‹ Geoffroy Tory, peintre et graveur, premier imprimeur royalChapitre 95 sur 141 · T. VII, p. 48 etsuiv · texte numérisé non relu

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sur des gravures en bois, par des artistes dont les noms resteront probablement toujours ensevelis dans l'oubli. «

Pour faire disparaître ce fantôme, qui a arrêté M. Renouvier lui-même sur le chemin de la vérité, il suffit de l'approcher : c'est ce que je vais faire; mais d'abord je dois remercier M. Robert-Dumesnil d'avoir bien éclairci un point important du sujet. Jusqu'à lui on avait attribué à Woeiriot presque toutes les gravures marquées de la double croix, ou pour mieux dire les gravures de ce dernier venaient augmenter l'embarras des classificateurs. En constituant l'œuvre distincte de Woeiriot, M. Robert-Dumesnil a débrouillé considérablement la question. Il ne reste plus à attribuer qu'un certain nombre de pièces au sujet desquelles M. Robert-Dumesnil s'exprime ainsi : a Aucun des morceaux antérieurs à l'existence de Woeiriot et au commencement de sa vie d'artiste ne saurait être de lui; parmi les autres, nous avons hâte de le dire, pas un ne nous a paru ni de son exécution ni de son dessin. »

Voilà qui est clair. Ajoutons, pour clore cette discussion, que Woeiriot n'a commencé à graver que lorsque Tory avait depuis longtemps cessé de le faire, puisqu'il n'avait guère plus de deux ans lors de la mort de celui-ci, et que sa croix est presque toujours d'ailleurs accompagnée de ses initiales; quelquefois cependant il signe de la croix seule, mais alors la date de la pièce empêche la confusion. C'est ce qui a lieu, par exemple, sur les Emblesmes et devises chrestiennes composées par damoiselle Georgette de Montenay, dont la première édition est de i5yi. Il est impossible d'attribuer ces gravures à Tory, qui est mort près de quarante ans avant.

Parmi les autres artistes qui se sont servis de la croix, on peut étabHr trois catégories, d'après le livre de M. Robert-Dumesnil. D'abord on voit la croix seule de i522 à

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i56i- puis, après un long intervalle, en 1599, on voit paraître la croix accompagnée des initiales I. L, B. ; et enfin, un peu plus tard, deux graveurs sur cuivre, ayant nom Jean Barra et Claude Rivard, signent également leurs œuvres de la croix. Je ne mentionne pas ici la double croix vue par M. Robert-Dumesnil sur la marque typographique d'un livre de i632, parce que cette marque est celle de Gilles Corrozet, gravée un siècle auparavant, comme on le verra plus loin.

En résumé, il n'y a donc, en effet, d'anonyme que ce qui a été produit entre les années i522 et i56i. Toute la question est de savoir si les gravures exécutées entre ces deux dates, et qui portent la croix sans initiales, appartiennent à un ou plusieurs artistes.

Je ferai d'abord remarquer que cet intervalle n'embrasse que quarante années, et qu'il n'y a pas de raison pour attribuera plusieurs artistes contemporains et anonymes une marque bien caractéristique qu'un seul aurait pu employer pendant plus longtemps encore. Mais il y a mieux : cet intervalle peut être resserré de plusieurs années, car les pièces prétendues postérieures à iSSy, citées par M. Robert- Dumesnil, ne portent pas de date ; elles paraissent sur des livres imprimés, il est vrai, après cette année, mais ont été gravées auparavant, comme je le démontrerai plus loin. Les bois ne sont pas des objets éphémères; comme les caractères, ils servent indéfiniment, et leur emploi à un moment donné ne prouve pas leur récente confection. Nous venons d'en citer un, la marque de Gilles Corrozet, qui, à l'aide d'une simple suppression, a pu figurer plus d'un siècle sur les livres.

Ce qui m'étonne, ce n'est pas que M. Robert-Dumesnil ait vu des gravures à la croix imprimées en i56i, c'est qu'il n'en ait pas trouvé d'une date postérieure, qui lui au-

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raient permis de combler la lacune qu'il a laissée subsister entre l'artiste anonyme à la croix seule et celui qui l'accompagnait des lettres I. L. B.; il aurait pu rencontrer les beaux sujets du Missel de iSSg, décrit plus loin, dans des livres du dix-septième et du dix-huitième siècle. Nous voyons bien paraître des bois gravés au seizième siècle, et marqués de la double croix, dans une publication faite à Troyes en i85o!

D'un autre côté, je m'étonne que M. Robert-Dumesnil n'ait pas rencontré des gravures à la croix accompagnée d'initiales à une époque bien antérieure à iSgp, car j'en ai vu, moi, de contemporaines à Tory. La Bibliothèque impériale possède, en effet, un livre d'Heures à l'usage de Paris, imprimé dans cette ville, en 1548, par la veuve de .Tean de Brye, dont toutes les gravures sont marquées de la croix et des lettres L. R. C'est un volume in-8° en caractères gothiques, imprimé en rouge et en noir. Un fait curieux à noter ici, c'est que ces gravures sont la copie améliorée d'autres gravures non signées, appartenant à l'imprimeur Thielman Kerver i, et figurant dans un grand nombre délivres publiés par lui ou sa veuve, lolande Bonhomme, dès l'année 1 522 ^ au moins, et qu'on voit encore

1. Cela ne doit pas surprendre : l'idée de propriété, en fait de choses d'art, est toute moderne. Les premiers graveurs n'ont presque rien signé; ce n'est guère qu'au seizième siècle qu'ils marquèrent leurs œuvres d'un signe particulier, et cela moins dans le but de s'en assurer le monopole que dans celui de se faire connaître aux personnes qui pouvaient avoir besoin de leurs services pour d'autres travaux. Peu à peu cette espèce d'enseigne devint un titre effectif de propriété : c'était dans l'ordre naturel des choses. Il en fut de même des travaux de l'esprit. Ce n'est qu'assez tard que les érudits et autres gens de lettres ont pu tirer un bénéfice de leurs œuvres. Dans les premiers temps de l'imprimerie même, un imprimeur qui voulait reproduire un livre ne se croyait pas tenu d'obtenir l'agrément de l'auteur. Du moment que celui-ci avait rendu son livre public, ce livre était considéré comme une richesse sociale.

2. Heures in-40 à la Bibliothèque impériale (Brunet, Manuel, i<^ édit., t. V,

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dans le Missel de Paris publié par son fils Jacques en iSSg.

J'ai vu aussi des gravures de l'artiste aux initiales 1. L. B. (cité par M. Robert-Dumesnil sous la date de 1599) dans un livre de 1547.

Ces faits ne sont pas contraires à ma proposition; ils prouvent que Tory a fait école, et que ses élèves ont adopté sa marque (qui n'est rien autre que son initiale, ou pour mieux dire son toret^ transporté du Pot cassé, dont il était la pièce essentielle, sur ses gravures), en y ajoutant leurs initiales pour se distinguer du maître dont ils arboraient l'enseigne, et conserver leur personnalité. Je reviendrai plus loin sur ce sujet.

La grande raison qui a empêché M. Renouvier d'attribuer à Tory, comme il y était naturellement enclin, les gravures marquées de la double croix seule, c'est l'impossibilité, suivant lui, de les donner à un même artiste. « M. Robert-Dumesnil, dit-il, a noté un grand nombre de livres de 1 522 à iSgg sur le frontispice et les planches desquels on rencontre la croix de Lorraine. Cette liste pourrait être augmentée, et les pièces devraient être comparées avec soin par celui qui voudrait y chercher la marque d'un atelier de gravure sur bois ou de plusieurs tailleurs de bois travaillant pour les libraires Pierre Gaudoul, Simon de Colines, Robert Etienne, Grouleau, Gilles Corrozet, Vincent Sertenas, etc. i »

J'ai répondu déjà à l'objection tirée du livre de M. Robert-Dumesnil, et à laquelle il a renoncé lui-même avec

col. 1623, n' 197). U y en a également une édition de 1525 [ibid., n° 198), et une édition bien postérieure , mais incomplète des premiers et des derniers feuillets. M. Silvestre en possède une édition in-8" de 1530. I. Des Types, etc., XVI^ siècle, p. 167, note.

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grand plaisir, prenant un vif intérêt à ma découverte i. Quant à ce qu'ajoute ici M. Renouvier, cela ne fait pas obstacle à ma proposition, car j'ai déjà fait remarquer qu'après la mort de Tory, sa veuve exploita pendant quelques années son atelier de gravure, en conservant la même marque. C'est sans doute ce qui explique les différences qu'on aperçoit dans les ouvrages signés de la croix de Lorraine, car Perrette le Hullin, ne gravant pas elle-même, dut employer divers ouvriers.

Ceci m'amène à répondreà une objection qui a été faite à mon système. On a fait remarquer que la croix de Lorraine paraît sur des gravures antérieures à Tory, telles, par exemple, que la marque de Gauthier Lud, premier imprimeur de Saint-Dié en Lorraine. Je n'ai pas la prétention de revendiquer la croix de Lorraine pour Tory seul. Ce n'est pas lui qui l'a inventée, et elle n'est pas morte avec lui; mais il y a une distinction à faire entre un signe employé d'une manière générale et un signe employé comme marque spéciale d'artiste. Non-seulement je ne revendique pas la croix de Lorraine surmontant un cerclequi paraîtsurla marquede l'imprimeur Lorrain Gauthier Lud, en 15072, mais encore j'écarte la croix de Lorraine surmontant un grand G gothique placé sur le titre d'un missel in-folioà l'usage de l'église de Toul, imprimée Paris par Wolfgang Hopyl, en i5o8 î. Il n'y a rien que de fort naturel, suivant moi, à ce qu'on se soit servi de la croix de Lorraine en Lorraine; mais cela ne prouve pas qu'un artiste né à Bourges n'ait pu l'adopter comme marque de fabrique.

1. Comme M. A. Deveria, MM. Robert-Dumesnil et J. Renouvier sont morts depuis la publication de la première édition de ce livre.

2. Voyez le Manuel du Libraire, j" édit., article Cosmographia.

3. Beaupré, Notice bibliographique sur les livres liturgiques des diocèses de Toul et de Verdun, in-S», 184J, p. 16.

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J'ai mentionné comme l'une des premières gravures sur bois de Tory le frontispice d'un livre imprimé à Meaux en i522, et j'ai dit ' que la préface de ce livre était datée : « Meldis, anno m. d. xxi.« M. Brunet ^ me fait dire, je ne sais pourquoi, Métis au lieu de Meldis; et M. Didot^, trompé par cette indication, fait rédiger ce livre à Metz, ce qui lui semble expliquer la présence de la croix de Lorraine sur le frontispice. Voilà comment une erreur peut être invoquée à l'appui d'un système.

Non-seulement je n'ai pas, comme c'est assez l'usage des auteurs, exagéré le rôle de mon héros, mais je l'ai, au contraire, restreint autant que possible. Depuis la publication de ma première édition, on a été jusqu'à vouloir faire de Tory le fabricant ou du moins le décorateur des belles faïences dites de Henri II, objet d'une récente publication de MM, Delange père et fils. M. Didot lui-même a adopté cette opinion 4 fondée sur une vague similitude, mais que repousse complètement la date de la mort de Tory.

Pour moi, les apparences ne sont rien, si elles ne sont accompagnées de quelques témoignages matériels; et voilà pourquoi j'ai repoussé de l'œuvre de Tor}^ des gravures que MM. Renouvier et Didot n'hésitent pas à lui attribuer, à cause de certaines similitudes, mais qui ne portent pas sa marque. C'est ce signe qui m'a servi de guide pour constituer l'œuvre de Tory. On m'objecte, il est vrai , que ce système attribue à Tory des gravures de faires bien dissemblables. Tout système a ses inconvénients; mais, à tout prendre, je préfère celui qui a une base à celui qui

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