la Nonne exaltée, et cesse d'avoir une vérité impérative en dehors d'elle. C'est moins la vie véridique d'une sainte que la véridique révélation, au moyen de cette histoire, des sentiments d'une religieuse et de l'air que l'on respire dans un couvent.

Même le sermon final du bon Curé, — tout plein d'une doctrine qu'approuve et révère le poète et qu'il fait expo- . ser par le plus exemplaire de ses pèlerins, — n'apparaît pas moins comme un sermon, c'est-à-dire comme une suite de pieuses paroles qui est longue à l'ordinaire et risque de rendre les gens somnolents, quand nous entendons l'Hôtelier, avant de donner la parole au prêtre, lui recommander d'une voix inquiète « d'être fructueux en peu de temps, car le soleil va se coucher ». Immédiatement se dresse la pensée de la distance qui existe entre les plus belles instructions morales et la capacité bornée de l'humanité commune pour les entendre et s'y soumettre. Et il ne nous est pas interdit de garder en mémoire l'anxiété de «notre hôte », tandis que nous écoutons dévotement le Curé de village.

l-'nlin, dernier pas, Ghaucer va jusqu'à nous offrir des histoires dont il nous permet de nous moquer, si même il ne nous invite pas à les juger en soi fastidieuses ou ridicules. Le Moine essaie de compenser sa mine trop fleurie de joyeux veneur, sa carrure do grand « eiigendreur », < Il psalmodiant la plus lugubre dos complaintes sur la fin tragique des illustres de ce monde; il est, contre le ciioc de ces maux lointains, assez cuirassé d'embonpoint et d indifférence ; mais le bon cœur du Chevalier soulTre et

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