‹ Geoffroy de MalvynChapitre 24 sur 155 · I. Voir le texte de ces propositions à l'Appendice, no I · texte numérisé non relu

I. Voir le texte de ces propositions à l'Appendice, no I

une si grave affaire, il déclara qu'il n'avait contre Bernard de Pichon aucune haine particulière ', et qu'il n'était guidé par aucun intérêt personnel, n ayant « jamais faict compte de telles vanités et fumées de precedences, voyant tous les jours ung grand nombre de nouveaulx hommes qui ne sont de son rang, ny de sa qualité, ny de sa volée, et possible moins experimantés que luy qui le précèdent jd. Puis il exposa nettement la question et la traita au fond. Il ne craignit pas de faire, à plusieurs reprivSes, des allusions très claires aux motifs infamants de l'interdiction. Il soutint que les lettres patentes du roi et l'arrêt du Grand Conseil rétablissaient simplement Pichon dans sa charge, mais sans le proclamer innocent ni lui faire remise des amendes et dépens auxquels il avait été condamné. Il démontra qu'il était illégal de le placer au troisième rang et dénonça avec éloquence les graves inconvénients qui pourraient en résulter dans les cas où l'absence, l'indisposition ou la récusation du président et des deux conseillers les plus anciens l'amèneraient à présider l'audience. « Ne prophanons point, s'écria-t-il, une chose si sacrée que les ministres de la justice; les pièces et les membres en doibvent estre beaulx et au dedans et au dehors, et singulièrement les chefz doibvent, s'il est possible, non seulement se revestir d'honneur et de dignité, mais aussi en faire part à toute

I. Malvyn était-il absolument sincère ? Le 17 août 1581, il avait dénoncé au Parlement certaines fiançailles faites en la maison de Geoflfroy de Pontac, greffier de la cour, en présence de l'évêque de Bazas et de Bernard de Pichon, « entre un sien frère et Nicole Pichon, sans son authorité ni permission ». Il supplia le Parlement d'ordonner que Pontac et Pichon vinssent déclarer « s'il y avoit eu aucunes fiançailles, et cependant faire inhibitions formelles ». On lui répondit de présenter sa requête et qu'on y pourvoiroit (Bibl. munie, de Bordeaux, ms. 368, fo 174 ro). Il semble donc bien qu'il existait des motifs personnels de dissentiment entre Pichon et Malvyn.

ceste suyte qui va après eulx. Leur preudhomie et suffisance les doit relever et illustrer par dessus toute la compagnie, voire mesmes que la lumière de leur vertu doit faire comme ung grand jour à Tentour de ceus qui les acompaignent, quelque obscurité qu'il y puisse avoir en leur vie ou defFaut en leur suffisance. La justice est une vierge pudique et non souillée; il n'en fault point prostituer la réputation. C'est le vray temple d'humanité et de religion qu'il ne faut point polluer. Il faut que tout juge et mesmement chef de compaignie souveraine porte comme escriptes en son front et en sa vie ces belles marques d'honneur dont Horace en quelque lieu a qualifié ung juge incorrompu et bien loing de ces basses, honteuses et sordides mesnageries de la justice. Les sceptres des roys sont apuyés et honorés par la justice, et de ceste justice les parlementz en sont les colonnes. Vous leur ostés les soubassementz, sy les chefz et les principaulx ministres d'icelle sont couvertz de honte et d'infamie et partant contemptibles au peuple. Les liaisons, les ressortz et les enchesnementz du peuple avec le roy se font par le moyen d'icelle, laquelle, venant à perdre la reverance qu'elle doit avoir envers les subjets, on sçait que la majesté du prince n'en est point si respectée et si redoutable. Les malheurs du siècle d'aujourd'huy n'en sont que trop fidèles et irréprochables tesmoings... » '.

Cette belle page, fortement pensée, fermement écrite, heureusement allégée des « grâces » et des « pointes » « recueillies d'aucuns auteurs grecz et latins de la première marque » qui surchargeaient la rédaction primitive "", et

1. Ms. Delpit, fos 6i ro-68 r°. — Voir le texte entier de la remontrance à TAppendice, n» IV.

2. Malvyn le regrettait presque dans une lettre, probablement adressée à La Mothe-Fénelon, qu'on trouvera à l'Appendice, n© XXXII.

dans laquelle Malvyn, s'élevant sans effort aux plus hautes idées générales, trouvait parfois pour les traduire des expressions vives et des images que n'eût pas désavouées Montaigne, fait grand honneur à son talent et à son caractère. Elle nous révèle un écrivain de race et aussi un honnête homme. La remontrance tout entière était un acte de courage. Le Parlement n'osa pas se ranger tout d'abord à l'opinion de Malvyn, qui demandait que Pichon fût rerriis au rang qu'il avait lors de sa démission, en exprimant le vœu qu'il résignât son office aussitôt après sa réintégration. A l'audience du 23 novembre, Pichon obtint de « garder son ancien rang », c'est-à-dire d'être placé le troisième. Mais quelques jours plus tard, le 7 décembre, les chambres assemblées décidèrent qu'il serait mis au onzième rang, et le conseiller du Bernet fut député pour en dire les raisons au Grand Conseil '. L'avis de Malvyn prévalut donc ; mais il put craindre que sa courageuse initiative lui valût quelque disgrâce. Bernard de Pichon avait en cour de puissants protecteurs, tout prêts à travestir les intentions de son adversaire. Malvyn, pour les prévenir, envoya le texte de sa remontrance à un ami, probablement La Mothe-Fénelon, l'oncle de sa femme, et le pria de la communiquer au chancelier Hurault de Cheverny, à qui il écrivit ensuite pour protester que le zèle de la justice et l'honneur de la

I. Bibl. munie, de Bordeaux, ms. 369, 5, p. 324. — Cruseau a raconté Tafifaire dans sa Chronique (I, 102-105). Il nous apprend que le conseiller d'Arrérac se joignit à Malvyn pour s'opposer à la prétention de Bernard de Pichon. Il y a, du reste, dans le manuscrit, une lacune à l'endroit le plus intéressant. Le texte de la harangue de Malvyn et le registre secret permettent de la combler. Cruseau, qui est sympathique à Pichon, note que le 11 janvier 1597, le Parlement décida de faire rayer et biffer « plusieurs mots préjudiciables et outrageux à la compagnie » introduits dans le texte des conclusions de Malvyn insérées du registre et d'ailleurs tout contraires à ce qu'il avait réellement dit (I, iio).

compagnie seuls lui avaient dicté son langage S L'affaire n'en resta pas là. Bernard de Pichon poursuivit avec âpreté sa réhabilitation complète. Inscrit à la Tournelle en 1 595, il obtint Tannée suivante de passera la Grand Chambre, où il occupa le rang immédiatement avant Malvyn. Le 24 novembre 1597, il fit lire au Parlement des lettres patentes qui le remettaient « en son rang, honeur, ordre, prérogative et prééminence, avec droit de présider en l'absence des présidents et plus anciens conseillers ». Malvyn protesta de nouveau avec énergie, dit que ces lettres étaient « abreptices et subreptices » et qu'il n'y avait lieu de les entériner \ Le 16 janvier suivant, les chambres assemblées en décidèrent l'enregistrement, mais Pichon fut « exhorté de ne se trouver à présider que le moins qu'il pourroit, iJetn pour signer les arrôtz sur requêtes » ^ Malvyn était, on le voit, parvenu à faire partager à ses collègues ses scrupules à l'égard d'une réhabilitation imposée de force à la compagnie ^.

Cette affaire l'avait convaincu plus que jamais de l'urgente nécessité d'une réforme dans la discipline et les mœurs du Parlement de Bordeaux. Aussi, lorsqu'en juin 1598, on désigna des commissaires pour en délibérer, Malvyn fut du

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