CHAPITRE IV
GÉOGRAPHIE HISTORIQUE Â l' ÉPOQUE ROMAINE, a. liimltes de la Macédoine aux différents âges.
Nous avons déjà pu remarquer dans le recensement des tribus de la région macédonienne que Strabon, dont les témoignages sont d'ailleurs si précieux, et ont une si grande exactitude géographique, ne tient pas toujours assez compte de l'ordre des temps, et ne distingue pas toujours assez clairement les époques. Cette négligence lui est commune avec la plupart des historiens de l'antiquité, soit que ce point d'étude ne leur parût pas d'une importance suffisante, soit plutôt qu'ils manquassent d'éléments pour donner un ensemble satisfaisant et une suite plausible aux traditions qu'ils avaient conservées. Il en résulte dans leur langage une confusion singulière, dont une seule question, celle des limites, suffit à faire ressortir les inconvénients.
« A l'origine, dit Strabon, quoique les peuplades fussent faibles, nombreuses et obscures , cependant, comme elles étaient bien fournies d'hommes faits, et qu'elles avaient leurs rois, il n'était pas très-difficile de définir leurs limites respectives. Présentement, au contraire, la meilleure partie du pays est devenue un désert ; les habitations ont disparu, et surtout les villes, et quand même on pourrait arriver à une description, on ne voit pas quel en serait le fruit, puisque ces peuplades sont détruites, ou sans gloire. L'œuvre de destruction, commencée depuis longtemps, se continue
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sur beaucoup de points, à cause des défections Ipartielles et des campements perpétuels des Romains, qui occupent les demeures des habitants et sont les maîtres du pays. C'est ainsi que par ordre du sénat Paul-Emile a détruit soixante et dix villes de TEpire, appartenant pour la plupart aux Molosses, et réduit en esclavage cent cinquante mille hommes ^ » Ce passage remarquable nous révèle ce qu'était devenue la région macédonienne deux siècles après la conquête, et nous aurons à y revenir. Mais le tableau ne serait pas complet, si on faisait remonter l'œuvre de destruction seulement à l'occupation romaine : elle est antérieure; elle n'est pas particulière à la Macédoine, mais au contraire elle est universelle dans le monde ancien, et en se rappelant que selon les époques plusieurs tribus, quelquefois de race différente, ont occupé le même pays, on arrive à expliquer bien des contradictions.
Autres sont les frontières des Macédoniens envisagés comme peuple, autres celles du royaume de Macédoine, autres encore celles de la province romaine. Les frontières du royaume changent à chaque règne, sur l'un ou l'autre point ; celles de la province romaine se modifient aussi à chaque époque. Les frontières des Macédoniens comme peuple se tirent de la ressemblance de la langue et des mœurs, de la communauté des intérêts, des relations habituelles, de la même vie politique ^ ; ce sont celles de la région macédonienne, et nous les avons adoptées, parce qu'elles sont plus stables, et qu'elles se définissent plus nettement.
Au midi, le nom d'Hellade ne s'est jamais étendu qu'à une partie de la Grèce, celle qui était bornée au nord par le golfe d'Ambracie, par les montagnes de Dodone, par l'Olympe, et par le fleuve Pénée. Cette division, dit Fréret,
1 Strab. vil. c. vu. ^ 3. p. 267. = C.Sigon. in G rœv. Thés A\. ib4S.
marquée par les anciens géographes, est encore suivie par Ptolémée, et elle a toujours subsisté \ Sans doute, niais elle n*estvraieque pourl'Hellade proprement dite, et il faut, pour que la Grèce soit entière, y ajouter le Péloponnèse et TEpire. L'Epire elle-même, sans cesser d'être une dans ses limites naturelles, a fourni un contingent important aux contrées voisines, dont elle a subi l'influence. c(Par Tillustration et la puissance des Thessaliens et des Macédoniens, les Epirotes les plus voisins ont de gré ou de force été entraînés; ainsi les Athamanes, les .^Ethices, les Talares ont été unis à la Thessalie, les Orestes, les Pélagonieps, les Elimiotes à la Macédoine ^ ». Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien quelques-uns de ces exemples donnés par Strabon sont mal choisis : ici la confusion des époques éclate dans tout son jour , et il suffit pour le démontrer de signaler le rapprochement des Athamanes et des Pélagoniens. Mais le fond de l'idée exprimée par le grand géographe est exact ; certaines tribus epirotes ou voisines de l'Epire ont été véritablement rattachées à la Macédoine ou à la Thessalie par l'ascendant des deux peuples dominants, les Thessaliens et les Macédoniens.
Dans les temps héroïques, ou dans ceux qui suivent la guerre de Troie jusqu'à l'invasion des Perses^ la Macédoine existe bien, mais elle n'est pas connue, et on n'a ses limites que sur quelques points ; à l'est laThrace s'arrête au Strymon depuis la fin du treizième siècle; au nord le mont Bora est le terme des notions positives, et on ne sait rien de précis sur les peuples hyperboréens. On soupçonne bien au nordouest tout un monde, celui des tribus illyriennes, mais on n'en connaît pas l'étendue, et ce monde est à peine entamé au sud-est par les Téménides, au sud-ouest par les colonies
1 Fréret. Acad, inscr. XLVÏI. 70. ^ Strab. IX. c. v. § 2. p. 373.
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grecques. Déjà, au temps d'Hérodote, quelques idées précises se font jour ; pour lui la Thessalie s'arrête à l'Olympe \ et la Piérie est macédonienne. Cette limite est adoptée par Polybe et par Tite-Live. Hérodote distingue aussi la Chalcidice de la Macédoine, et selon lui la Macédoine ne commence qu'au mont Dysoron ^ C'était vrai pour un Grec, surtout quand la Chalcidice, encore intacte, n'avait point attiré sur son territoire les armes des Macédoniens. Scymnus de Chio fait commencer la région macédonienne près de l'Olympe, au delà de Tempe, et son témoignage, trèspostérieur, se rapporte à celui d'Hérodote ^ Tite-Live nous instruit beaucoup plus quand il raconte la division de la Macédoine par Paul-Emile ; nous retrouvons plus loin le détail de cette importante organisation.
A partir de la réduction de la Grèce en province romaine, les limites fournies par les auteurs anciens sont rarement administratives; elles sont plutôt ou historiques ou naturelles. Selon Strabon, la frontière de la Macédoine à l'ouest, du côté de l'Illyrie, est située dans les montagnes de la Candavie, entre Lychnidus et Pylon ; à l'est c'est le Strymon, au delà duquel les Thraces s'étendent jusqu'à Byzance : cependant on la reporte jusqu'au Nestus, parce que c'étaient les limites au temps de Philippe et d'Alexandre, telles qu'elles avaient été réglées par ces deux pripces *. Quelques-uns étendent la limite au sud-ouest jusqu'à Corcyre, parce que les peuples parlent la même langue ^, se coupent les cheveuxde lamême manière, portentla chlamyde, et ont encore d'autres usages communs. De même que la Macédoine fut appelée Thrace à l'origine , et avec elle le reste de la Grèce jusqu'à l'isthme, de même aux
1 Hérod. VII. 129. p. 352. ^ Strab. VII. c. vn, § 4. p. 268.
2 Hérod. V. 17. p. 244. 269.
3 Scymn, Ch. G. gr. min, II. 35. » Strab. ibid. § 8. p. 271.
derniers temps, sous Philippe et Persée, laThrace fut appelée Macédoine jusqu'à PHèbre \ Ainsi à l'ouest la partie de rillyrie comprise dans la division d'Anicius est exclue de larégion macédonienne; à Test la vraie limite estleStrymon. Les autres limites indiquées, celle du Nestus et celle de THèbre, ne se rapportent qu'au cours inférieur de ces deux fleuves, car depuis Philippe, fils d'Amyntas, jusqu'à Persée, les rois n'ont jamais possédé que le littoral ; enfin au sudouest, à partir d'Oricum, la limite, toute fictive, ne repose que sur des usages communs et des ressemblances.
Mais on trouve dans le même auteur un texte plus précis. (( La Macédoine, dit-il, a pour bornes à l'ouest la côte de la mer Adriatique, à l'est une ligne parallèle à cette côte conduite par la vallée de l'Hèbre et*la ville de Gypsélus, au nord une ligne imaginaire passant par le Bertiscus, le Scardus, TOrbélus, le Rhodope et THémus, qui se prolongent en ligne droite jusqu'au Pont-Euxin ; au sud la voie Egnatia,qui va d'ApollonieàThessalonique. Le pays, ainsi circonscrit, figure assez bien un parallélogramme 2. » Qu'estce que cette nouvelle division, qui enlève à la région macédonienne tout le pays entre la voie Egnatia, l'Aoûs et le Pénée, c'est-à-dire sa partie méridionale, et qui lui ajoute tout le pays entre le Nestus et l'Hèbre, c'est-à-dire la moitié de la Thrace? A nos yeux c'est une division d'itinéraire, dont la voie Egnatia (via nostra, dit Gicéron,) est l'origine, et qui ne répond ni au passé glorieux du pays, ni aux circonscriptions administratives. Il semble qu'on dise en effet : la voie Egnatia divise les Grecs et les Macédoniens des Pébniens, des Illyriens, des Thraces et des autres barbares. Ainsi comprise, la division a sa raison d'être ; il est certain, par exemple, qu'à l'exception des pays entre Therma et
1 Strab. VII, fragm. 47, p. 282. 2 Strab. VII, fragm. 10, p. 275.
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Amphipolis, la civilisation et la langue des Grecs n'ont jamais pénétré bien profondément au delà de la voie Egnatia. Les autres écrivains de la même époque s'accordent mieux avec les données géographiques. Pline nous représente la Macédoine ouverte aux Dardaniens, protégée contre les Triballes par la Péonie et la Pélagonie, qui par conséquent se sont étendues à Test ; elle est adossée à la Magnésie et à la Thessalie, s'étend au couchant jusqu'aux frontières des Epirotes, au levant jusqu'au Strymon, et commence à la rive gauche du Drilo, aussitôt après Lissa*. Selon Pomponius Mêla 2, le Strymon coule en Thrace; au sud la Thessalie est distinguée de la Macédoine, et comprise dans la Grèce, sans qu'il dise où elle commence. Les limites données par Ptolémée sont encore différentes; c'est, à l'ouest, la mer Ionienne depuis Epidamne ouDyrrachium jusqu'au fleuve Pepylichnus, et jusqu'au Pinde; au sud l'Epire jusqu'au Pinde sa frontière, TAchaïe, en suivant le mont Œta jusqu'au golfe Maliaque; à l'est le Nestus, le littoral jusqu'à la Chersonnèse, et la partie de la Thrace qui part du mont Orbélus; au nord les versants correspondants de la Dalmatie, de la Mésie supérieure, et de la Thrace^ Ce fleuve Pepylichnus est-il le Célydnus (Argyrocastro) ou bien le Polyanthus (Soutchitza)\ autre affluent de l'Aoûs, plus rapproché de son embouchure? La Soutchitza serait une limite assez naturelle, et peut remplacer l'Argyrocastro ; mais nous ne croyons pas que le Pepylichnus se retrouve dans d'autres auteurs, et cela nous porte à penser que le texte est corrompu en cet endroit. Peut-être alors faut-il voir dans le Pepylichnus le fleuve voisin de Lychnus (tov uepl Au;)(^vov), c'est-à-dire le Drilo. Nous retomberions avec
1 Min. IV. 17. 3 ptol. éd. de P. Bertius. in-fo.
« Pomp. Mêla. II. 2. 3. p. 89. 90. 91.
* Lapie. Carte de Turquie.
186 GÉOGRAPHIE ANCIENNE DP LA J^IACEDOINE.
cette interprétation dans les limites données par Strabon, qui exclut de la Macédoine les districts organisés par Anicius. Il reste toujours, même en admettant cette explication, une différence importante que nous avouftns ne pas comprendre : TEpire est comprise dans FAchaïe, mais la Thessalie ne l'est plus, et sur ce point la limite de la Macédoine est reportée du Pénée à TCEta.
à. Org;aiiisa$lon de Paul-Emile.
Lorsque Paul-Emile, entraîné à la poursuite de Persée, traverse la Macédoine, c'est à Amphipolis qu'il apprend la captivité de Persée à Samothrace, et qu'il offre des sacrifices aux dieux en reconnaissance de sa victoire. Libre d'inquiétude par la soumission volontaire ou forcée des peuples et des villes, appuyé sur son armée victorieuse, qui campe à proximité dans la plaine de Sirris, il s'applique, avec le concours des dix commissaires nommés par le sénat, à organiser sa conquête, et il mérite dans cette œuvre difficile autant d'éloges que dans l'expédition même*, si on envisage l'intérêt des Romains. La Macédoine n'est pas réduite en province, mais tributaire; un questeur résidant à Thessalonique recueille le tribu de cent talents, inférieur de moitié à celui qu'exigeaient les rois. Le pays est divisé en quatre régions : la première comprend la Bisaltie, Héraclée Sintique, tout ce que Persée possédait à l'est du Strymon, sauf Œnos, Maronée et Abdère; Amphipolis en est le chef-lieu. La seconde région s'étend du Strymon à l'Axius, moins les Basaltes, et ne dépasse pas au nord la vallée du Pontus; elle comprend la Chalcidice, et a pour chef-lieu Thessaloijique. La troisième comprend tout le pays entre le moyen Axius
M Liv. XLV.32.
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et le Pénée, Edesse et Bérée ; la limite est le mont Bora S Qt la capitale Pella. Enfin la quatrième région a pour chef-lieu Pélagopia, et comprend toute l'Illyrie grecque et le cours supérijBur deTAxius correspondant au pays desPélagonieus. Les assemblées, sorte de conventus juridici, comme on les appellera plus tard, se tiennent aux chefs-lieux, et Paul- Emile ouvre lui-même la première à Amphipolis^. Tous les districts, excepté le troisième, peuvent avoir des garnisons sur les frontières, parce qu'ils touchent aux barbares.
Tel est Tensemble de la division territoriale : les Macédoniens sont traités plutôt en alliés qu'en vaincus; ils sont libres, ils ont les mêmes champs, les mêmes villes, se gouvernent par leurs propres lois, créent des magistrats annuels, et sont moins foulés qu'ils ne l'étaient sous Philippe et sous Persée. Mais il n'y a plus ni flotte, ni armée nationales; chaque région a une vie isolée ; on ne peut ni se marier, ni bâtir, ni vendre, ni acheter, ni importer d'un district à Tautr^ ; on ne peut pas travailler l'or et l'argent, ni exploiter les mines ; le fer et l'airain sont seuls permis. On ne peut se servir de sel importé, mais seulement de sel indigène; pour la quatrième région , qui n'en produit pas, le monopole en est donné aux Dardaniens; les habitants du troisième district, qui produit principalement le sel, le portent aux Dardauiens à Stobi en Péonie, où le prix en est fixé. On ne peut ni couper, ni laisser couper des bois de construction, et les Macédoniens, qui conservent jusqu'à un certain point leur liberté civile, sont arrêtés à tout moment par des prescriptions en apparence puériles, qui les blessent dans leur orgueil. Les Pardaniens, à qui ils apportent le seP, sont leurs ennemis acharnés, et ont réclamé naguère les Péoniens comme leurs sujets*.
1 II est utile défaire remarquer que ^ Liv. XLV. 29. 30.
la Tripolide péonienne est de la se- ^ Liv. ihid. 52.
conde région, et la Tripolide pélago- * Liv. ihid, 29. nienne, ou Almopie, de la troisième.
Le droit de porter les armes est illusoire : il épargne aux Romains des efforts onéreux, et doit amener à la longue la destruction des vaincus, qui, avec les mêmes ennemis en tête, ne peuvent plus s'unir pour la résistance. L'impôt payé entre seul dans le trésor public \ mais il ne met pas à l'abri des exactions des agents du fisc et des vols des particuliers ^ Enfin tous les Macédoniens qui ont rempli une mission sous Persée sont envoyés en otage en Italie, avec tous leurs enfants mâles au-dessus de quatorze ans. Or, nous savons par l'exemple des otages achéens ce que c^est que d'être envoyé en Italie; on n'en revient pas. Il n'est pas surprenant que les Macédoniens aient compris rapidement l'habileté consommée de cette politique, et qu'ils aient saisi l'occasion de reprendre les armes.
Le royaume était soumis depuis seize ans, quand Andriscus, prétendu fils de Persée, provoqua une insurrection. Sa bonne mine, l'attachement des Macédoniens au sang de leurs rois, lui donnèrent des partisans ; les peuples libres de la Thrace le suivirent, et avec leurs secours il conquit en peu de temps la Macédoine tout entière ^ Les Romains, occupés au siège de Carthage, ne se pressèrent pas de le réduire, et, croyant avoir en tête un ennemi de peu de conséquence, ils ne lui opposèrent que des préteurs. Chassé de la Thessalie par Scipion Nasica, Andriscus battit Juventius Thalna et reparut au delà du Pénée. Alors on s'empressa d'agir, et Métellus fut envoyé. Andriscus obtint encore sur le consul un léger avantage dans un combat de cavalerie près de Pydna, mais bientôt, vaincu et trahi par ses partisans, il s'enfuit en Thrace, et revint en Macédoine avec de puissants renforts. Battu deux fois dans le pays des Odomantes et sur les bords du Strymon \ il perdit vingt-
1 Sigon. in Grœv. Thés. II. 1550. 3 Liv. SuppL XLIX. 60. ;
2 Roborlell. iOid, III. initio. De ^ Polyb. XX VII. 10. <prov. rom.
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cinq mille hommes, et fut livré par un petit roi du nom de Byra. Un autre imposteur lui succéda, prit le nom d'Alexandre, et s'établit dans la région inférieure du Nestus. Métellus l'en délogea aisément, mais sans l'atteindre, et cet Alexandre trouva un refuge chez les Dardaniens^
La première région avait été surtout le théâtre de la guerre. Cette fois les Romains furent moins cléments, et Métellus, surnommé le Macédoniqueà cause desavictoire% réduisit le pays en province romaine. La Thessalie fut comprise dans le même traitement, et renfermée dans la Macédoine ^, mais seulement jusqu'au Pénée, Hmite réelle de la puissance des Antigonides. Le reste du pays fut incorporé deux ans plus tard à la province d'Achaïe. La province de Macédoine comprit ainsi toute la région macédonienne, à l'exception de la Macédoine supérieure (Pélagonitide, Lyncestide, Orestide, Elimiotide), qui demeura libre au moins jusqu'au temps des empereurs.
C' La Macédoine sous la népublique.
Les mesures adoptées par Paul-Emile étaient sans doute funestes à la Macédoine, mais la condition de province l'était bien plus encore, et la décadence fut immédiate. Les pays qui faisaient le commerce du sel, les villes qui travaillaient Tor et l'argent, déclinèrent sensiblement, Pella, par exemple; celles qui avaient conservé jusqu'alors leurs remparts furent démantelées, et ce fut encore une sécurité de moins contre les incursions des Dardaniens et des Thraces. Cependant l'agriculture resta prospère, au moins dans la plaine de l'Axius. Les domaines royaux, donnés ou vendus par Paul-Emile pour empêcher l'intervention des publi-
Liv. Swpp^. L. 37. 40, ^ ^igon, in Grœv. Thés, l.
2 Florus. 11. 14.
cains, avec lesquels il n'y avait ni droit ni liberté, furent repris par Métellus et affermés par les censeurs ^; ils étaient situés autour du lac de Bolbé, de Pella, d'Alorus, et répondaient généralement à ce qui était le plus fertile \ Les haras de Bérée et de Pella étaient encore florissants au second siècle après Jésus-Christ^.
La division en quatre districts fut maintenue pour lafacihté de l'administration romaine, mais les prohibitions furent levées comme inutiles; les Macédoniens avaient perdu leur liberté^ et n'étaient plus que des provinciales^ des vectigalenses, ou des deditii. Il y avait quelques villes libres et exemptes d'impôts, sans doute pour quelques services rendus pendant la lutte; d'autres étaient tributaires, comme Dium ; les autres étaient soumises à la loi qui régissait les provinces, et exposées aux exactions de tous les agents fiscaux. Dyrrachium était le lieu où débarquaient habituellement les Romains; Thessalonique était leur séjour de préférence et le centre de leur gouvernement.
Cependant les Thraces, mêlés aux Scordisques, avaient repris leur vie propre et leurs habitudes de brigandage ; leurs incursions recommencèrent sur le territoire romain, et les populations furent exposées sans défense à leurs insultes. Il fallut reprendre la lutte contre ces tribus indomptables. C. Caton fut battu, mais M. Didius vengea sa défaite. M. Drusus parvint à retenir les barbares dans leur pays, et M. Minucius reporta ses ravages jusqu'à THèbre *. Le même péril appelait le même remède : c'étaient les expéditions de Philippe et d'Alexandre contre les Gètes et les Triballes, de Phihppe, fils de Démétrius, contre les Maedes et les Dardaniens, qui se reproduisaient sous un chef romain.
1 Liv. XLV. 18. 3 M. delà Coulonche.
2 Gic. De leg. agrar. ^ Euirop. lirev. VI. 2.
GÉOGRAPHIE HISTORIQUE A l'kPOQUE ROMAITSE. lÔl
Lorsque Milhridate voulut porter la guerre en Grèce, et reprendre contre les Romains le rôle d'Annibal, Ârcathias, son fils, passa en Europe avec une armée, chassa facilement de la Thrace et de la Macédoine le petit nombre de Romains qui les occupaient^ prit Amphipolis^ distribua le pays divisé en satrapies ^ à des hommes qui avaient sa confiance, et se répandit en Grèce jusqu'à Dodone. On sait quelle fut rissue de cette entreprise. Sylla, vainqueur à Chéronée et à Orchomène, prit la route de TAsie, déjà tracée par L. Scipion, et, avant d'avoir son entrevue avec Mithridate à Dardanum en Troade ^ il ravagea le pays des Mœdes, qui s'étaient déclarés contre les Romains. Selon Appien, il aurait alors battu les Henètes, les Dardaniens, les Sintes et les Scordisques^ La lutte continua après son départ : Dolabella fit quelques progrès ; Appius Claudius poursuivit les Maedes dans leurs montagnes et mourut victorieux ; Scribonius Curio battit les Dardaniens, pénétra jusqu'au Danube, mérita le triomphe, et termina la guerre en trois ans *. A la même époque, M. LucuUus, cousin du vainqueur de Mithridate, porta le premier la guerre chez les Resses; il les battit complètement dans FHémus, prit leurs villes Uscudama et Gabyle, et pénétra jusqu'au Danube également ^ Le Danube reparaît ici bien mal à propos dans le récit d'Eutrope, et cela pourrait bien êt^e THèbre : en effet, LucuUus a pu aller jusqu'au Danube, mais en battant les Resses et en prenant leurs villes Caby le etUscudama, il n'en prenait guère le chemin. C'est à cause de ces diverses expéditions que Ton a dit avec raison que plusieurs peuplades de la
* l\ n*est pas hors de propos de faire trapies en préfectures (aarpaTuaiç im-
remarquer combien celte division du xpe^aç).
pays en satrapies (Appien, Guerre de 2 Plut. Si/iîa.éd.Didot.I. 547. 558.
Ahtlir., 25) élait appropriée à la divi- s Appien. Milhrid. •
sion par tribus; elle lut adoptée par ^ Eutrop. Brev, Vl 2,
les Romains, qui convertirent les sa- 5 Eulron. Brev. VI '?< 10
Thrace, telles que les Mœdes par exemple, obéissaient dans les derniers temps au proconsul de la Macédoine \
Si on réfléchit sur les vicissitudes de ce malheureux pays, qui, en moins de cent vingt ans, est ravagé par les Romains, les Dardaniens, les Scordisques, les troupes de Mithridate et celles de Sylla, on ne peut s'empêcher de sourire, quand Gicéron l'appelle une province fidèle et amie du peuple romain. Les déserts dont parlent Gicéron^ et Tite-Live, les garnisons romaines qui se tiennent dans les villes, les barbares qui annuellement exploitent les campagnes, sont les garants de cette fidélité; les proconsuls qui volent les cavaliers en bronze de Dium, qui dépouillent les villes principales et les temples, et qui reviennent à Rome, comme Pison, chargés des malédictions de leurs administrés, sont les témoins éclatants de leur amitié; Pendant un proconsulat de trois ans, Pison ruine par ses exactions la Macédoine, se réserve le monopole de la vente et de l'achat des grains dans la province, vend pour une grande somme la paix aux Thraces et aux Dardaniens, et joint la violence à la rapacité ^ A l'exception de quelques centres d'occupation, comme Thessalonique, autour de laquelle on bâtit des maisons de campagne, et dont la population est presque romaine, la province est morte : elle est déjà frappée de cette inertie fatale qui emportera un jour le monde romain, et pendant l'administration de Pison Thessalonique est insultée par les Thraces.
Signalons un fait curieux qui se rattache à cette période. Entre autres temples, les pirates pillèrent au mont Olympe quelques sanctuaires étrangers et consacrés à des mystères. L'un d'eux, dit Plutarque, subsiste encore, et est consacré à Milhra. Cela nous donne l'itinéraire suivi
1 Sext. Ruf. Brev, 6. 3 Liv. CV. Suppl, 8, 9.
2 Cic. pro Fonteio. 19.
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par les dieux de rOrient pour venir à Rome habiter le Panthéon \
d. Guerre de Pharsalc
Des trois guerres civiles dont Tempire du monde est le prix, deux ont leur théâtre dans la région macédonienne : cela tient surtout à son heureuse situation sur deux mers, entre Tltalie, que tous convoitent, et TOrient, qui donne à tous les moyens de la conquérir. Quelles occasions la Macédoine aurait eues de recouvrer sa nationalité, si elle avait encore possédé quelques ressources ! Mais il n'y a plus de Macédoniens ; la population rare et mélangée de cette vaste région assiste au débat sans y prendre part, attendant l'issue de la lutte pour connaître les villes qui seront pillées, et celles que Ton récompensera.
César était consul quand il passa en Epire ; cette circonstance, qu'il eut soin de mettre en avant, lui fut d'un grand secours, et il lui dut la soumission volontaire d'Oricum et d'Apollonie. Il accompht, à partir de Paleste, oii il débarqua, une marche laborieuse à travers les monts Acrocérauniens, et ne se détourna pas de son expédition avant de s'être assuré d'un point d'appui. A Âpollonie, il quitta son armée pour faire des vivres en Epire, et il trouva dans ce pays des provisions de toute sorte, notamment du bétail. C'est aux bouches de l'Aous, à peu près dans les parages où Laevinus avait brûlé la flotte macédonienne, qu'il entreprit de passer en Italie sur un bateau pêcheur, pour hâter 1 arrivée de ses renforts : il dut céder à la tempête et rejoindre ses soldats.
Pompée disposait de tout alors dans la Macédoine et dans
1 Plut. Pomp. éd. Didot. II. 752.
tout rOrient ; les plus illustres sénateurs étaient ses lieutenants ; sa flotte, commandée par Bibulus, bloquait tout le littoral depuis Lissus jusqu'à Sasos; son beau-père, MétellusScipion, campait sur THaliacmon avec une armée; il avait des approvisionnements de blé et de vivres de tous côtés, la mer libre et couverte de ses vaisseaux, des alliés en Thessalie, en Thrace, en Asie, à Rhodes, et jusqu'en Egypte. S'il savait temporiser, la lutte était impossible, et César était vaincu sans combat.
César le savait, et voulait une bataille, ou du moins rendre les communications libres avec l'Italie par la prise de Dyrrachium. Pompée est dans la Candavie, lorsqu'il apprend les projets de César : aussitôt il précipite sa marche pour prévenir César à Dyrrachium, et sauver ses magasins. Il a, chemin faisant, coupé les ponts, abattu les arbres, et rendu les chemins impraticables; cependant César arrive avant lui, campe sous les murs de la ville, et, pour finir la guerre d'un seul coup, il veut renouveler autour des Pompéiens, et de colline en colline, la prodigieuse circonvallation d'Alésia. Pompée met sa prudence en défaut, et lui tue mille hommes. Alors, pour échapper à la disette, il opère sa retraite sur Apollonie par corps détachés, et reprend son ancien camp au delà d'Asparagium. Pompée l'y suit, mais à peine y est-il installé, que César décampe inopinément en plein midi, gagne deux marches sur Pompée, qui le poursuit inutilement pendant quatre jours*, et se rend en Thessalie par Apollonie etpar l'Epire. Domitius, son lieutenant, qui observait en Macédoine MétellusScipion, et qui avait livré un combat sur THaliacmon, devait le rejoindre, mais
^ César dit: « Par l'Epire et l'A- Cœs, éd. Didot. II. 860) que, pressé carnanie. » L'Acarnanie est bien éloi- par la disette, il passa par le pays des gnée, quoique ralliée à la cause de Athamanes. Ce n^est pas absolument César par Cassius Longinus . Je lirais inconciliable, car les Athamanes s'étende préférence ici : a Per Epirum et daient au nord jusqu'aux sources de Atintaniam. » (Gœs. De hell. civ. III. l'Achélous. 55.) Cependant Plutarque dit (Plut.,
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il fut obligé de remonter pour faire des vivres jusqu*à Héraclée de Lyncestide, et il serait tombé au milieu des Pompéiens sans Tindiscrétion d'un parti d'Allobroges, qu'il rencontra, et dont les bravades l'avertirent. Aussitôt accélérant sa marche, il gagna quatre heures sur l'ennemi, et arriva heureusement à -^ginium.
Cependant le gouvernement tout entier du parti républicain résidaità Thessalonique, et le sénat y tenait ses séances dans un temple. L'armée de Pompée , comme autrefois Tarmée de Xerxès, était échelonnée le long du littoral entre THaliacmon et TAxius et avait à Bérée son quartier général*. Métellus Scipion avait repassé les défilés des Perrhèbes, et s'était rabattu sur Larisse, occupant les rives du Pénée et la vallée de Tempe. Les deux corps se rejoignirent à Larisse, et se portèrent sur l'Énipée au-devant de César dans la plaine de Pharsale. Tout abondait dans le camp pompéien; tous comptaient sur une victoire certaine, dressaient des listes de proscription, se partageaient les dépouilles des proscrits et des vaincus. En voyant l'extravagance et la sécurité de cette jeunesse patricienne, qui méprise la prudence de son chef et lui obéit mal, ces tables ornées de lierre, ce luxe étalé, on se reporte au souvenir de la bataille de Rosbach,
Le camp de César était loin d'offrir un spectacle pareil. Ses compagnons, presque tous vieux soldats, invincibles sur le champ de bataille, faiblissaient devant la disette et les privations quotidiennes, et pourtant ils marchaient, n'ayant tous, parmi ces fatigues inouïes, qu'un même but, comme le centurion Crastinus, celui de mériter les éloges de César. Le grand homme de guerre se reconnaît à cette popularité, et à cette mâle confiance. Heureusement pour.les
* M. de la Coulonche.
vétérans des Gaules, Gomphi se trouva sur leur route avant Pharsale ; ils y trouvèrent des vivres, du vin, dont ils burent à l'excès, selon la coutume des Germains S et leurs forces étaient réparées quand ils arrivèrent en présence de l'ennemi. Par une habile disposition de ses forces, moindres de moitié, César annula la supériorité de son adversaire. Les plus illustres parmi les ennemis s'enfuirent honteusement; Pompée, voyant tout perdu, gagna Larisse à toute bride, et descendit le Pénée sur une barque jusqu'à la haute mer, oii un bâtiment de transport le recueillit\ César, entré dans Larisse presque aussitôt après lui, y proclama la liberté des Thessaliens*. Ptolémée, roi d'Egypte, et Achillas, son ministre, se chargèrent d'achever la victoire. Il y avait encore à cette époque dans la Macédoine supérieure ou libre des souverains indépendants : Ménédême, l'un d'eux, lit assurer César de ses bonnes dispositions *•
e. Guerre de Phillppes.
Après le meurtre de César en plein sénat, il fallut deux années d'anarchie et de guerres civiles pour que les factions rivales se retrouvassent en présence dans la plaine de Philippes. Tout l'ouest jusqu'au Strymon s'était volontairement ou par la force rangé du côté des triumvirs. Brutus et Cassius à l'est accouraient avec toutes les forces de l'Asie ; ils suivaient les côtes de la Thrace en vue de leurs flottes chargées de vivres, et ils avaient dépassé Maronée. Octave, malade à Dyrrachium, y attendait les derniers renforts; Antoine, avec les troupes disponibles, se portait en avant, et traversait la Macédoine à grandes journées^ pendant que
' Àppien. G, civ, II, 64. * Cœsar. De bello civ, III. 2. 106.
2 Plut. Pomp. — Appien. G. ctv. II. 48. 86.
3 PIul. Cœs.
Norbanus, à la tête d'une troupe d'élite, gardait au delà du Nestus, entre Topiris et Apollonie, les gorges des Corpiles. Pour Ten déloger, Cassius fit avancer la flotte républicaine, qui s'étendit au nord-ouest de Thasos, dans le golfe de Néopolis, jusqu'à Datos. Norbanus, craignant d'être pris à dos, abandonna ce premier poste, se replia vivement sur les gorges des Sapéens, oii il s'établit plus solidement encore. Les troupes de Cassius prirent aussitôt possession des premiers défilés, et parvinrent sans obstacle jusqu'au Nestus. Mais elles ne pouvaient avancer davantage, et leurs chefs ne savaient à quel parti s'arrêter;
La tribu thrace de ces cantons (Sapéens ou Xanthes) avait à sa tête deux frères, Rhascus et Rhascuporis. Trop faibles pour se soustraire à la puissance des Romains, ils imaginèrent de se partager entre les deux camps, afin qu'à tout événement l'un pût être sauvé par l'autre. Rhascus se joignit à Norbanus, et Rhascuporis suivit l'armée républicaine. Par le conseil de ce dernier, et pendant que les troupes de Cassius continuaient d'occuper le littoral, le corps de Brutus s'engagea dans la montagne des Sapéens (Kara-Ollan, Tchégla), s'y fraya un chemin suffisant à travers des bois si épais qu'on ne pouvait être aperçu des oiseaux eux-mêmes, continuant cette marche pénible pendant quatre jours, et portant son eau. Ce n'était pas sans exciter des murmures : quand Rhascuporis se montrait quelque part, on l'injuriait, et on lui jetait des pierres. Cependant le quatrième jour on découvrit, comme il l'avait annoncé, l'Harpessus (Buyuk-Déré), affluent de l'Hèbre; l'épreuve était terminée. En un jour, dit Appien, et en cela il se trompe peut-être de quelques heures (52 kilomètres en ligne droite), l'armée de Brutus arriva de l'Harpessus à Philippes. Le passage de la montagne des Sapéens dut avoir lieu à l'est du mont Tchégla, et le Buyuk-Déré, que nous pensons être THarpes-
SUS, n'est pas un affluent du Sogudlu (Suutlu de M. Viquesnel) \ mais un affluent de TArda. En effet, les rivières qui forment le Sogudlu sont séparées des montagnes des Sapéens, qu'il fallait franchir, par le bassin côtier du Travus (Kourou-Tchai), dont la vallée supérieure est circonscrite par une chaîne secondaire de 1000 à 1300 mètres^ et leur distance de Philippes est plus grande de 20 à 22 kilomètres en ligne droite. La source du Buyuk-Déré, au contraire, correspond exactementaucoldumontTchégla. d'oii elle sort ; Texcellente carte de la Thracepar M. Viquesnel ne permet pasd'admettreun autre itinéraire, et éclaire d'un jour complet le texte d'Appien. Il reste à expliquer comment les troupes de Brutus purent faire en un jour le reste du trajet. Nous pensons que des soldats qui ont pu marcher quatre jours de suite à travers d'épaisses forêts en se frayant un chemin ont pu, à plus forte raison, faire en un jour, c'est-à-dire en vingt-quatre ou trente heures, deux étapes, et nous retrouvons dans ces deux étapes les 20 ou 25 lieues qui répondent à l'estimation de M. Perrot ^ .
Cependant les deux frères servaient leur parti de bonne foi. Les soldats de Brutus, quand ils découvrirent l'Harpessus, avaient poussé une immense clameur, qui, répétée de proche en proche jusque dans le camp de Gassius, avait retenti jusqu'aux gorges Sapéennes. (Il faut en effet, pour que cela soit possible, se représenter les troupes de Brutus échelonnées sur une longue bande dans un chemin étroit et à peine suffisant (otsvtiv xal auTàpxTi StoSov), et les derniers corps touchant presque à l'aile gauche, quand les premiers atteignaient le col duTchégla.) Rhascus se douta de l'entreprise audacieuse de Rhascuporis, et en avertit Nor-
* Kiep. Epeiros, et Karte von der 3 ^gi;^ archéol. août 1860. p. 67, Europ. Turk. et note.
* M. Viquesnel. Carte de la Thrace.
banus, qui, convaincu de la grandeur du péril, décampa de nuit, et se retira avec ses troupes à Amphipolis. L'aile droite de l'armée républicaine occupa aussitôt les défilés demeurés libres, et Gassius entra dans la plaine de Philippes par le midi, tandis que Brutus y pénétrait par le nord. Ils avaient accompli une des plus belles manœuvres de l'antiquité.
L'armée républicaine s'installa dans une position trèsavantageuse au sud-est de Philippes. Brutus occupait un tumulus à 18 stades de la ville (o'',330) ; Gassius en occupait un autre à 8 stades plus loin (1^,480), Leurs camps étaient reliés l'un à Fautre par des murs; à un intervalle égal on avait ménagé une porte de communication, de sorte que les deux camps n'en faisaient qu'un. Ils s'appuyaient à droite sur des marais qui s'étendaient jusqu'au Strymon, à gauche sur les défilés (les gorges des Sapéens) et des forêts impénétrables ; en face d'eux le Gangès, appelé aussi Gangitès, fournissait de l'eau ; derrière eux, à 70 stades (12s950), ils avaient la mer, et le port de Néopolis, d'où ils tiraient leurs vivres : Thasos leur servait d'entrepôt. Pleins de confiance, ils attendaient joyeusement l'ennemi, en complétant leurs fortifications.
Gependant Antoine se hâtait, pour s'emparer d' Amphipolis, dont il voulait faire le centre de ses opérations. Norbanus l'avait prévenu, et mis la ville en état de défense. Charmé de sa prévoyance, et aussi hardi que ses adversaires, il se porta en avant, et établit son camp dans la plaine, à 8 stades de l'ennemi (1S480). Ne pouvant recourir au Gangitès, trop voisin du camp républicain, et séparé de lui par des marais, il fit creuser des puits qui donnèrent de l'eau douce en abondance, et se retrancha dans ses positions avec la plus grande activité. Gassius mit encore ce temps à profit en reliant par un mur un espace
étroit entre son camp et le marais, qui était resté seul sans défense, de sorte que, protégés à droite par des rochers, à gauche par des marais^ en face par des fossés et des retranchements, les républicains semblaient inattaquables»
La situation devenait critique pour les triumvirs ; la Macédoine et la Thessalie s'épuisaient, et la disette les menaçait, comme autrefois César. Sur ces entrefaites Octave arriva, malade encore, mais en état de se faire porter en litière sur le front des troupes. Les césariens se rangèrent en bataille ; les républicains en firent autant, mais par parade. A quoi bon en effet attaquer un ennemi que la famine devait mettre entre leurs mains? Antoine comprit cette tactique persévérante, et, furieux, il résolut de les forcer au combat. Chaque jour il continua de ranger ses troupes en bataille, pour tromper l'ennemi ; pendant ce temps-là une partie de Tarmée travaillait sans relâche à se frayer à travers les marais un chemin étroit, coupant les roseaux, faisant des chaussées, retenues sur les côtés par des pierres pour empêcher les éboulements, y substituant des ponts de bois aux endroits les plus profonds, le tout dans le plus grand silence. Les roseaux avoisinants dérobaient Touvrage aux soldats de Cassius. Au bout de dix jours les progrès étaient suffisants; une troupe s^y engagea, s'empara de quelques lieux élevés qui étaient à sa portée, et s'y fortifia. Cassius, étonné, répondit à cette surprise en construisant un mur qui allait de son camp à la mer à travers le marais et qui interceptait les positions conquises. Le texte d'Appien est positif*, et on ne peut nier que Cassius ait bâti un mur dans cette direction ; mais sans doute il ne lui donna pas une épaisseur de cinq pieds, et sans doute aussi il ne l'acheva point complètement jusqu'à Néopolis. Cela ne nous sur-
* Appien. G. ciy.lV. 109. AiSTSixtae àpx.oV'Êvov aTrb toû arpaToirs^ou fJi.éx,pi xat aÙTOç sTCDcàpaiov rb sXoç aTrav, T-îiç boiXoiaari!;.
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La chaussée d'Antoine était coupée : il ne pouvait ni envoyer des secours, ni recouvrer ses soldats. Antoine, plein de fougue et de colère, marcha avec son armée contre ces retranchements ; quelques soldats du corps de Brutus, honteux de leur inaction, prirent les césariens en flanc, tuèrent tous ceux qu'ils purent atteindre, et le combat se trouva engagé. Le camp de Cassius, mal gardé, précisément à cause de sa force, fut pris et pillé, pendant que Brutus, vainqueur à son aile, pillait le camp d'Octave. Bien n'était encore perdu : les républicains avaient eu huit mille hommes tués, et les césariens plus que le double ; mais les communications avec la flotte étaient menacées. Cassius, désespéré de sa défaite, n'essaya point de la réparer, et se fit tuer par Pindare, un des siens. Brutus, demeuré seul, reprit le parti de traîner la guerre en longueur, ce qui prouve qu'il était resté maître des gorges Sapéennes, et que les communications avec la flotte étaient en arrière des deux camps. En efifet, s'il avait été coupé de sa flotte, il aurait eu à craindre la famine beaucoup plus que les césariens eux-mêmes. Les raisons de temporiser étaient excellentes ; il ne put convaincre les tribuns des soldats, et il fut obligé de livrer la bataille. Le choc fut impétueui et brutal : on combattait corps à corps avec un égal acharnement, sous les yeux des chefs, dont les paroles enflammaient les courages. Enfin les républicains plièrent, et, poursuivis par des troupes affamées, déjà maîtresses de leur camp, ils s'enfuirent vers le rivage, ou gagnèrent les montagnes par la vallée du Zygactès. Antoine envoya des corps détachés dans toutes les directions, avec le ThraceBhascus, qui connaissait le pays, pour arrêter les fugitifs, principalement les chefs, et les empêcher de reconstituer une seconde armée.
D'après ce récit, emprunté à Appien, la position du Zygactès est bien tranchée: c'était vraisemblablement le pre-
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mier affluent du Gangitès à gauche, coulant aux environs du village actuel de Zigosto ^ Sans doute il ne passe pas à Zigosto, mais le village de Filibedjik, qui seul a retenu le nom de Philippes, n'est pas non plus sur remplacement de cette ville. C'est probablement dans ce pays dépeuplé, le premier centre de population à partir du Symbole, et la distance est assez faible pour être négligée sans inconvénient.
Brutus, avec un certain nombre des siens, s'était enfui dans les montagnes, et il parvint à réunir quatre légions. Il voulait avec ce noyau d'armée s'ouvrir un passage à travers les césariens, mais les soldats découragés lui répondirent qu'il eût à aviser à son salut. Alors il s'assit sur une pierre dans un endroit fermé par de hautes collines ^ s'entretint quelque temps avec ses amis, et se fit tuer par Straton, en appelant sur Antoine la colère des dieux. Quatorze mille hommes, encore debout, se livrèrent aux vainqueurs, et Rhascus, en récompense de ses services, obtint la grâce de son frère ^.
Octave a souvent été accusé de manquer de courage * ; sa circonspection à Philippes, où il demeure dans sa tente sur là foi d'un songe, pendant qu'Antoine se bat en soldat, sa timidité à Actium, pendant qu'Agrippa défait pour lui la flotte égyptienne, ont consacré cette opinion, et Pline en apporte des preuves si nombreuses ^ qu'il est difficile de ne pas l'adopter. Cependant, sans entreprendre une tâche trop ingrate, on peut, en ce qui touche à la bataille de Philippes, justifier, ou à peu de chose près, sa conduite. Il est malade à Épidamne,^ Amphipolis, et même au camp, et ne peut passer la revue de ses troupes qu'en litière; il ne commande
» 1 M. Viquesnel. Carte de la Thrace. * Lehuérou. ïnstit, mérov, p. 6. 2 Plut. Brut. 8 l'iin Hist, natur. VU. 46.
^ Appien. Guerr» civ. IV. 103. 131.
pas en personne, quand Brutus bat son armée, et pille son camp. Mais pendant que les deux partis s'observent, il se rétablit; quand la seconde action s'engage, car :
Romanas acies iterum videre Phîlippi
il est en état de paraître, et ne se cache plus. Alors, partout où on voit Antoine, on voit Octave : tous deux ils exhortent leurs troupes en parcourant leurs lignes à cheval. Sans doute Octave, pendant l'action, reste préposé à la garde du camp, mais, en cas de défaite, ce n'était pas le poste le moins périlleux : les camps de Brutus et de Cassius emportés par Antoine le font assez voir. Ce n'est qu'au milieu de la nuit, lorsque la bataille est gagnée, et que Tennemi est en fuite dans toutes les directions, qu'Octave, à peine rétabh, songe à prendre du repos (o 8è Kàïo-ap, eç (xiarriv vùxxa TtovY^Selç, àve-j^wp-irio-e SiocTYivvio-ov) \ Cette conduite n'est pas celle d'un lâche : s'il avait mérité réellement un tel reproche, les légionnaires, si bons juges en pareille matière, ne s^y seraient pas trompés, et plus tard Antoine, qu'un tel soupçon ne pouvait atteindre, s'en serait assurément prévalu.
Ainsi périrent les chefs républicains, expiant dans une ruine commune le meurtre de César, leur bienfaiteur (àvxlQeTOv £<; airavra y)v to àyoç to eç Kato-apa)^. Quoique leurs adversaires eussent épuisé la Macédoine, cependant la province se réjouit de leur défaite, car Brutus victorieux eût exercé des représailles ; déjà il avait promis à ses soldats le pillage de Thessalonique et de Sparte. Le succès des triumvirs apporta au sort des Macédoniens quelques adoucissements. Comme antérieurement toute la Thessalie après la victoire de Pharsale, toutes les villes macédoniennes de quelque importance qui s'étaient trouvées sur la route des triumvirs, ou qui s'étaient déclarées pour eux, Amphipolis,
1 Appien. Guerr. civ, IV. 126. 2 Appien. Guerr. civ, IV. 134.
GÉOGRAPHIE HISTORIQUE A l'ÉPOQUE ROMAINE. 205
Philippes, Héraclée Sintique, Xylopolis, Torone, Thessalonique, Pella, Bérée^ ^Egée, furent déclarées libres, et quelques-unes, telles que Philippes et Thessalonique, furent ornées d*arcs de triomphe et de monuments somptueux. Cette libérahténe fut pas une faveur passagère : trois siècles plus tard la Macédoine en recueillait encore les fruits.
f' lia Macédoine sous les empereurs.
Après Pharsale, César, seul maître du monde, avait envoyé une colonie à Dium, et une armée en Macédoine pour combattre les Gètes. L'armée fut employée par le sénat à repousser les Parthes, qui désolaient TAsie Mineure. Octave, devenu empereur sous le nom d'Auguste, traita bien* les Macédoniens. Dium fut colonisée de nouveau ; Philippes, Pella, Cassandréa, déjà libres,- devinrent aussi colonies romaines; dans une rude guerre de trois ans (15-12 av. J.-C), L. Calpurnius Pison réduisit les tribus thraces du nord-est, et Bérée, qui l'avait choisi pour patron, lui dut plus d'une fois une intervention précieuse, qui fait un heureux contraste avec la conduite tyrannique de son père. Mais dans un soulèvement général ( 6 ap. J.-C. ), les Pannoniens et les Dalmates, repoussés en Italie, inondèrent la Macédoine, tuèrent les légionnaires dispersés sur son territoire, et beaucoup de villes ne s'en relevèrent pas *. Pella redevint obscure; saint Paul fonde des évêchés à Thessalonique et à Bérée, s'arrête encore à Pella (Hagious Apostolous), mais il n'y établit point d'évêque; Lucien n'y voit qu'un chétif village ^ se perpétuant au milieu des ruines. Sur les plaintes des villes macédoniennes, exploitées par les proconsuls, Tibère fit de la Macédoine une province impériale (15 ap. J.-C); elle redevint sénatoriale
* Vell. Paterc. II. 110. - Aristid. « Lucien. XXXII. 6. Panalh. or. I.
SOUS Claude (44 ap. J.-C. ). Quelques villes de l'Emathie restaient florissantes, telles que Bérée, Edesse, Thessalonique, Scydra, Piiilippes ; Bérée brillait au premier rang, et des inscriptions nombreuses constatent sa prospérité. Nerva lui accorda le titre de métropole, et, à dater de cette époque, elle remplaça Pella. Sous Trajan, les Macédoniens, bien défendus par un empereur victorieux des Daces, jouirent d'un calme exceptionnel, et le prénom d'Ulpien, pris alors par beaucoup de Macédoniens distingués, exprime la reconnaissance de la province envers Trajan et son père adoptif. Philippe, originaire d'Arabie, vainquit Arguntis, roi des Carpathes, se reposa en Macédoine, et résida quelque temps à Bérée, où il célébra des jeux. Enfin, Thessalonique résista vaillamment à une invasion des Goths ( 253), et en fut récompensée par le titre de colonie, que jusque-là elle n'avait pas porté.
Constantin parcourut aussi la Macédoine ; il relégua à Thessalonique Licinius et son fils, qui y furent égorgés, et il y fit élever un arc de triomphe sur la voie Egnatia, à l'opposé de celui d'Auguste. Théodose fit massacrer à Thessalonique huit mille citoyens dans l'hippodrome , et expia cette barbare exécution par une pénitence pubhque. Sous Arcadius, Alaric, roi des Yisigoths, traversa deux fois la région macédonienne, au centre et à l'ouest, sans doute à la façon des anciens Gaulois, en passant à côté des villes. Les Goths parcoururent souvent ce pays du quatrième au sixième siècle, et Théodomir, père de Théodoric, est peutêtre mort à Cyrrhus *.
Pendant la période impériale il y avait eu dans l'organisation administrative du pays quelques modifications. Sous Auguste la province de Macédoine avait été abandon-
* Malch. Exe. de légat. 78.
GÉOGRAPHIE HISTORIQUE A l'ÉPOQUE ROMAINE. 207
née au sénat, sans doute parce que les cas de 'rébellion dont parle Strabon étaient isolés et n'exigeaient pas une armée. Tibère interrompit pour trente ans cet état de ciioses, et Claude le rétablit. Adrien sépara la Thrace de la Macédoine, dont elle avait fait partie jusqu'alors \ Au nord de la région macédonienne, on forma au troisième siècle avec Tlllyricum et la Thrace un commandement militaire [ducatusY^ qui servit pendant quelque temps de boulevard aux autres provinces; mais la région macédonienne n'y était pas comprise. Sous Constantin, le diocèse de Macédoine, administré par un vicaire, avait dans sa juridiction le consulaire de Macédoine, chef de la province, le consulaire de Crète, les présides de la nouvelle Epire, de laThessalie, de 1^ Macédoine salutaire, de la Prévalitane et le consulaire de la Dacie intérieure ^ La Macédoine consulaire s'étendait du Nestus au Pénée, renfermait trente-deux villes, et avait pour capitale Thessalonique. La Macédoine salutaire avait pour capitale Stobi, et devait sans doute son nom à la salubrité de ses eaux. La Prévalitane répondait au bassinduDrilo jusqu'au golfe Rhizonique; la nouvelle Epire renfermait le reste de rillyrie grecque, et la Dacie intérieure répondait au pays des Dardaniens. L'ancienne Epire et la Crète étaient seules en dehors de la région iliacédonienne ; en revanche, la Thrace épictète n'était peut-être pas tout entière dans le diocèse de Macédoine, et les diocèses de Dacie et de Thrace pouvaient Téchancrer au nord-est et au nord. Constance ouvrit en Macédoine des mines, sans doute dans les régions où elles avaient été exploitées précédemment, et y fit fabriquer des monnaies impériales *.
Dans la notice de l'empire, rédigée sous Marcien et Valentinien III, cinq provinces du diocèse de Macédoine n'ont
^ Graev. Thés, I. 358. * Pancirol. Grœv. Thés. VII. 1380.
* M, Poinsigaon. p. 61. — Texte de Gassiodore.
» Grœv. Thés. 1.438.
point changé :' la Prévalitane s'est confondue avec la nouvelle Epire; la Dacie intérieure a été rattachée au diocèse de Dacie, et au midi le diocèse de Macédoine s'est accru de la province d'Achaïe. Sous Constantin, la Macédoine a parfois des comtes ; mais ces comtes peuvent être vicaires ou consulaires. Le Préside de la Macédoine salutaire ressortissait, pour une partie de son gouvernement, du diocèse de Macédoine, pour Tautre du diocèse de Dacie ( ce qui répond aux échancrures dont nous venons de parler). Le vicariat de Macédoine s'est perpétué jusqu'au règne de Zenon. Sous Justinien P% la préfecture dlllyrie reconquise eut pour capitale Justinianopolis ( probablement Kustendil ) ; Justinien la fortifia d^une enceinte quadrangulaire munie de tours, et lui donna un archevêque, métropolitain des provinces voisines, et même de l'ancienne Prévalitane. Pouqueville place Justinianopolis à Lychnidus* ; tout en reconnaissant que Lychnidus a pu être florissante au moyen âge, nous n'avons pas trouvé ses raisons suffisantes.
Au temps de la notice de l'empire, la légion macédonienne, instituée par Auguste, était la cinquième des neuf légions comtales d'Orient; elle avait sur son bouclier, au centre, une boule blanche cerclée de jaune, et entourée d'une bande rouge radiée à huit pointes ; un cercle rouge formait la bordure. Elle résidait d'abord à Memphis, et fut ensuite dispersée dans plusieurs garnisons sous les ordres du maître de la milice d'Orient ^
Pour ce qui concerne cette période longue et obscure, nous nous sommes réduit à ce qui intéresse directement la géographie historique du pays. Les auteurs de l'époque impériale se taisent le plus souvent sur l'histoire intérieure des provinces éloignées ou demi-barbares, et n'en parlent que
1 Pouqueville. II. 398. 399. « Pancirol. Grœv, Thés. VII.
GÉOGRAPHIE HISTORIQUE A l'ÉPOQUE ROMAINE. 209
lorsqu'il s agit de guerres ou d'usurpations. Nous n'essayerons pas de dépasser, même sommairement, le cinquième siècle; nous tenons seulement à dire que la Macédoine, quoique très-déchue, était encore une des provinces les plus importantes de l'empire, et une des plus prospères.
g» Routes de la région macédonienne.
Les principales routes qui sillonnaient la région macédonienne nous ont été données par les itinéraires, et quelquefois par les historiens et les géographes. Nous indiquons sommairement leur tracé par étapes, nous réservant d'établir autant que possible, dans le chapitre suivant, la position des lieux.
La route la plus célèbre, et la plus longue, (417 milles de Dyrrachium à Topiris;) est la voie Egnatia, pavée dans tout son parcours, souvent fortifiée, et ornée d'édifices de toutes sortes aux environs des villes. Elle traversait la Macédoine de l'ouest à l'est, dans le sens qui se présentait naturellement aux Romains et qui répondait le mieux aux intérêts de leur empire. Antérieure à Gicéron , qui Tappelle Via nostra militaris, elle remonte sans doute aux guerres soutenues contre les Besses et les autres tribus thraces depuis le tribunat de Gains Gracchus jusqu'à la mort de Sylla; elle était dès cette époque conduite jusqu'à l'Hellespont, et les distances y étaient marquées par pierres milliaires jusqu'à THèbre. Voici les points de son parcours qui se rapportent à la région macédonienne, avec leurs distances respectives en milles romains :
Dyrrachium. HeracleaXI. Apollonia XVII.
Clodiana XLIII . Cellae XXXIV . Amphipolis XXX.
Scampis XX. Edessa XXVIII. Philippi XXXIII.
Très Tabernae XXVIII. Pella XXVIII. Neapolis XII.
Lychuidus XXVII. Thessalonica XXVII. Aconlisma III.
Nicaea XXXIV. Mellisurgis XX. Topiris (in Thraciâ) XVII.
Un embranchement partait d'Apollonie au lieu de partir
Ad Dianam.
Nicaea.
Très Tabernae.
Barnus.
Lychnidus.
Heraclea,
Pylône.
(le Dyrrachium, et se réunissait au précédent à Glodiana ; il avait deux mutations ou relais, et était plus long de 6 milles.
ApoUonia.
Novae XXIV.
Glodiana XXV.
Polybe et Strabon indiquent * quelques mutations entre celles déjà indiquées, mais sans préciser les distances ; elles se rapportent toutes à la partie appelée le chemin de Candavie, entre Glodiana et Héracléa, et avec eux il faut lire :
Dyrrachium.
Glodiana.
Scampis.
Trajectus.
Strabon et Polybe ne comptent que 412 milles entre Dyrrachium et Topiris, et 267 milles entre Dyrrachium et Thessalonique*; mais il faut que quelque partie de leur tracé soit plus courte, comme, par exemple, entre Lychnidus et Héraclée, ou que leurs chiffres soient fautifs. Cette dernière supposition n'est pas invraisemblable : il semble difOcile, en effet, que la voie Egnatia ait été faite en entier, et divisée par milles, assez tôt pour que Polybe (mort en 122 av. J.-C.) ait pu en être instruit. La distance donnée par lui aurait donc précédé l'établissement des pierres milliaires ; elle serait approximative, et Strabon se serait contenté de suivre son calcul.
Dans ritinéraire d'Antonin, qui remonte au troisième siècle avant Jésus-Christ, la voie Egnatia, d'ApoUonie au Nestus, est ainsi figurée :
ApoUonia. Scirtiana XXVII. Thessalonica XXIX.
Novae XXIV. Castra XV. ApoUonia XXXVI.
Clodianae XXV. Heraclea XII. Araphipolis XXXII.
Scampis XXII. Cellae XXXIII. Philippi XXXII.
Très Tabernae XXX. Edessa XXXIII. Acontisma XXI.
Lychnidus XXVII. Dicœopolls XXX.
1 Polyb. XXIV. 12. - Strab. VII. c. th. § 4. 8. fragm. 10. 13. 21.
GÉOGRAPHIE HISTORIQUE A l'ÉPOQUE ROMAINE. 211
Il y a plusieurs différences dans les distances; Scirtiana et Castra se trouvent indiquées en plus, mais les autres mutations entre Lychniduset Héraclée ne sont pas mentionnées, ce qui permet desupposer un tracé différent. Dicaeopolis n'est pas Pella, réduite alors à Vétat de chétif village; c'est certainement une ville située dans son voisinage^ et probablement Ichnœ. Enfin Acontisma est marqué en Tlirace. Il y avait aussi entre Très Tabernse et Lyciinidus, au passage du Drilo, une mutation appelée Pons Servilii^ et entre Philippi et Neapolis une fontaine. Ces deux indications sont fournies par la table de Peutinger.
La table de Peutinger indique aussi une autre route qui suivait les côtes depuis Apollonie jusqu'à Athènes^ et depuis Athènes jusqu'à Thessalonique, où elle rejoignait la voie Egnatia. Elle avait pour mutations dans la région macédonienne :
A Touest ; Apollonia.
Aulon.
Acroceraunio.
(Puis elle se continuait dans l'Epire et la Hellade jusqu'à Athènes, remontait au nord -est par Elatée, à travers la Thessalie jusqu'à Larisse ;)
A Test ; Larissa. Bada VII.
Olympus XV. Arulos XX,
Stenœ (Tempe) X. Acerdos V.
Sabatium (Sabazion) VII. Berœa XII.
Biuin (Dium) XV. Pella XXX.
Hâtera XII. Thessalonica XXVII.
Anamo XII.
Acroceraunio devait être le passage des montagnes au sud d'Oricum. Olympus répond sans doute au temple d'Apollon x^^l^wvLoç (Baba), et Stense à la sortie du défilé de Tempe, c'est-à-dire au pont du Penée. Enfin la distance de Bérée àPella (30 milles) montre qu'il y avait pour y accéder une route directe, qui passait probablement par Ica-
ris. La roule de Dium à Thessalonique abandonnait à Arulos la ligne de Bérée, se dirigeait par Alorus et le cours du Ludias jusqu'à la mutation de Géphyra, où l'on passait l'Axius, et y rejoignait la voie Egnatia. Toute la Thessalie, la Piérie et la Bottiée étaient desservies [^ar cette voie principale, qui avait à l'intérieur quelques ramifications, notamment de Bérée à Pydna. Cette dernière ramification, donnée par l'itinéraire d'Antonin, suppose même de Dium h Bérée un autre tracé, directement par Pydna.
Larissa.
Dium XXIV.
Pudaia (Pydna) XIX.
Berœa XVII.
Thessalonica LI.
11 est plus simple peut-être de supposer que Pydna répond à Tancieune Pydna, appelée Citrum, qui seule alors devait exister, et qui se trouve dans le tracé de la route précédente, au-dessus d'Anamo. D'un côté, on trouve de Larisse à Bérée 127 milles, et de Tautre seulement 70 ; mais, dans le dernier calcul, ce sont probablement des lieues (%6e), qui équivalent ainsi à un peu moins de 2 milles. Les 127 milles font 1016 stades 2/3 (188*^"-,87), ce qui donne pour chaque lieue un peu plus de 2^"-, 685.
Les routes de la Macédoine autres que la voie Egnatia, paraissent avoir eu Auguste pour auteur; il voulait, en effet, savoir promptement et à volonté ce qui se passait dans les provinces. Nous trouvons dans la table dePeutinger une route au nord-est, qui va de Naïsso à Philippopolis par Sertica, et ne fait que toucher à la région macédonienne. Une autre route, rejointe à Hammeno par celle de Naïsso, va de celte mutation à Thessalonique par la rive gauche de TAxius.
Naïsso.
Ad ileraclem XIV.
Hammeno VI.
ScunisXXI.
Anausaro XII.
Ad fines XXXV.
Ad Uerculem VIH. Prœsides VIII.
Ad Gephalon VIII.
Gurbita XIU.
Stopi (Stobi) VIII.
Antigonia XII.
Slonas (Stena) XI.
Idomenia (Idomene) XII.
Tauriana XX.
(jallicum XVII.
Thessalonica XVI.
GÉOGRAPHIE HISTORIQUE A l'ÉPOQUE ROMAINE. 213
La table de Peutinger, attribuée à Ammien Marcellin, est par conséquent du quatrième siècle, et les mutations au nord de Stobi ne peuvent pas être déterminées avec précision. M. L. Heuzey a pu, sur l'indication de M. Calverth, consul anglais à Monastir, retrouver quelques pierres milliaires autour d'Héraclée; peut-être y a-t-il lieu à quelques reconnaissances analogues autour de Stobi, An tigonia était aux environs de Démir-Kapou, et Stonas au passage du mont Péternik, aux environs d'Almana (Hamman).
Au sud-est deux routes allaient d'Héraclée à Philippi : l'une passait au nord du lac Gercinitis (55 milles).
Philippi. Sarxa XIII.
Drabescus XII. Scotussa XVIll.
Sirymon VIII. Heraclea IV.
Le Strymon est mis ici pour l'Angitas. L'autre route (52 milles) passait au sud du même lac, et se confondait avec la voie Egnatia jusqu'à Gazorus. Elle avait les mutations suivantes : '^
Philippi. Europia VIll.
Triulo (Trogilus) X. Heraclea XVII.
Graero (Gazorus) XVII.
Les mutations de Triulo et de Graera, communes avec la voie Egnatia entre Philippi et Amphipolis, complètent Titinéraire d'Antonin, qui ne les donne pas. Il en résulte que Graero, qui est la même que Gazorus, était à 6 milles d'Amphipolis, puisque Amphipolis était elle-même à 33 milles de Philippi.
A l'ouest, il convient aussi d'ajouter à ces notions générales quelques tronçons de route, et quelques distances. Il partait d'ApoUonie une route qui, au lieu de suivre le rivage, pénétrait par Amantia dans l'intérieur de l'Épire, et ne rejoignait la route du littoral qu'à Nicopolis. Au nord de Dyrrachium, une route suivait le littoral par le pays des Labéates, Rhizonet la Dalmatie : il y avait de Dyr-
rachium à Scodra 50 milles (74''"*,040)etde Dyrrachium à Salone 300 milles (448''''-, 743). Probablement il existait aussi de Dyrrachium à Apollonie une route plus directe , qu i passait par Asparagium, et évitait Glodiana. Nous ne parlons pas de beaucoup d'autres chemins qui nous sont indiqués par les expéditions militaires : généralement leur tracé est trèsvague et uial établi. Cependant il paraît que de bonne heure on se fraya un chemin de Dyrrachium à Thessalonique à travers TOrestide et l'Éordée en évitant la Candavie. Dans la première croisade, Bohémond et les seigneurs de sa suite, parlant de Durazzo, arrivent à Gastorée (Castoria), et y célèbrent les fêtes de Noël ; ils établissent ensuite leur camp dans un pays très-fertile, appelé Pélagonie, y brûlent une ville toute peuplée d'hérétiques (c'est-à-dire de Bulgares, probablement Tancienne Citium, ou Niausta), et arrivent ainsi jusqu'au Bardarius (Vardar) *. L'historien appelle les pays traversés les déserts de la Bulgarie. Grâce aux ravages de plusieurs siècles, le pays était presque sans habitants, et les croisés n'avaient à vaincre que les obstacles physiques.
Les divers passages d'Italie en Grèce sont indiqués par les anciens, qui ont donné les distances avec plus de bonne volonté que d'exactitude :
1^ D'Epidamne ou Dyrrachium à Brindes (en ligne droite, 108 milles environ) :
Strabon : 1,800 stades, ou 225 milles;
Pline : 220 milles;
Itin, d'Antonin : 1,400 stades, ou 175 milles.
2^^ D'Apollonie à Hydrunte (Otrante), trajet le plus court : ^
Tite-Live : 50 milles ;
1 Coll. Guizot. Guill, de Tyr, 11. 102. 103. •
Itin. d'Antonin : 400 stades, ou le même chiffre.
3^ d'Hydrunte à Aulon :
Itin. d'Antonin : 1,000 stades (185 kilomètres).
¥ De Sasos à Dyrrachium :
Itin. d'Antonin : 300 stades \
On passait encore d'Aulon à Rhégium, et les routes d'Hydrunte, de Brindes et de Rhégium aboutissaient à Capoue, où elles trouvaient la voie Appienne.
* Nie. Berger, m Grœ'o, Thés, X. 33. 57. 230. 575. 580.