Troisième Partie
fiques, dont nous reproduisons seulement ici une des planches ' .
<' C'est en feuilletant ces planches, dit M. Renouvierz, qu'on entre au fond de sa manière riche , variée et spirituelle à l'infini dans les ornements, contournée, prolongée et fourchue dans les figures, se laissant aller trop souvent à
1 . Le cadre qui décore la première page de chacune des parties de notre livre est aussi tiré de ces livres d'heures.
2. Rnue universelle des Arts, sept. 1857(5'' vol. n" 6, p. 513).
Iconographie. 241
la maussaderie dans les airs de tête, à l'enflement dans les draperies, envahie, enfin, par la lourdeur dans les tailles. La plus grande aisance de l'artiste est dans l'ordonnance de ses figures et dans la décoration de ses portiques. Il semble, quoi qu'il en dise, que ce qu'il a le mieux étudié à Rome, ce sont les thermes de Titus et les arabesques de Jean d'Udine. »
Nous venons de voir que Tory signait depuis quelque temps ses gravures d'une double croix; cependant ce n'était pas encore pour lui un signe invariable. Ainsi, vers l'année 1524, il employa souvent un monogramme 011 se retrouvent à la fois son nom et son surnom, ou, pour me servir des expressions actuelles, son prénom et son nom de famille : c'est un G dans lequel paraît un
petit s, et au-dessus la double croix /Sf |. Cela veut dire,
je crois, que Tory a gravé seulement {Godofredus Torinus scalpsit), à la différence de la simple croix, qui signifie que Tory a dessiné et gravé les pièces où elle figure. On trouve, en effet, dans la plupart des pièces signées du monogramme en question, un aspect rude qui n'est pas dans le genre habituel de Tory.
Quoi qu'il en soit, voici l'indication des pièces à moi connues où l'on trouve ce monogramme.
I. Le Blazon des hérétiques, in-4° de 14 feuillets, en caractères gothiques, imprimé par Philippe Le Noir, « relieur juré en l'université de Paris, » avec un privilège de la cour de parlement daté du 21 décembre 1524. C'est une pièce satirique, en vers, attribuée à Pierre Gringoire, dit Vaudemont , et en tête de laquelle on voit la figure ou effigie de
242 Troisième Partie.
Pheretique, signée du monogramme en question. Voici la description de Veffigie :
En gibecière on luy voit ratz avoir, Qui sont rongeans et serpens détestables En son giron faisant mords diffamables.
De son sain sort ung aspre feu voilant, Qui cueur et corps et livres est bruslant.
Cette pièce fort rare a été réimprimée à Chartres, en i832, par les soins de M. Hérisson, bibliothécaire de cette ville. On y voit un fac-similé de la gravure.
II. « Heures de Nostre Dame, translatées en francoys et mises en rithme par Pierre Gringoire, dit Vaudemont, (vS par le commandement de. . . madame Régnée de Bourbon,
\1" ' duchesse de Lorraine, » etc. In-40 gothique, sans date,
mais avec une table des Pâques commençant à 1524, et un privilège daté du 10 octobre i525. Ce livre, publié par le libraire Jean Petit, renferme treize grandes gravures dont voici l'indication :
1° L'Annonciation. 8° Une famille à table (la Pente-
2° Adam et Eve. côte ?)
30 La Croix. 9° Huit enfants nus priant; la
40 Le Saint-Esprit. sainte Trinité dans le ciel.
50 La descente du Saint-Esprit 10° La Manne.
sur les apôtres. i 1° La Pénitence de David.
6° David priant pour Sion me- 12° Le Triomphe de la Mort.
nacée des foudres divines. 13° Jésus recevant la couronne
70 La Vierge et l'enfant Jésus. d'épines et le roseau.
Cette dernière seule est signée du monogramme parti-
Iconographie. 245
culier que je viens de décrire '; mais les autres gravures étant du même style, elles doivent toutes être attribuées également à Tory. On pourrait peut-être encore attribuer à Tory les six gravures analogues qui paraissent dans les Chants royaux du même auteur (imprimés en même temps et ordinairement réunis aux Heures), mais dont aucune n'est signée. En voici l'indication :
[0 La Synagogue. Jésus au fond entre dans une colonne. 2° L'Enfant prodigue. Jésus au fond guérit une femme. 50 Des cliasseurs. Jésus au fond guérit un possédé. 40 Miracle des poissons et des pains.
50 Entrée de Jésus à Jérusalem.
6° Couronnement d'épines.
Ces deux livres ont été réimprimés plusieurs fois. Je connais quatre éditions in-4'^ des Heures 2. La première est celle que je viens de décrire. On y voit quelques autres gravures d'un genre tout différent de celui de Tory, et qui paraissent dans d'autres Heures plus anciennes.
La deuxième a une table des Pâques commençant à i528, et un privilège daté du i5 novembre 1527. Pour le reste, elle est semblable à la précédente.
La troisième a une table des Pâques commençant à 1534. Elle est conforme à la précédente, sauf en un point : à la place de la dernière gravure il y en a une autre signée de la même manière, représentant Job en
1 . Sur un exemplaire de ce livre, imparfait, sur peau de vélin, que j'ai vu chez M. Potier, libraire, et qui est enluminé, l'artiste a gratté la marque de Tory, je ne sais dans quel but.
2. Il paraît que le parlement voulut s'opposer d'abord à la publication de ce livre ; mais il ne persista pas sans doute dans son opposition, car, outre les quatre éditions in-40 que je décris ici, j'en ai vu quatre autres in-8", mais sans intérêt pour nous. Voyez le Manuel du Libraire, au mot Gringoire.
244 Troisième Partie.
prière devant sa maison qui brûle, et ses voisins qui l'insultent. Cette gravure prouve que Tory en a gravé une série plus considérable, parmi lesquelles l'imprimeur a pris celle-ci , par hasard , ne trouvant pas alors celle dont il avait besoin. Cette gravure de Job, en effet, ne reparaît pas dans l'édition suivante.
La quatrième a un calendrier commençant à 1540. Elle est conforme à l'avant-dernière, à la différence du privilège, qui est daté du i5 novembre iSaS, sans doute par erreur. (Ces quatre éditions sont à la Bibliothèque de l'Arsenal, Théol., 4°, 1012 à ioi5.)
III. « Histoire... de la... glorieuse victoire obtenue contre les seduitz et abusez luthériens mescreanz du pays dAulsays... par... Anthoine... duc de Calabre,.., par Nicole Volcyr (autrement dit Volkire) de Serouville, « etc. Petit in-folio en caractères gothiques, sans date d'impression, mais avec un privilège daté du 12 janvier i526 (1527 nouveau style), concédé par Jean de la Barre, garde de la prévôté de Paris. Le combat avait eu lieu en i525.
L'ouvrage de Volcyr renferme sept gravures, mais les deux dernières seules, placées en tête des deux derniers livres, sont signées. On peut toutefois, je pense, attribuer aussi à Tory celle qui est en tête du premier livre. Voici la description de ces pièces :
1» Frontispice représentant la Foi. Femme casquée, foulant le dragon.
2° L'auteur assis écrivant son livre.
30 Grande planche représentant un guerrier (le duc de Calabre ?) au milieu de ses gens , l'épée levée.
40 Un évêque priant.
Iconographie. 245
5° L'auteur offrant son livre au prince. Belle gravure sur laquelle on voit quelques initiales isolées dont je n'ai pu saisir le sens.
6° Grande planche représentant l'attaque de la ville de Saverne. On lit en haut le mot Saberna.
70 Grande planche représentant la vision de la Passion. Jésus en prière, la tête rayonnante-, en face de lui, des anges lui présentent la croix ; derrière lui, d'autres anges apportent la colonne à laquelle il fut attaché ; autour de lui les, instruments de son supplice. Cette gravure est tout à fait dans le genre des suivantes.
IV. Les Travaux d'Hercule. Douze grandes planches in-folio, que possède la Bibliothèque impériale. Chacune de ces gravures était accompagnée d'un numéro d'ordre et d'un quatrain français qui expliquait le sujet; malheureusement on les a retranchés à la plupart des pièces ', et il m'est impossible d'assigner à celles-ci aujourd'hui un ordre rigoureux. Voici toutefois celui qui me semble le plus naturel. Je signale par un astérisque les trois numéros d'ordres conservés :
1° Lelion de Némée. 7° Gérion.
2° L'hydre de Lerne. 8° Les colonnes d'Hercule.
*j° Cerbère. *9'' Le Taureau de Crète.
40 Antée. *ioo Le Sanglier d'Erymanthe,
50 Archélaùs. 1 1" Cacus.
6° Hippodamée. 12° Hercule sur le bûcher.
Toutes ces gravures sont signées /^.
Voici maintenant comme spécimen trois des quatrains
I . Cet usage déplorable de retrancher tous les textes des gravures , appliqué rigoureusement autrefois au cabinet des estampes de la Bibliothèque, a nui considérablement à ce dépôt. Il est telle pièce dont on ne sait plus ni l'origine nile sens par suite du retranchement des légendes qui l'accompagnaient.
246 Troisième Partie.
qui accompagnent les gravures : ce sont les seuls qui aient été conservés à la Bibliothèque impériale. Ils pourraient bien être aussi de Gringoire, comme les vers du Blazon des hérétiques qui précèdent, sous la même date.
Il braue les enffers (chose à luy tresaisee; , Et le chien Cerberus, aux trois chefz surmontant ; II va les Infernaux main à main combattant, Pour mettre en liberté son bon amy Thesee.
Les furieux Thaureaux (choses esmerveillables) De ses deux bras nerveux II maîtrise aisément , Et leur faict faire loug desoubs luy forcement Encor qu'on estimât qu'ils fussent indomptables.
Ung sanglier escumeux à la grand' dent pointue , Qui hommes, vignes et bleds degatoient enragé , Et par qui l'vniuers estoit endommagé, Seul , par sa hardiesse, Il acreuante et tue.
L'orthographe suivie ici prouve que cette impression est du dix-septième siècle i; mais la rédaction même de ces quatrains et l'état des planches, déjà mangées des vers, suffisent pour assigner à ces dernières une date bien antérieure. Je ne puis donc mieux faire que de les reporter à l'année i525, où nous voyons Tory se servir du même monogramme.
Tory semble avoir voulu dans ces planches imiter
I. Le 4 mars 1858 , j'ai vu à la vente Lassus une édition complète des Travaux d'Hercule sans les vers.
Iconographie. 247
Mantegna, dont il avait pu étudier les travaux en Italie; mais il eut le bon esprit de renoncer à ce genre, qui n'était pas le sien, ou, pour mieux dire, il ne lit ici que suivre un dessin qui lui avait été fourni. Voici ce que dit M. Renouvier à ce sujet ' : « Les estampes signées d'un G surmonté de la croix de Lorraine ont plus d'importance. Les Travaux d'Hercule , en douze pièces, ne sont pas d'un artiste médiocre. Le dessin y prend des allures magistrales et même acerbes, en cherchant les effets de musculature et l'expression des têtes à l'imitation de Mantegna et d'Albert Durer; la taille y poursuit les effets du burin. Bartsch les avait citées parmi les vieux maîtres allemands inconnus, et les monogrammatistes oscillaient entre Jean Schoorel, Georges Scharfenberg, Giuseppe Scolari, etc.; leur origine française fut seulement soupçonnée quand on trouva des épreuves où les figures étaient accompagnées de quatrains français. Puis lorsqu'on trouva la même marque sur une planche servant de frontispice au Blazon des hérétiques de Pierre Gringoire (1524), et sur plusieurs vignettes des Heures mises en rithme , par le même poëte , on voulut faire un graveur sur bois de Gringoire, qui était Lorrain, héraut d'armes du duc René II, et tout naturellement porté à arborer la croix de Lorraine sur son initiale. Ce qu'il y a de certain, c'est que la marque du G à la croix de Lorraine se trouve aussi sur les planches d'un livre lorrain, la Victoire du duc Anthoine contre les luthériens, publié par son secrétaire Volcyr, qui en fit les frais , ne trouvant aucun libraire qui veuille entreprendre le faire, pour les grands frais qui y sont tant aux pourtraicts et tailles des histoires que impression d'iceluy, et le fit imprimer non en Lorraine, mais à Paris,
I. Revue universelle des Arts, septembre 1857 (5^ vol., n° 6], p. 512.
248 Troisième Partie.
en i526, par Galliot Dupré. Il est à remarquer que la marque de ce libraire , représentant une galiote , porte aussi une croix de Lorraine surmontant son chiffre. Maintenant, l'attribution de ces planches à Geofroy Tory s'appuie sur des rapprochements de marque très-ingénieux; le style des pièces n'y met pas un obstacle absolu : il faut seulement admettre que le graveur fut mené bien loin de ses premiers ouvrages par l'imitation de la taille allemande. Le fait est possible, parce que la gravure française, au commencement du seizième siècle, fut tiraillée à quatre quartiers, pour ainsi dire, par l'habitude nationale, par le goût flamand, par la manie allemande et par la séduction italienne. M. Bernard donnerait toute sanction à cette seconde attribution , s'il pouvait trouver les traces d'un voyage de Tory en Lorraine ou en Alsace, qui se placerait après son voyage d'Italie; l'importation des bois de ces pays, fréquente alors, suffit d'ailleurs, en ce qui regarde le commun de nos graveurs , pour expliquer cette altération de leur goût. J'en citerai tout à l'heure un exemple, venu encore de la Lorraine, qui dut être certainement connu de Tory. Quoi qu'il en soit, les Travaux iVHercule méritent une place honorable parmi les premiers essais en grand de la gravure française, à côté des estampes de Jean Duvet. Le Musée britannique en a recueilli la suite comme notre Cabinet des Estampes. Deux pièces, dans la suite de Londres, portent même les quatrains qui manquent aux pièces correspondantes dans la suite de Paris; ce sont : la cinquième. Le fin Achelous contre Hercules conteste, etc., et la septième, Le puissant Gérion tyran abominable, etc. »