‹ Geoffroy de MalvynChapitre 61 sur 155 · Voir Appendice, n» XXXIII · texte numérisé non relu

Voir Appendice, n» XXXIII

qu'ils eurent ensemble, Testime dans laquelle le tenait] Montaigne ne nous sont malheureusement connues que par la belle lettre qu'adressa Malvyn à la. veuve du philo^j sophe, Françoise de La Chassaigne, au lendemain de sij mort :

Madame,

Je ne suis pas pour entreprendre de vous consoler en vostre pêne., Elle est trop grande, trop publique, trop universelle, et j'ay trop! peu de sens, de jugement et de discours pour rabatre un tel coupJ Je me voudrois plus tost plaindre et adjouster mon regret au vostre,^ d'avoir perdu un personnage si rare, si vertueux et si louable, et qui > me faisoit cet honneur de m*aimer. Mais ce seroit considérer mon i interest et augmenter d'ailleurs vostre doleur, que je voudr(»s diminuer, s'il estoit possible. Mon debvoir donques et mon ennuy ' me laissent en beaucoup d'incertitude et ne me permetent de voir ce que j'ay à suivre pour satisfaire à l'un et amoindrir d'autant l'autre. Je ne perdrai toutesfois la souvenance, au plus espès de ce trouble où je suis, de vous dire que sur tous j'ay esté serviteur très ' humble de feu monsieur de Montagne, et que sur tous j'en veux chérir h mémoire. Et ore que je ne puisse égaler en moyens, valeur et suffisance un grand nombre de parans et amis siens et [ vostres, qui vous sont demeurés comme pièces de ce naufrage, qui vous est arrivé, si est ce que je ne veux céder à nul d'eux l'affection ' que j'ay de vous faire très humble service, que je vous offre et dédie avecmesme voulonté dont je désire que vostre vertu et prudence, aydée de la grâce de Dieu, se fortifie de consolations qui vous sont nécessaires en un tel accident, et que vous me teniés en conte pour jamais, Madame, vostre très humble et bien affectionné cousin et serviteur '.

I. Ms. Delpit, f«205 v», 206 r», copie. — Cette lettre a été publiée parleD» J. F. PayivN, Rechercher sur Michel Montaii^ne^ correspondances relatives à sa mort (tirage à part, extrait du Bulletin des Bibliophiles, 1862, p. 5) et réimprimée dans les Arch. hist. de la Gir., XXIV, 323.

Lorsque Françoise de La Chassaigne décida d élever à

0XX mari un tombeau dans l'église des Feuillants, Malvyn

it certainement au nombre des amis de Montaigne qui l'y

idèrent '. M. Dezeiméris suppose avec grande vraisem-

mce que la première rédaction de l'épitaphe latine destinée

LU tombeau lui fut communiquée, en raison de sa double

[ualité de latiniste et de parent, et que de ses corrections

>ulla le texte définitif ^ Malvyn, on l'a vu pour le Tombeau

Monluc, cultivait volontiers ce genre de l'épitaphe. Celle

le Montaigne n'est pourtant pas de lui. M. Dezeiméris a

lontré qu'elle devait être attribuée à un avocat au Parle-

pcnt de Bordeaux, originaire de Dax, Jean de Saint-Martin, luteur également des épitaphes de l'archevêque Prévost de isac et des premiers présidents Sarran de Lalanne et fesmond. Il a, du même coup, révélé l'existence des rapports l'amitié de Malvyn et de Jean de Saint-Martin et publié, ivec un savant commentaire, un Eù/^aptaTiQptov en hendérasyllabes latins adressé par l'avocat au conseiller pour le îinercier de lui avoir fait gagner une cause. L'éloquence, ffautorité de Malvyn, et aussi son amour des bonnes lettres, [son talent poétique, son horreur du vulgaire, son secret penchant pour la solitude sont loués en termes heureux dans ce délicat remerciement : '^

... Seu, u vir Antistes hominum eruditiorum, Gratae pignora mentis unde promam ?

Defungi pudet hoc rudis Camœnae Vili munere. Cœlites tibi dent

I . Sur l'érection du tombeau de Montaigne, voir Bonnefon, Montaigne et ses amis y 11,201-207.

2,, Dezeiméris, Recherches sur V auteur des épitaphes de Montaigne, 1861, p. 24. — M. E>ezeimeris a publié cette première rédaction d'après la copie du ms. Delpit, £0 105 ro. Cette copie contient un mot corrigé de la main de Malvyn ; le mot dies

dans la mention finale de la date de la mort de Montaigne.

Annos Nestoris, ora qui dederunt.

Te suis Dea, quae colit beatas

Insulas, foveat Salus in ulnis

Inter lilia sacra considentem^

Dum magni in gremio emicans Senatus

Castam Justitiaî tueris aram ;

Te succo ambrosix* Minerva pascat ;

Dulci nectare proluant Sorores ;

Pa^stanis Charités rosis coronent

Inter delicias amœnioris

Doctrine abdita quaeque musinantem,

Dum fori ab strepitu, et grege infrunîto

Secretus, tacita vacas in umbra

Musis et tibi \

Le Tomhecm de Moulue nous a déjà révélé des liens de fraternité littéraire entre Malvyn et son collègue Florimond de Raemond, Agenais d'origine comme lui. Lorsqu'il fut question de publier les Commeutaires, Malvyn en laissa l'honneur à son ami. Il avait dû pourtant être un des premiers à connaître le projet qu'avait formé le vieux capitaine de retracer « le discours de sa vie ». Il semble bien qu'il s'y était intéressé de prés ^ L'ouvrage terminé, il avait obtenu la faveur enviée d'en tirer une copie. Les récits si vivants de

1. Ms. Dclpit, 1" 85 r«-vo. — Cf. Dkzeimeris, op. cit., pp. 41-42. — M. Dezeimeris a rcimpriincct commenté d'autres pièces composées par Jean de Saint-Martin pour le Tombeau de Viuet (dans YAusoue de 1590), pour celui d'Aymée (dans les Regrets funèbres sur la viort d'Aymèe) et signalé (p. 74, n. i) celles qu'il fit pour le Tombeau de Jean de Sponde, V Antipapesse de Florimond de Raemond et Lon Gentilome Gascoun de Guillaume Ader. On trouve aussi une épigramme latine de lui à la page 125 de la v^ partie de La RoyaUe réception de leurs Maieste:^ chrestiennes en la ville de BonrdeauSy ou le Siècle d^or rattiené par les Alliances de France et d'Espagne. Bordeaux, S. Millanges, 1615, pet. in-S», ouvrage de circonstance composé par le P. Garasse à l'occasion de la venue de Louis XIII à Bordeaux, et 74 hexamètres latins entête des Cotiimeutarii R. Balforei in organum logicum Aristotelis. Bordeaux, Millanges, 1616, 2 tomes en i vol. in 40.

2. Je renvoie encore ici à mon travail sur Biaise de Motduc historien^ p. i.

.av

l'humaniste 95

Monluc lui avaient paru bien supérieurs aux annales des

historiens de profession. Il avait un goût très vif pour

l'histoire ; il rêvait parfois de s'y consacrer, ce Je vous ay

bien dit quelquefois, écrivait-il à un arni, que je trouvois

nostre histoire mefveilleusement sèche et aride et qu'à mon

avis elle n'avoit point encore rencontré son Thucidide et

son Tite Live ; et si j'etois capable de mètre la main à la

plume et former cœlalum novem Musis opus, que nul ouvrage

me viendroit plus à gré que cestui-là \ » S'il recula devant

la tâche d'éditeur, s'il s'effaça devant son ami, ce fut par

indolence naturelle. Les gros travaux d'érudition où se

complaisait Florimond de Raemond, l'effrayaient. L'auteur

de V Erreur populaire de la papesse Jeanne, de V Antéchrist et

T Antipapesse ne l'ignorait pas ; et il choisissait, pour la lui

offrir, la traduction d'un mince traité à^T^xXM\\\tn,De corona

militis, simple délassement d'un robuste travailleur, que

Malvyn lui avait d'ailleurs demandée ^ La dédicace est une

[ assez jolie page de style précieux devançant de quelque

k trente ans l'hôtel de Rambouillet :

\ I. Lettre du 29 octobre 1595 à ? (ms. Delpit, fo 201 ro-v»). r* 2. De la couronne du soldat, traduict du latin de Q. Septim. Tertullian^ par \ Fleritnond de Raemound, Conseiller du Roy en la Cour de Parlement de Bourdeaus, A \ BourdeauSy par S. Millanges, Imprimeur ordinaire du Roy, iS94i petit in-80. Cette [ traduction a été jointe par l'auteur, ainsi que celle d'un autre traité de Tertullien,

Ad Martyres, à l'édition qu'il donna chez Millanges, en 1 594, de ï Erreur populaire \^ de la papesse Jeanne. Voir, sur la question bibliographique, Ernest Labadie, Additions '- et rectifications à la bibliographie de quelques écrivains agenais, Agen, 1906, in-S», r pp. 19-24. — L'année précédente, Gabriel de Lurbe avait aussi dédié à Malvyn un ; petit livre : Gab. Lurbei I. C. procuratoris et syndici civitatis Burdigalensis, Garu- " . mna, Aurigera, Tamis, Oldus, Durannius, Aturus et Carautonius. Cum otwmaslico

Gallico omnium Aquitaniae urbiuni, additis e regione latinis nominïbus, quae apud

antiques scriptores leguntur, Bordeaux, Millanges, 1593, in-80. Il disait dans la dédicace ; de ce petit manuel de géographie régionale : « Levé quidem niunus est, si digni-

tatem tuam spectes, de qua plura dicere modestia tua vetat : mihi tantum in votis \ est ut hoc animi mei fet virtutis tuae testimonium eodem animo quo literas et

literatos colis, libens volensque approbes. » Jules de Gères a dit inexactement

que de Lurbe avait dédié son opuscule à Jean de Malvyn.

/ Vous avés voulu s^avoir jusques où ma portée se peut estendre.

Encore me déviés vous jetter pour mon premier coup d'essay sur j quelque chemin aisé et battu, et non raboteux et espineux comme est cestuy cy. Gir cest Affricain serré et pressé a ses poinctes et | rencontres fâcheuses et malaisées autant ou plus qu'autre auctear latin que nous ayons, de sorte qu'il n'y a esprit qu'il n'arreste, si quelque rare érudition comme la vostre ne luy faict franchir les mauvais pas qui s*y rencontrent à tous coups. J'ay faict ce que j'ay peu, afin de vous faire voir la beauté de sa couronne, ornée de précieux diamans et rubis dont il Ta enrichie. Ce n'a pas esté sans l'avoir deux et trois fois polie et repolie. Encor crains je que ceste dernière main et Tesmail que j'ay couché ne sera point si vivement lustré qu'il puisse raporter la naïfve couleur et le plain jour de son premier aucteur. Tel sue souvent soubs le fais qu'un autre porte en se jouant. Certes ce grand homme Estienne de la Boetie, jadis riche honneur de nostre Parlement, auquel vous aies ravir la couronne qu'il avoit aquise, disoit très bien :

Que de tourner d'une langue estrangère La peine est grande et la gloire légère ■ .

J'en ay faict l'espreuve en ce petit eschantillon que voicy, duquel je n'atans pas retirer plus grand honneur que de ce qu'il porte. sur son front vostre nom, assez cognu par tous ceux qui manient les letres. A Dieu.

En échange de cette flatteuse épître, l'année suivante Florimond de Raemond obtint que Malvyn collaborât, avec Jean de Saint-Martin et Martial Monier, au Tombeau de Jean de Sponde. L'ancien lieutenant au présidial de La Rochelle, converti en 1593 au catholicisme par le cardinal Du Perron, avait résolu de consacrer ses forces à la défense de l'Église dont il était devenu Tardent néophyte ^. Après

1 . Citation tirée du début de la pièce A Mar^^uerite de Caries^ sur la traduction des plaintes de BnuJiunanf, an XXX ff^ chant de Loys Arioste (^Œuvres œmplèUs d' Estienne de la Boetie, éd. Bonnefon, p. 251).

2. Jean de Sponde, né à Mauléon en 1 557, était l'un des onze enfants d'Enecot de Sponde, secrétaire de Jeanne d'Albret, conseiller au conseil souverain de Béarn,

avoir publié les motifs de sa conversion ', il se retira « dans

ies montagnes de Bisquaye, lieu de sa naissance », pour y

composer une réponse au Traité des marques de rEglise de

Théodore de Béze. Se trouvant démuni de livres, il vint se

; -fixer à Bordeaux pour y travailler. Il y vécut dans Tintimité

de Florimond deRaemond, de Malvyn et d'autres conseillers

-au Parlement qui s'intéressèrent à son entreprise. Le travail

Fépuîsa ; sa santé fut, de plus, altérée par le rigoureux hiver

! de 1 594-1595. En vain ses amis lui remontraient « le preju-

r dice qu'il se faisoit d'esire ainsi cloué incessamment sur

r." les livres et dans un estude froid et catharreus ». En neuf

^. jours il fut emporté par une pleurésie, « laquelle eust bien

î>-tost- aterré ce corps maigre et exténué ». Il mourut le i8

f mars 1595 et fut inhumé à Saint-André. « Presque toute

' la ville porta le deuil de sa mort, et les principaux honno-

r rèrent le convoy de ses funérailles ^ .» Un tombeau litté-

? raire fut aussitôt élevé à la mémoire de Jean de Sponde K

^' Malvyn y contribua par une pièce latine de quarante-deux

.1- hexamètres : Godofridi Maluini Senatoris Btirdigalœ régit

Agon in funere clar. v, Joannis Spondani. Il y rappelait les

commentaires de Sponde sur Homère et Hésiode et, en

termes plus vagues, ses polémiques contre ses anciens

■ procureur du roi de France au pay^ de Soûle, conseiller en la chancellerie de la '' '^ ville de Saint-Palais, où il fut égorgé en 1594 par un parti de ligueurs. Jean avait

" fait ses études à l'Université d'Orthez,'puis à Bâle. Après avoir été lieutenant au ^ ! présidial de La Rochelle, il devint maître des requêtes de Henri IV.

1 . Declaratiofi des prûicipaux motifs qui ont induict le sieur de Spotide, maisire des jyt' requesteSy à s'unir d F Eglise' catholique, apostolique et romaine. Melun, 15 93; Bordeaux, 1595 (4e éd.).

2. Ces détails sont empruntés à VAvis au lecteur placé par Florimond de Raimond en tête de l'édition posthume de la Response du Jeu sieur de Sponde, conseiller et Maistre des requestes du Roy, au Traicté des marques de l'Eglise faict par Th. d(i Bè^^e, Bordeaux, S. Millanges, 1595, in-8«. :

3. Voir, sur ce Tombeau, Ernest Labadie, op. cit., pp. 32-35.

coreligionnaires '. Il y joignit une épitaphe en prose, dont la latinité atteste un lecteur fendent des comiques. Ces deux morceaux furent imprimés la même année dans le Tombeau placé à la fin de l'édition posthume que Florimond de Rx^mond donna de la Respotise .. au Tr aidé des marques de r Eglise. Le texte de Tépitaphe en prose est gâté par des fautes typographiques qui le rendent parfois inintelligible. L'auteur se plaignait avec raison que tout fût « défiguré» *. Les relations d amitié entre Malvyn et Florimond de Raymond durèrent jusqu'à la mort de ce dernier (17 no-*^' vcmbre 1601) K Nous en avons pour preuve deux lettres de l'auteur de VHistoire de Theresie, qui nous révèlent chez le fougueux controvcrsiste un homme d'esprit et un écrivaia raffiné passé maître dans l'art de relever les choses les plus simples par la rareté de l'expression, la coquetterie du tour, la grâce de la métaphore. C'est du Montaigne, mais un Montaigne plus précieux, avec une pointe de mauvais goût. Ce style montre nettement par quelle transition le français est passé de lauteur des Essais à Balzac et à Voiture. Florimond de Raymond oppose en badinant « le salpêtre » et « les : veines sulphurées » qui sortent de chez lui a à gros bouil- " Ions » à la douceur qui coule de la bouche de Malvyn, «la vraye liqueur d'Hipocrene et le parler des Muses », les soucis que lui donne la publication prochaine de son AnUchrist à la paisible quiétude de son ami : « Tandis que je me tourmente, vous trompés doucement le temps songeant

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