‹ Geoffroy de MalvynChapitre 66 sur 155 · Voir Appendice, n© XVI · texte numérisé non relu

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souvenir; ce fut son seul regret en quittant Nérac. Dans une lettre à Tun des conseillers qui siégèrent après lui à la Chambre, probablement Jacques de Guérin \ il rappelait ces jardins « que le blond Apollon aime-muse avise seulement de ses yeux traversiers» -. L'expression est prétentieuse, mais le sentiment est sincère. Malvyn a goûté le charme des flâneries solitaires sous les grands arbres ; il a longuement observé les jeux de la lumière filtrant à travers les épais feuillages; et, tout au fond des mystérieuses allées, éclairé d'un rayon oblique, il a vu surgir le chœur des blanches Muses se tenant parla main. Cest lui, j'imagine, qui découvrit dans la partie basse de la Garenne, l'humble source de Piquesour et qui rêva pour elle une haute destinée. Au moment de quitter Nérac, les conseillers bordelais obtinrent qu'elle fût transformée en une élégante fontaine. Le 27 septembre 1602, ils y firent apposer par l'architecte du duc d'Épernon, venu tout exprès de Cadillac, une plaque de marbre portant en lettres d'or une inscription latine commémorative de la naissance du dauphin. Malvyn fut certainement l'un des rédacteurs de cette inscription gracieuse, dont le chroniqueur Isaac de Pérès nous a ccftiservé le texte et qui, détruite en 1793, a été rétablie en 1899. La fontaine du Dauphin épand encore aujourd'hui son « flux argentin » ; ses « eaux délicates » n'ont pas à redouter qu'un vilain jaloux, se faisant le complice des fontaines voisines, tranche ses veines, détourne sa source, trouble son courant; sa « mobilité crespelue sautille », et, « soubz l'ombre de l'enfant héroïque... d'un cours perpétuel, avec une récréation arrou-

1 . Conseiller laî le 2 avril 1 574. Il y eut aussi un Charles de Guérin, qui fut reçu le 8 avril 1609.

2. Ms. Delpit, fo 198 vo. — La lettre ne mérite pas d'être publiée in extenso; ce n'est qu'un bavardage précieux.

sanle, tousjours agréable, tousjours reluisante, » elle étanche la soif des citoyens de Nérac '.

Embellir la nature et la vie par les souvenirs de l'antiquité, tel fut ridéal de ces magistrats humanistes. Idéal pédantesque et faux, dira-t-on. Ce n'était pas l'opinion de Mahyn. Les lettres furent pour lui, comme pour ses collègues, non pas seulement un plaisir et un jeu, mais un viatique et un récon- , fort, a la meilleure munition à cet humain voyage » comme J l'a dit le plus illustre d'entre eux ^ 11 leur fut reconnaissant de l'avoir aidé à traverser l'affreuse époque où il vécut, de lui avoir procuré, parmi les alertes perpétuelles, les discordes, les massacres, des heures calmes et sereines. Magistrat consciencieux et sans ambition, il sut, à l'occasion, représenter dignement sa compagnie et en défendre le prestige. Mais le tumulte de la vie active l'effraya toujours un peu. Il lui préféra le silence de sa « librairie », le commerce des anciens et de ses amis. Aussi peut-on l'évoquer, dans le logis héréditaire de la rue du Loup \ s'interrompant au milieu de la rédaction d'une pompeuse harangue, pour lire, le sourire aux lèvres, des vers nouveaux du bon poète Pierre de Brada ou quelque jolie lettre de Florimond de Raemond annonçant qu'il a terminé ses vendanges et que son vin pétille et saute dans les tonneaux en attendant de partir pour l'Angleterre. Nourri de la moelle de l'antiquité grecque et latine, doué d'une mémoire excellente familier de Lucrèce et de Virgile, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Tacite, de

1. Voir le texte de l'inscription dans la Chroniqw de PérèSy p. 135-137, dont j'emprunte la paraphrase française, qui reproduit avec assez de bonheur la mièvrerie de l'original latin. — Cf. dans la Guirlande des Marguerites, Nérac et Bordeaux 1876, in-80, un sonnet sur la fontaine du Dauphin (p. 15$).

2. Montaigne, Essais, liv. III, chap. m (éd. Motheau et Jouaust, V, 228).

3. Charles de Malvyn habitait rue du Loup en 1572 (Bibl. munie, de Bordeaux ms. 367, fo 242 vo).

I lO CHAPITRE II

voyait plus le but. Les dissensions civiles avaient jeté un sombre voilesurravenir...Onécrivait, comme on vivait,au jour le jour, n osant plus attendre mieux, puisqu'on rencontrait toujours pire \ » Mais pour Malvyn, il y eut aussi d'autres raisons, plus particulières. Il a pris soin de nous les donner lui-mcmc : « Plus que homme du monde je suis refuyant du travail, qui me fait craindre tout nouveau dessein et toute entreprise, et est cause que je veux et me plaît bien de dire avec Ciceron en quelque lieu : Totum hoc philosophari mihi displicet. Je cerche les ruisseaux et les fontaines et les refreschisscmens des bocages ombreux; les lantes et agréables promenades me sont délectables, non ces grandes et pénibles journées. Amcvnitates studiorum quœro, et comme un autre : hlutniua amcm silvasque inglorins. Aristote disoit qu'il estoit mcsccant de se taire puisque Xenocrate parloit; et j'estime qu'il me sera bien sceant de me taire et d'escouter quand les langues éloquentes de ce royaume parlent et discourent". » l:sl-il besoin d'ajouter un trait à ce portrait qu'a tracé de lui-mcme, en empruntant, semble-t-il, la plume de son cousin Michel de Montaigne, Geoffroy de Malvyn, magistrat et humaniste bordelais?

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