‹ Geoffroy Tory, peintre et graveur, premier imprimeur royalChapitre 26 sur 141 · champ fleury, fol. 14 r · texte numérisé non relu

champ fleury, fol. 14 r

2. C'était la mode de tout allégoriser, en ce temps de renaissance. Tory n'est pas le seul qui ait produit un système pour expliquer la forme des lettres.

}. Champ fleury, fol. 24 ro.

Biographie. 27

Pour être juste , je dirai que cette idée de la précellence du langage français, qui fut un peu plus tard l'objet d'un travail spécial de la part d'un autre célèbre imprimeur, Henri (II) Estienne , n'était pas nouvelle ni particulière à Tory. Il y avait trois cents ans déjà qu'elle avait été exprimée en bons termes français par un auteur qu'on ne peut taxer d'illusions patriotiques, car il était Italien. Voici ce qu'écrivait Brunetto Latini en tête de l'espèce d'encyclopédie qu'il rédigea au treizième siècle sous le nom de Trésor :

« Et se aucuns demandoit por quoi cist livres est escriz en romans selonc le langage des François, puisque nos somes Ytaliens, jediroie que ce est por deux raisons: lune, car nos somes en France , et lautre , porce que la parleure est plus delitable et plus commune a toutes gens i. »

Comme je l'ai dit, le troisième livre est la portion capitale de l'ouvrage de Tory. Laissant ici de côté la théorie, il nous donne le dessin exact des lettres de l'alphabet et la manière de l'exécuter. Toutefois, il n'oublie pas ce fait essentiel , que le dessinateur de lettres et le typographe doivent être avant tout grammairiens dans le sens antique du mot; et en même temps qu'il nous donne la forme d'une lettre, il nous en fait connaître la valeur et la prononciation. C'est ici surtout que le livre de Tory devient intéressant pour nous : il y passe en revue la prononciation en usage dans chacune des provinces françaises, ou des nations, comme on disait alors. Nous voyons successivement paraître avec leurs idiotismes particuliers, qui sont devenus des mythes aujourd'hui, les Flamands, les Bourguignons,

I. Prologue du Trésor, publié par M. Pierre Chabaille (in-40, imprimerie impériale, 186}, p. }).La dernière raison, sans doute, explique pourquoi Marc Polo publia aussi en français la relation de son voyage , qui va paraître de nouveau par les soins de M. Pauthier.

28 Première Partie.

les Lyonnais, les Forésiens, les Manseaux, les Berrichons, les Normands;, les Bretons, les Lorrains, les Gascons, les Picards, voire même les Italiens, les Allemands, les Anglais, les Ecossais , etc. Ses observations ne s'arrêtent pas à la langue un peu mêlée des hommes, elles descendent jusqu'à celle plus intime des femmes; ainsi il nous apprend que « les dames lionnoisespronuncent gracieusement souvent A pour E, quant elles disent : « Chôma vous chôma « chat affeta i », et mille autres mots semblables... » Qu'au contraire, « les dames de Paris, en heu de A , pronuncent E bien souvent , quant elles disent : « Mon mery est « a la porte de Péris, ou il se faict peier. » En lieu de dire : « Mon mary est a la porte de Paris, ou il se faict" « paier2. »

On voit qu'ici les dames de Paris ont fait prévaloir en partie leur prononciation , car on ne dit plus païer. Elles l'ont fait prévaloir dans beaucoup d'autres cas. Ainsi, il paraît que c'est à elles que nous devons de ne plus prononcer les s finales du pluriel que dans des circonstances exceptionnelles 5, comme, par exemple, lorsqu'elles sont suivies d'un mot commençant par une voyelle; car, parlant des cas où cette lettre s'élide en latin, Tory s'exprime ainsi : « Les dames de Paris, pour la plus grande partie, observent bien cette figure poétique, en laissant le S finalle de beaucoup de dictions, quant, en lieu de dire: « Nous

1. Quoique Lyonnais, j'avoue ne pas comprendre le sens de ces mots, dont, par une exception fâcheuse, Tory n'a pas donné la traduction. Un Lyonnais de mes amis, M. Ant. Péricaud, pense que cela veut dire : « Chômez-vous? Chômez cette fête. »

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