‹ Geoffroy de MalvynChapitre 60 sur 155 · Œuvres pocliques de P. de Bnich, I · texte numérisé non relu

Œuvres pocliques de P. de Bnich, I

les derniers moments de sa femme avec un luxe de menus lils qui rendent la pièce terriblement prosaïque, mais lui ment aussi un accent profond de sincérité '. Retiré dans maison des champs pour tenter de se distraire de sa peine :ontraint, comme Montaigne, de s'enfermer chez lui par

partis qui tenaient la campagne, c'est encore à Malvyn il écrivait pour adoucir Tennui de sa prison :

Or, mon docte Cessac, mon esprit qui s'abuse

Pour t'avoir veu souvant trop haut louer ma Muse,

Avec ce los trompeur soi mesme se flatant

A voulu que pour toi ce vers j'aille chantant ;

Au moins sinon pour toi, il veut que je t'adresse

Ces vers non pas chantans, mais plaignans ma détresse.

Comment, d'ailleurs, pourrait-il faire des vers ? Le poète, r chanter, doit être libre d'esprit et assuré du lendemain, n'est pas son cas en ces temps de troubles, et il en elle à l'auteur de la Gallia getnens, qui déplore, lui >i, de vivre aune aussi affreuse époque:

Or s'il est aucun mal auquel ne soit donnée

Pour estre exécuté la licence effrénée,

Je m'en remets à toi, qui vois d'un œil pleureux

Le succès variant de ce temps malheureux,

Qui fis au premier trouble, au temps de sa naissance,

Soubs tes vers gémissants gémir toute la France ;

Je m'en remets à toi, qui donnes librement,

Sans nulle passion, un juste jugement,

Et qui, rond et entier, n'as pas l'ame saisie,

Ny l'esprit transporté par une fantasie ^

,Q destinée s'acharnait contre le malheureux poète. Il était

Œuvres poétiques de P. de Brach, I, 214-226.

Poèmes, liv. HI, Meslanges, éd. orig., fos 131 vo-134 vo. — Éd. Dezeimeris, [37-144.

8o CHAPITRE II

au chevet de son père mourant quand naquit Tenfant que Malvvn appela Aimée, peut-être en l'honneur de madame de Brach. Cette coïncidence d'un deuil prochain pour lui et d'une grande joie pour son ami lui avait inspiré un sonnet douloureux:

Cependant que, suivi d'une trouppe honorable. Un enfant nouveau-né tu vas au temple offrant, Aftin que le baptesme aille régénérant En un esprit meilleur son péché détestable :

Desconsolé, pleureux, attristé, misérable,

J'attens l'heure qu'il faille à mon père mourant, Et aux derniers abais de la mort jà tirant, Faire pour Tentomber un convoi lamantable.

Tu ris une naissance, et je pleure un trespas.

Mais nous faillons tous deux, et nous n'avisons pas Que tu ris voyant Thomme entrer en sa misère.

Que je pleure voyant la fin de son malheur.

Pleure donc, mon Cessac . . . mais rire en ma douleur, Le sang ne peut mentir, je ne sçauroi le faire ' .

L'histoire des rapports de Malvyn et de Pierre de Brach nous a surtout renseignés sur les chagrins domestiques du second. Un curieux poème inédit nous apprend que le premier eut aussi ses heures de tristesse et nous permet d'écarter le voile de sa vie intime. C'était en 1578 ^. Malvyn se trouvait à Agen en qualité de commissaire délégué à la

1. Œuvres poétiques de P. de Brach, II, 38-39. — Ces vers, comme l'a déjà fait remarquer M. Dezeinieris, contiennent en germe l'idée du fameux sonnet de Joséphin Soulary, Les deux Cortèges.

2. La date est fournie par une allusion au duel de Qjiélus et d'Antraguet, qui eut lieu le 27 avril 1578 :

Par toy le point d'honneur faict rcnger Talumelle D'Entraigues et Caylus dans un mortel duelle.

— Alumelle ou alemele, lame d'épOe, de poignard, de couteau ; fer d'arme tranchante ; arme tranchante quelconque. Employé par Marot dans le sens d'épée (GoDKFROY, Diction, de Vanc. lang. frauç., I, 216).

l'humaniste 8i

imbre tri-partie, ^eul, loin de son vieux père, de sa jeune ime, de ses amis, il tomba malade. Une sorte de découranent le prit, et, dans un profond accès de mélancolie, il la près de cinq cents vers où il peignit ce qu'il éprouvait, tte improvisation, bien qu'inégale, est intéressante. Au :lin de ce xvi^ siècle si longtemps possédé du besoin gir, elle nous montre une âme dégoûtée de l'action et de vie, écœurée du spectacle des choses humaines, ayant du sa foi dans la raison, dans la vertu, même dans la mce, presque dans la Providence, et se plaignant doulou- * sèment de la destinée. Le spectacle est assez rare ; il rite qu'on s'y arrête. L'abus de l'érudition mythologique, )analité de l'amplification donnent, sans doute, trop souit à ce poème un faux air de déclamation ; mais en plus n endroit l'accent est sincère, la pensée forte, l'expression e et heureuse '.

/auteur débute par une malédiction contre la Fortune; ne peut adoucir sa peine en la chantant, il est résolu i finir avec la vie :

En quel antre segret, détourné de valées, Soubz rhorreur des foretz profondement celées, Ferai-je retentir les Deités des bois Gémissantes après les accens de ma vois ?

Helas ! puisque du ciel les puissances hautaines S'aigrissent contre moi, coulpables de mes peines, Et qu'en vain tant de fois leur secours apellé D'une seule faveur onc ne m'a consolé, Possible qu'au milieu de Taspre solitude Des Sylvains boscageus la nature plus rude S'amollira bénigne au son de mes malheurs Qui reviennent cruelz de nouvelles douleurs.

Ms. Delpit, fos 274 ro-283 vo. Les nombreuses défectuosités de la copie ne perent pas de publier ce poème in extenso. Dans les extraits qui suivent, j'ai gé des fautes grossières, le plus souvent avec certitude.

COURTFAULT. 6 *

Parfois dire son mal enamerit la bouche.

Mais adoucit Taigreur qui jusques au cœur touche.

Et si ce bien je n*ai en plaignant mon tourtnent

De relaschcr mon mal par quelque allégement.

Je ne veux plus, Fortune, armer ta tyrannie ;

Je romprai les liens qui attachent ma vie :

Car ni le fier destin, ni les astres yreus

Peuvent oster la mort à Thomme genereus

Qui se résout, battu de leur rigueur cruelle,

D eschaper en quitant sa despouille mortelle.

Puis il entre dans une méditation sur la misérable condition des mortels. Les animaux lui paraissent plus heureux que rhomme ; la brute, privée d'intelligence, a sur lui cette supériorité d'ignorer les passions, Tamour des richesses, l'ambition, les voluptés malsaines et les maladies qu'elles engendrent, la guerre et ses horreurs. Sans doute le morceau est une amplification d'un fragnient célèbre de Ménandre '; mais Malyvn a su donner à son imitation un accent assez personnel :

Hz ne fouillent pour Tor la terre au ventre creus Et ne béent après Thonneur ambitieus ; .

Le gourmand appareil des tables persiennes.

Des vieux prestres romains et des sicilienes N'a jamais altéré leur naïfve santé, Se delectans tousjours de la simplicité.

Vrais cnfans de Nature, à qui rien ne peut plaire Des banquets maladifz la ventreuse misère.

Le cuyder estre beau ou estre suffisant Ne les va d'un orgueil téméraire abusant...

Hz passent droituriers la course de leurs ans ; Leur boire, leur veiller, leur dormir est paisible. N'aiment, n'appètent rien que ce qui est loisible.

I. Malvyn l'a trouvé dans Stobke {Florileg., 98, fragm. 8, éd. Meineke).

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Hz ne se tuent point pour leur postérité Et leur laisser des biens et maisons à planté. Leur vivre abondamment la nature leur baille. Et seuk du lendemain le soin ne les travaille: Misérables mortelz, par combien de dangers.

Et par fer et par flamme et par flotz estrangers Vous convient il passer pour gaigner vostre vie, Sans cesse de douleurs et de larmes suivie !

Bien hureus animaus, l'immortelle frayeur De la mort ne blanchit vostre estomac de peur. Si vous n'attendes point la gloire perdurable, Aussi ne craignes vous l'enfer inexorable...

Vous vives bienhureus et tous purs de malice, Et mortz vous n'aies point comparoir en justice.

Qjaelle est donc la cause profonde de la misère humaine? c'est la raison, et le poète la prend à partie dans une véhémente invective :

Aies donc, vantés vous d'avoir eu en partage Vostre belle raison comme un riche héritage, Puisqu'elle est ruineuse et mère des excès Qui vous causent en bas tant de fiebreus accès. Elle est ores guerrière et livre des batailles ; Elle rase le front des superbes murailles ; Elle tue, elle abat et maint peuple destruit ; A tout aage, à tout sexe outrageuse elle nuit... Elle est incestueuse, et d'un discours lubrique Elle esbranle le cœur d'une fille pudique.

Elle contraint d'entrer l'adultère aus maisons Pour violer le nœud des saintes liaisons.

Mère des detractions, faulsetés, tromperies.

Parricides, larcins, cruaultés, voUeries, Tu aiguises l'envie à la sorcière dent Pour deschirer l'honneur de cellui qui est grand. Mère des tradimentzs, des tuscanes vengences. Des abus, des erreurs et des vaines sciences....

Qui n'apperceoit que ceus de qui lentendement

Avec plus de raison discourt plus sagement

Sentent plus la traverse et la vive pointure

Dont le malheur ulcère une belle nature ?

C'est la pierre de touche où l'on peut espreuver

Les divers encombriers qui nous viennent treuver.

Heureus cellui de nous dont l'ame est plus grossière.

Lourde masse de fer, impassible matière!

Du jus de ceste drogue il n'est si enchanté

Et son puissant venin ne l'a partout donté.

Il est moins offensé des flesches de fortune.

Et le trenchant soucy beaucoup mpins l'importune.

Si la raison est impuissante A rendre l'homme heureux, la vertu ne lest pas moins. Les bons ne sont pas plus que les méchants à l'abri de Tinfortune :

Que servit à Caton sa sage prévoyance,

A Phocion le los de sa pure innocence,

A l'autre Athénien de justice le nom.

Le docte sainteté au maistre de Platon ?

Brute, que tu dis bien ta dernière parole :

La vertu ce n'est rien. Ce n'estoit qu'une idole.

Le masque d'un beau nom, que j'alois adorant.

Mais enfin pour tout fruict ne conçoit que du vent.

Et le poète, opposant la félicité des méchants aux disgrâces des bons, conclut :

L'innocente vertu fait les siens malhureus.

Il en est lui-même un vivant exemple; et il évoque, en exagérant, je pense, un peu, toutes les amertumes de son existence :

Helas ! si onc despuis le laict de mon enfance, Fors de peine et douleur, je n'ai eu cognoissance,

l'humaniste. 85

Si tousjours accue[ijlli de tristes accidens, J'ay veu soudain mourir la fleur de mes beaus ans, Si j'a> tousjours traisné ma languissante vie, De sanglotz, de souspirs et de larmes suivie,... Si à moi du printems la saison ne peut rire, Si des zephirs pour moi l'haleine ne souspire. Si de Flore pour moi le seing n'est emperlé, Qui fait sembler le. front de la terre estoilé, Si tous autres desduitz> passetemps de musique, Et tout ce qui déplie un sourci zenonique, N'ont jamais peu guérir mon ulcère profond Qui me peint de vergogne et de crainte le front, Quel démon présida au sort de ma naissance ?

Lorsqu'on songe aux débuts faciles de la carrière de Malvyn, il est malaisé de ne pas trouver son désespoir quelque peu a littéraire ». Mais à cette heure il est désabusé de tout. Il ne croit plus à la raison, à la vertu ; il ne croit plus aux lettres ni à la gloire qu'elles procurent, et il le dit avec un accent assez personnel :

Solitaire resveur d'esprit mélancolique, J'imaginois en vain un honneur fantastique, Comme si les naquets, triadons, charlatans, .N'estoent plus eslevés que les hommes sçavans ! Aussi pour vrai ceus là qui meurent sur le livre, Mal habillés, fascheus, n'ont pas apris de vivre. Hz célèbrent tousjours la mémoire des mortz Et entre les vivans paroissent mal accordz.

Dés lettres j'ai puisé comme d'une fontaine Travail, peine, souci, de nos âmes la geine.

Surdité, mal d'yeus, catares foudroyans. Qui, comme un prompt esclair, vont nos corps saisissans. Les fiebvres, pleuresis et la negeuse glace Qui s'assied sur ma teste et jà desteint ma face.

Le trente deusiesme an marque à peine mon jour : Toutesfois jà l'hyver faict en moi son séjour. Pour un songe ombrageus d'une seconde vie Celle qui est la vraye est tout soudain ravie.

Il énumùrc alors tous ses déboires personnels, les efforts qu*il dut faire pour conserver sa place de conseiller au Parlement, ses deuils domestiques, les maladies qui ont ruiné sa santé. Ces confidences ajoutent des détails précieux à sa biographie :

Estant né gentilhomme, issu de bonne race.

Au collège où je suis à peine treuvay place.

Bien que mon père en fut un très rare ornement.

Et que mon temps je n'eusse employé vainement.

Que trois et quatre fois nostre pouvre héritage

De la griife mutine a senti le ravage,

Que mes plus chers parans, combatant d'un grand cœur.

Pour leur prince sont mortz en leur jeune vigueur.

Que la sourde ...cruelle ...mort, par trop avare'

A mis soubz le cercueil mon trésor le plus rare,

Cruelle m'a privé du dous nom paternel,

Et planté dans le cœur un regret éternel,

Si que jeune j'ai veu flember trois funérailles

De mon sang bien aimé, de mes propres entrailles... ^

Et vous, ma douce mère, ô mère bien heureuse

De ne voir de mes maus la grand mer angoisseuse, •

Vous estes maintenant délivre de souci

Et le soing m'adolore et me consume icy.

Une fiebvreuse humeur, or de feu, or de glace,

Mon corps ardent-gelé felonneuse tirace.

Or la tierce, or la quarte, et chascune à leur tour

S'abreuvent en mon sang d'un incertain retour.

1 . Sic. Le vers a été mutilé par le copiste ou plutôt il est resté imparfait.

2. Il a fait une autre allusion à ces trois morts prématurées :

Ht s'il voit ses enfans (o regret lamentable !) Fanir comme la fleur qui bronche sur le sable...

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Elles faillent pour moi le branle de leur dance, Et pour me vexer plus ont mué leur cadance.

Et ce qui plus me point, bien loin des miens je suis, De ma chère compagne et loin de mes amis.

Loin de mon père viens, qui possible à ceste heure Importune pour moi d'Olimpe la demeure.

Nature, mère à tous, mais las ! contre mon chef Marastre trop cruelle, amasse tout mechef.

Qja'a-t-il donc fait pour mériter les épreuves dont le ciel l'accable ? Il est bon catholique, bon sujet, citoyen paisible, magistrat intègre; sa vie privée est irréprochable ;

Si des branches sorti d'une innocente race,

De bon cœur j'ai suivi leurs vertus à la trace.

Si jamais je n'appris à farder les erreurs

Que la langue hérétique illustre de couleurs ;

Si de fer et de feu ayant la main armée.

De révolte je a'ai ma province allumée,

Des lois de ma patrie entier observateur

Et de mon prince aussi fidelle serviteur ;

Si du sang respandu par la France troublée

Je n'ai la voulonté ni la dextre souillée ;

Si le malheur d'autrui onques ne m'enrichist.

Si de l'Estat troublé je n'ai faict mon profit,

Si par procès, usure ou rapineus oustrage

Je n'ai jamais cerché croistre mon héritage.

Si des biens de l'Eglise et de l'or tolosain

J'ai sous ma volonté pure et nette la main.

Si je n'ai point vendu la justice par grâce.

Par haine ou par argent qui le bon droit efface.

Si ma langue on n'a veu de son venin amer

Les biens, l'honneur d'autrui, l'innocence oprimer.

Si je n'embrasse point dans mon lict Elpinice,

Et si je hay sur tout de Mégère le vice.

Et si je n'ai tenté d'un outrageus désir

La noptière Junon du lict d'autrui noircir.

Si je ne croi ce monde errer à l'aventure.

Si je ne me croi point tout divine nature.

Dieu tout grand et tout bon, pourquoi ton bras archer

Ne cesse il sur moi ta gresle descocher ?

Pourquoi suis-je tousjours la butte de ton ire.

Le blanc tout etfacé de ta poignante vire ? '

Le poème se termine pourtant par un cri de foi et d'espérance :

Je sçai bien que vers toi très grands sont mes péchés.

Qui en mainte manière ont mes sens entachés ;

Mais aus pécheurs tu es père doux, pitoyable,

Quand ilz vont invoquant ta* bonté secourâble...

Coupler un grand pouvoir avec grande rigueur

Sent son tyran et non sa royalle grandeur.

On ne t'adore aussi pour ta grande puissance.

Mais pour l'avoir meslèe avec ta grand clémence.

On ne doit révérer un estre tout puissant

Sans pitié, sans douceur, tousjours nous punissant.

Si mes iniquités ton ire ont mérité.

De ta rigueur j'apelle à ta grande bonté.

Ouvre donc ton oreille à mon humble prière;

Du fons de mes enfers oy ma plainte ordinaire.

Malade, travaillé de mes ennuis divers.

Bien loin de mon séjour, je fis dire à mes vers,

Enfans de ma fureur, ma peine désastreuse

Que je n'ai coloré d'une ancre fabuleuse.

Ce pourtrait est tiré bien près du naturel ;

Avecques ton pinceau je l'eusse rendu tel

Qu'il n'eust esté jaloux des couleurs animées

Qu'aux ouvrages d'Apelle on voyoit imprimées.

Toutesfois, tel qu'il est, je t'en fais un présent :

II est de mes douleurs le triste monument ^.

1. Vire, syn. de vireton, trait d'arbalète, employé dans ce sens par Ronsard (GoDEFRoY, VIII, 256).

2. Le ms. Delpit contient encore (fos 283 v°-298 vo) une copie, d'ailleurs fort

l'humaniste 89

La venue à Bordeaux, en janvier 1582, des commissaires de la Chambre de justice fut, on Ta vu plus haut, un gros événement. Elle eut pour Malvyn une importante conséquence : ce fut Torigine de ses relations avec Jacques-Auguste de Thou. Le jeune conseiller au Parlement de Paris travaillait alors à réunir les matériaux de sa grande histoire. Il profita de son séjour* en Guienne pour étudier sur place les événements dont la province avait été le théâtre depuis l'origine des guerres civiles '. A Bordeaux, il interrogea le premier président Lagebaston, qui avait joiié un si grand rôle dans les troubles et qui était si capable d'apprécier avec mesure les faits dont il avait été le témoin. Il causa avec Montaigne. Élie Vinet, l'illustre principal du collège de Guienne, fit connaître aux magistrats parisiens le brillant passé de Bordeaux et les accompagna dans leur pèlerinage archéologique à travers les antiquités de la ville. Malvyn fut certainement de ces doctes promenades au Palais-Gallien, aux Piliers de Tutelle, au rempart romain, à l'autel du Génie de la Cité conservé dans le Château-Trompette ^ Il rendit à de Thou de précieux services \ Lorsqu'en août, la Chambre de justice se trans-

, ;• négligée, d'un autre poème français. C'est l'histoire de Pyrame et Thisbé, délayée en 764 alexandrins. Bien qu'il n'y en ait aucune preuve certaine, j'ai grand'peur qu'il ne faille en attribuer la paternité à Malvyn. Il n'y a qu'un mot à dire de cette improvisation débridée : elle mérite, à tous égards, de rester inédite.

1. C'est ainsi qu'il fit, avec Pithou, le voyage de Lectoure pour voir la ville et pour examiner la disposition du camp de Monluc, qui l'avait assiégée et prise en octobre 1562 (Jac. Aug. Thuani De vita sua, lib. Il, dans l'éd. lat. de VHist. univ. de Londres, 1733, in-fo, VU, 47).

2. Voir la remontrance de Loisel, du 22 août 1582, qui clôtura la session de la Chambre à Bordeaux. L'orateur cite parmi les Bordelais illustres les « Mallevins » entre les « Boities » et les a Montaignes » {La Guyenne, p. 44).

3. « Amicitiam et contraxit cum Joanne Malvinio Sessacotunc primario senatore et harum rerum non ignare ». (Jac. Aug. Thuani De vita sua. lib. II, éd. de Londres, VII, 39). L'auteur a commis deux erreurs : il a donné à Malvyn de Cessac le prénom de son frère Malvyn de Primet ; de plus, Malvyn, en 1582, n'était pas encore doyen.

90 CHAPITRE n

porta à Agcn, ils étaient liés. Le i^*^ novembre suivant, de Thou perdit son père, Christophe de Thou, premier président du Parlement de Paris. Malvyn fut, avec Joseph Scaliger et du Bartas, de ceux qui contribuèrent au tombeau poétique élevé par son fils '. Il composa une pièce latine de trente-six hexamètres, où il déplora le deuil delà France privée d'une de ses plus éclatantes lumières '. Plus tard, il écrivait à de Thou pour le prier de hâter la solution d'un procès pendant devant la Chambre de TÉdit de Paris, en rappelant discrè- j tement le témoignage qu'il lui avait quelquefois rendu de lui vouloir du bien '. Lorsqu'il eut achevé de lire la seconde partie de V Histoire universelle, dont il avait vu l'auteur préparer la matière, il lui exprima son admiration dans une épître latine, à laquelle le grand historien répondit par une lettre éloquente, où il se plaignait de n'avoir recueilli que de la haine pour prix de son amour de la vérité ^. Cette noble amitié devait porter des fruits même après la mort des deux personnages qui l'avaient nouée : le peti4:-fils de

1. Le 1$ juin 1585, de Thou écrivait de Paris à Claude Du Puy, qui faisait partie de la Chambre de justice siégeant alors à Agen, qu'il a reçu de lui les vers « du sieur du Bartas et de M. de Malvin » destinés au tombeau de son père (Choix de lettres françaises inédites de ]. A. de ThoUy publ. par Paulin Paris dans les Mélanges de la Société des Bibliophiles fra^tçais, Paris, 1877, in-S» p. 59). — Voir l'élégie de Scaliger dans ses Opusciila diversa, éd. de 1605, pp. 192-196.

2. Voir appendice, n» IX. — Malvyn n'est pas cité dans les commentaires sur la vie de de Thou parmi les amis qui lui témoignèrent leur sympathie à l'occasion de la mort de son père.

3. Voir Appendice, no XXXII et n" XXVIII la lettre de Malvyn au duc d'Épernon sur la même affaire.

4. Voir appendice, n" XXXI. — La réponse de de Thou à Malvyn a été publiée par M. Dezeimeris, d'après la copie du ms. Delpit (fo 240 r© v® dans les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1880, pp. 103-104). La minute originale, qui présente quelques variantes, esta la Bibliothèque nationale, fonds Dupuv, vol. 706, fo 118.

L^alvyn, Arnaud de Pontac, épousera Gabrielle-Henriette-

^bouise de Thou, la fille de l'historien \

^ ' De Thou ne fut pas le seul des commissaires de la

ambre de justice dont Malvyn fut l'ami. Il se lia aussi

imvec Lazare Coquelay, d'Autun, chanoine de Notre-Dame et

gonseiller clerc au Parlement de Paris. Coquelay, d'ailleurs,

=;y|tfétait pas un inconnu à Bordeaux. En novembre 1578, il' y

^^lait déjà venu avec son collègue Mole : ils étaient chargés

p<fe presser le paiement des décimes dans la province ^

ffiiCétait un magistrat, fort distingué, « d'un grand jugement

Nk d'un profond sçâvoir » K Lorsqu'il mourut, le 10 mai

"â6o6, l'Estoile inscrivit sur son journal qu'il était « regret-

SJâble tant pour la preudhommiequepourla doctrine ^. » En

;J595, quand l'édit de 1577 fut présenté au Parlement de

*aris, il parla, quoique ancien ligueur, en faveur de la paix

^religieuse et contribua par son éloquence à l'enregistre-

^ment K Pendant la session de la Chambre de justice à Agen,

MaKyn eut l'occasion de lui écrire une lettre où le pédan-

' tisme se mêle à un spirituel badinage et qui renferme des allu-

f sions piquantes aux passe-temps des graves conseillers ^.

Le 13 septembre 1592, mourait Michel de Montaigne.

Malvyn, plus jeune d'une douzaine d'années, l'avait eu

deux ans pour collègue au Parlement. Mais il avait une

autre raison de connaître l'auteur des Essais : il était son

I cousin, nous ignorons, d'ailleurs, comment. Les relations

I. Par contrat du ii octobre 1632, publié dans les Arch, hist. de la Gir., VIII,

• 2. Bibl. munie, de Bordeaux, ms. 367, i^ 238 v°. — Les lettres patentes " étaient du 31 août (ihid,, -^6^ y 4, fo 619).

3. Mémoires de de Thoù, col. Petitot, XXXVII, 291. On sait que ces prétendus mémoires ne sont, que la traduction des commentaires latins de la vie de de Thou.

4. Mémoires-Journaux de LEstoik, Yllly 21^ (éd. des Bibliophiles).

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