‹ Geoffroy ChaucerChapitre 8 sur 60 · ÉTAT DE LA LANGUE ANGLAISE VERS 13G · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA LANGUE ANGLAISE VERS 13G

vers anglais qui ont précédé les siens, ou même ceux qui se produisaient encore de son temps.

On ne peut presque pas exagérer son rôle comme créateur de la poésie ou du moins de la versification anglaise. Sauf l'octosyllabe déjà en usage, il dut forger lui-même tous ses instruments. Il importa de France et assouplit sous l'influence italienne la décasyllabe qui devait devenir le vers « héroïque », l'organe par excellence de la grande poésie d'Angleterre. Il employa ce verstourà tour en stances et en rimes plates. Il le fit entrer dans les moules inconnus en son pays du rondeau, du virelai et de la ballade. Parmi ses nombreux essais, deux prévalurent : la slance de sept vers (ababbcc) à laquelle son nom restera attaché, et le « couplet ». Mais après cjuel travail d'atelier, c|uelles ébauches et quelles hésitations ! On peut présumer que toute sa jeunesse et une partie de sa maturité furent surtout consacrées à ce labeur, dont la perte de presque toutes ses premières œuvres nous empêche de compter les degrés.

La difficulté de cette tâche était hors de toute proportion avec ce c|u'elle serait dans une langue poétique déjà prête. Il n'existait vers 1360 rien de pareil en Angleterre. Aucun dialecte n'y prédominait encore pour les desseins littéraires, ni même aucune langue. Alors que le pays se décidait résolument au cours du siècle pour l'emploi généralisé, dans toutes les classes sociales, de l'anglais, les poètes tâtonnaient encore. Le contemporain et l'ami de Ghaucer, John Gower, témoignait de ces tâtonnements en écrivant ses trois grands poèmes, le premier en français, le second en latin, le troisième en anglais. Mais l'anglais se subdivisait en dialectes assez distincts pour qu il n'y eût guère de communication entre eux ; les différences de mots et de syntaxe y étaient assez grandes pour rendre chacun malaisé à qui en parlait un autre. Bien plus, le plaisir poétique n'était pas fondé dans tous sur les mêmes principes. Tandis que les

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gens de la Northumbrie et de l'ouest se complaisaient I dans l'allitération combinée ou non avec la rime, ceux du,; sud-est et du centre aimaient et cultivaient la rime seule. Les premiers usaient d'un vers purement accentuel, les seconds d'un vers à la fois accentuel et syllabique. Les uns se rattachaient aux poètes indigènes d'avant la conquête normande, les autres se modelaient au plus près sur la versification française. Chaucer qui était de ceux-ci ne savait pas faire ?'i/n, ram, ruf comme les rudes chanteurs du nord. De ce fait, il était séparé par un fossé infranchissable des poètes anglais de son temps qui avaient le plus de force et de sève. Il pouvait connaître les ferventes et fumeuses effusions de l'auteur de Pierre le Laboureur, peut être même les stances de celui qui écrivit la belle vision mystique de la Perle, ou qui martela les descriptions robustes du Clievalier Vert, mais il était sans communication possible avec leur technique. De par sa naissance et son milieu il était cantonné dans la langue parlée autour de Londres, qui était alors aussi celle de la Cour, « l'anglais du roi », et qui allait bientôt, surtout grâce à lui, devenir l'unique langue littéraire du pays entier.

A coup sûr, ce dialecte ne semblait destiné à pareille fortune par aucun triomphe poétique antérieur. Il n'en était pas de plus de pauvre et déshérité avant que Chaucer écrivit. Le peu de poésie véritable qui eût paru en anglais depuis les temps anglo-saxons avait été produit hors des confins de ce dialecte. Comment s'en étonner ? N'était-ce pas en effet près de la Cour et des Universités que l'anglais menait la vie la plus humiliée et la plus précaire, toujours subordonné au latin et au français? Rois, nobles et clercs l'y avaient tenu en dédain; le français, longtemps l'unique parler de ceux qui sortaient du vulgaire, s'était maintenu là plus tard qu'ailleurs, comme en sa forteresse naturelle. L entreprise pouvait bien paraître désespérée, d'appeler ce dialecte à la haute vie poétique. C'est cependant ce que

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