‹ Geoffroy Tory, peintre et graveur, premier imprimeur royalChapitre 23 sur 141 · Champ fleury, fol. i r · texte numérisé non relu

Champ fleury, fol. i r

22 Première Partie.

biques, africaines, turques et tartariennes , qui sont toutes cinq en une mesme figure dalphabet. En après sont les caldaiques, les goffes, quon dit autrement impériales et bullatiques, les lettres phantastiques , les utopiques , quon peut dire voluntaires, et finablement les lettres floryes. Avec linstruction et manière de faire chifres de lettres pour bagues dor, pour tapisseries, vistres, paintures et autres chouses que bel et bon semblera.

Je ne dirai rien ici du premier livre, dont le mérite a été signalé récemment par M. Génin, plus compétent que moi dans la matière i, et qui a du même coup disculpé les Français du reproche qu'on leur a fait de s'être laissé devancer par des étrangers dans l'étude intime de leur langue. Je ferai seulement remarquer que Tory écrivait un peu avant Rabelais, qui n'a pas craint de lui emprunter sa critique des écumeurs de latin, lesquels altéraient alors la langue française sous prétexte de la perfectionner. Le discours du beau parleur limousin qu'on lit dans Pantagruel, livre II, chap. 6, est littéralement copié dans l'épître au lecteur de Tory 2.

1. Voyez son introduction à Lesclarcissement de la langue française de Pals grave, et ici même, l'Appendice n"* II.

2. Un des annotateurs de Rabelais (je ne me rappelle plus lequel, mais peu importe son nom [*]) prétend que Tory a voulu critiquer ici l'auteur du Pantagruel, qui l'avait représenté dans son roman sous le personnage de Raminagrobis Il n'y a qu'un petit défaut à ce conte, c'est qu'il a contre lui la chronologie : le Champ fleury est antérieur de plusieurs années au Pantagruel. Cela ne s'oppose pas sans doute à ce que. Rabelais ait fait figurer Tory dans son roman ; mais sur quoi, je le demande, est fondée cette attribution du personnage de Raminagrobis à Tory? Sur l'assertion unique de quelqu'un de ces fabricants de notules du dix-septième siècle, qui vivaient des grands auteurs du seizième comme les rats vivent des manuscrits les plus précieux , en les grignotant. Quel rapport y a-t-il entre Raminagrobis, chanoine et poète, que Rabelais fait mourir vers i J46, et

[*] C'est Pasquier, je crois, qui a le premier mis cette historiette en avant, et son opinion est d'autant moins admissible, qu'il ne savait pas même bienl e nom de Tory, qu'il nomme Georges Tori. (Voyez BziWet, Jugements des savants, t. 1er, et Palsgrave, préface de M. Génin, page lo, note 4.)

Biographie. 25

Rabelais y a seulement ajouté des vilenies auxquelles n'avait pas songé notre auteur. Celui-ci termine par un appel pathétique à ceux qui s'intéressent à la langue maternelle , dont il ne cesse de préconiser le mérite : « O devotz amateurs de bonnes lettres! » s'écrie-t-il , « pleust a Dieu que quelque noble cueur semployasi a mettre et ordonner par reigle nostre langage François ! Ce seroit moyen que maints milliers dhommes se everturoient a souvent user de belles et bonnes paroles. Sil ny est mys et ordonne, on trouvera que de cinquante ans en cinquante ans la langue francoise, pour la plus grande part, sera changée et pervertie'. » Ce vœu patriotique fut bientôt exaucé. Le seizième siècle, comme on sait, ne manqua pas de beaux génies qui réglèrent la langue française et la portèrent à un grand degré de perfection. On vit même reparaître des mots très -expressifs dont Tory déplorait l'abandon 2. Ainsi . affaissé et tourbillonner, qu'on avait remplacés de son temps par des périphrases, sont revenus ; beaucoup d'autres mériteraient le même honneur, et l'auront peut-être un jour.

Le second livre du Champ fleury n'est, je crois, qu'un paradoxe; mais ce paradoxe est soutenu avec des raisons si ingénieuses, qu'on ne se sent pas le courage de le condamner. Tory fait dériver toutes les formes des majuscules romaines de la disposition du corps humain, qu'il consi-

Tory, laïque et prosateur, mort douze ans avant? Cela ne rappelle-t-il pas cette fameuse clef àeVAstrée, dont j'ai eu occasion de prouver, dans ma monographie des d'Urfé, que pas un mot n'était vrai ? C'est à peu près de la même manière qu'on en a agi pour la Satire Menippée, à laquelle on a donné de nos jours des pères qui seraient bien surpris et peu glorieux de leur œuvre prétendue. Voyez ce que j'ai dit à ce sujet dans la Revue de la province et de Paris du 30 septembre 1842.

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