CHAPITRE XXV
L'opinion des botanistes a varié singulièrement au sujet île la distinction de régions naturelles, tantôt physiques, tantôt botaniques, ou enlin physiques et botaniques en même temps.
Willdenovv (a) avait prétendu rattacher les différentes flores aux chaînes
(à) Dons t steri, Seue Annal., 1797 ; dans Magas. dtr Saturforsch. Freunde. Berlin, 1811 ; rt ailleurs. — Schouw, Grundzugi, j». r,02, ex|>nsp cl mmhat théorie».
de montagnes dites primitives. Ainsi, les Alpes auraient été un centre de végétation, le Caucase un autre, etc. Malheureusement les détails de pareilles hypothèses ne supportent pas la discussion, et d'ailleurs les géologues ont démontre que les montagnes granitiques, appelées autrefois primitives, ne sont point les plus anciennes.
Les opinions de Willdenow n'offrent aujourd'hui qu'un seul mérite, celui de prouver le changement qui s'était fait dans la science, depuis l'époque où Linné (a) avait accrédité la théorie d'un centre unique pour toutes les espèces du règne végétal. La voix de Gmelin (//), en faveur des origines diverses, avait été longtemps étouffée; mais peu à peu l'esprit d'observation généralement répandu et l'ensemble des découvertes, avaient décidé contre une hypothèse, émise par l'illustre Suédois, il faut en convenir, dans un moment d'irréflexion.
Les auteurs modernes ont évité de fonder la distinction de régions botaniques sur des bases géologiques. C'est une nécessité de l'état des connaissances, car la liaison entre les êtres organisés actuels et ceux des époques antérieures est un problème encore bien obscur, et en outre, l'âge des terrains récents, qu'il faudrait surtout connaître pour la question, est précisément ce que l'on connaît le moins. Un jour, il faut l'espérer, on connaîtra exactement l'époque et l'étendue de chaque diluvium, de chaque surface occupée jadis par des glaciers, de chaque submersion ou émersion des continents; alors on pourra classer les flores d'après leurs origines, et l'on trouvera sans doute à chacune des caractères particuliers. La géologie est encore bien loin d'offrir des bases de cette nature, d'autant plus que l'âge des terrains est ordinairement constaté par les corps organisés qui s'y trouvent, tandis que nous, naturalistes, nous demandons, au contraire, que l'âge des êtres organisés puisse un jour être prouvé par des moyens purement géologiques.
M. de Humboldt (c) s'est appuyé en géographie botanique sur la géographie physique, dont il a été, pour ainsi dire, le créateur. Il caractérise les principales régions du globe d'abord par leur climat, résultant de la distance de l'équateur, de l'élévation au-dessus de la mer et des influences locales des mers ou des continents ; puis il esquisse â grands traits, en homme d'imagination et d'observation à la fois, les caractères les plus saillants des végétaux sous les différentes conditions qui les entourent. Évidemment, la géographie physique fournit des bases de la plus haute importance à toute division naturelle du globe. La séparation des conti-
(o) De telluris incremento, 1743, dans Amœn. acad., vol II. (b) Flora Sibtrica, prtef., p. ex, 1757. (tj Prolegomcna, 1815, |». xxmv.
nents et des îles par de vastes étendues de mer, et la limite des neiges perpétuelles, sont des laits de premier ordre, puisque la mer et les neiges sont des obstacles à l'établissement et au transport des espèces. Malheureusement, les autres circonstances de géographie physique sont susceptibles d'une infinité de combinaisons et de modifications qui rendent les distinctions de régions Tort arbitraires. Ainsi, d'après la température seule, on peut établir des zones selon les moyennes de Tannée, ou des saisons, ou des mois, selon les sommes au-dessus de chaque degré de température, selon les extrêmes de Tannée, des saisons, des mois, et selon l'étendue des variations. Toutes ces conditions influent sur les plantes, par conséquent, toutes les régions fondées sur Tune quelconque de ces données auront des caractères particuliers de végétation. L'humidité présente les mêmes variations et n'a pas une importance moindre. La durée des jours, la présence et la durée des neiges sur le terrain, et d'autres circonstances physiques peuvent aussi influer. On voit que les conditions de cette nature sont excessivement nombreuses, qu'elles se croisent et se combinent de mille manières, et qu'en définitive, quand on descend dans les détails, elles conduisent à des régions qui offrent partout des transitions, ou plutôt elles aboutissent à un morcellement indéfini de la surface terrestre , chaque localité ayant véritablement des conditions physiques uu peu différentes de celles des localités voisines. En résumé, d'immenses régions, fondées sur la distinction des continents et sur les zones équatoriales, tempérées, polaires, et pour chacune d'entre elles des subdivisions jusqu'à un certain point arbitraires et certainement en nombre illimité, voilà ce qui résulte de considérations purement géographiques et physiques.
De Candolle (a) a cherché dès 1820 une division du globe fondée sur des considérations essentiellement botaniques. Il était frappé de cette circonstance qu'étant donnés deux points, très analogues sous le rapportée la température et de l'humidité, mais éloignés Tun de l'autre; se trouvant, par exemple, Tun dans l'Amérique équinoxiale, l'autre dans l'Afrique également équinoxiale, les espèces des deux flores peuvent être toute» ou presque toutes différentes, du moins les espèces phanérogames. En étudiant les causes de transports de graines, il croyait pouvoir expliquer le petit nombre d'espèces qui se trouvent commîmes à des localités fort éloignées. Il concluait de là qu'il existe des régions botaniques, c'està-dire (b) « des espaces quelconques qui, si Ton fait exception des espèce*
(a) Essat élémentaire de géographie bolaniqw, dix-huitième volume du Dtct. in se. nat.
(b) fMf.,p. 32 des exemplaire! tirés à part.
introduites, offrent un certain nombre de plantes particulières, qu'on pourrait nommer véritablement aborigènes. » Passant ensuite à l'application, il énumérait vingt régions, et ajoutait qu'il en existe peut-être davantage, et que les limites de plusieurs d'entre elles sont ou inconnues, ou incertaines.
En m'appuyant sur les mêmes idées, c'est-à-dire principalement sur les espèces propres à certains pays et sur leur proportion relativement aux espèces plus répandues, j'élais arrivé, en 1830, à distinguer une cinquantaine de régions (a). Chaque région devait être un espace de pays borné, autant que possible, par des limites naturelles, et tel que les espèces qui lui sont propres fussent au moins la moitié de toutes celles qu'on y trouve. Je m'aperçus bientôt (/>) que l'inégalité extrême de l'aire des espèces dans les différentes parties du monde obligerait à distinguer des régions plus nombreuses et surtout plus inégales, si l'on voulait adopter ce système complètement.
Il y avait au fond, dans notre manière de voir, l'arrière-pensée de créations d'espèces dans des centres déterminés et séparés. C'était baser une division sur un principe vrai en thèse générale, mais vague et incertain à plusieurs égards et pour les détails. A ce défaut s'enjoignaient d'autres qui se sont révélés promptement. On oubliait trop, dans ce temps, combien les localités explorées par les voyageurs étaient rares et isolées. Les collections présentaient pour chaque pays une multitude d'espèces nouvelles, et en même temps les points intermédiaires étaient inconnus et ne comptaient en quelque sorte pour rien. On semblait les regarder comme des mers ou des déserts, au lieu de penser qu'ils pouvaient avoir eux mêmes des espèces propres et donner lieu à des mélanges entre les espèces de régions voisines, distinctes en apparence. La nature des cartes de géographie encourageait à cette sorte d'illusion. Je me rappelle très bien l'époque où le Texas ne présentait aucun nom de ville, aucune ondulation du sol, absolument rien autre qu'un grand espace blanc qui séparait les fitals-l'nis et le Mexique. Les plantes de ces deux pays étant d'ailleurs presque toutes différentes, on s'habituait à regarder la zone intermédiaire comme un Sahara, tandis que c'est une succession continuelle de prairies fertiles, avant aussi leurs espèces et formant, ou une transition, ou un centre, comme on voudra l'appeler. Le désert du Sahara lui-même ne fera bientôt plus l'impression qu'il fait encore sur les esprits, car on commence à indiquer les oasis dans les cartes, et l'on entend parler fréquemment de villes situées dans ces oasis.
(a) Monographie des Campanulées, in-4, p. 70 <-l 80.
(b) IfUroduaton à t ttudê de la botanique, 183b, vol. Il, p. 302.
Le point de vue duquel nous parlions, mon père et moi, avait l'inconvénient de laisser de côté certains faits de végétation qui caractérisent les llorcs avec autant de raison que la présence d'espèces particulières. Je veux parler de l'abondance de quelques espèces, de la nature, de la fréquence et de la spécialité des genres et des familles, de la culture souvent générale de quelques espèces, etc.
Schouw suivait une meilleure voie lorsqu'il distinguait des régions d'après un ensemble de caractères botaniques : i* la moitié au moins des espèces connues devait être composée d'espèces propres à la région ; 2 le quart des genres devait se trouver dans le même cas, ou au moins les espèces de ces genres devaient s'y trouver en maximum et n'exister ailleurs que sous forme de représentants isolés; 3» certaines familles devaient être propres au pays, ou s'y trouver au moins dans une proportion exceptionnelle. A défaut du dernier de ces caractères, on devait se contenter des premiers, et plus particulièrement, de différences marquées dans les genres.
Ces conditions, quelque bien choisies qu'elles fussent, ne sont pas suflisantes. Elles ne tiennent aucun compte de l'abondance des espèces, tant spontanées que cultivées. La bruyère commune dans l'ouest de l'Europe, l'Aides pectinata dans les Vosges, l'Abies excelsa dans les Alpes, ne jouent-ils pas un rôle immense? L'olivier, quoique cultivé, n'est-il pas caractéristique dans la végétation de certains pays? D'autres circonstances, telles que l'étendue des forêts, des prairies, la proportion des espèces ligneuses, etc., ne mériteraient-elles pas de figurer comme traits dislinctifs de régions? D'ailleurs, il est impossible de ne pas remarquer combien les conditions énoncées par Schouw sont arbitraires dans leurs limites. La moitié des espèces propres au pays, pourquoi pas les | ou ^ ? Le quart des genres, pourquoi pas une autre fraction? Et ainsi de suite.
Schouw s'était aperçu lui-même des côtés faibles de sa méthode, car il a proposé plus tard (a) une division par régions fondée sur des principes absolument différents. Dans ce nouveau mode, il s'appuyait sur la température moyenne (la moins importante de toutes), sur les familles dominantes, les genres principaux, les arbres et arbustes les plus communs et les cultures principales. Il abandonnait les caractères tirés de la proportion des espèces et des genres propres à chaque pays, sans doute à cause de la difficulté de constater les faits, au milieu des extensions si variées des espèces etdu grand nombre de genres plus ou moins divisés entre plusieurs pays. Schouw, dans son dernier travail, n'a point donné déchiffres à l'ap-
(o) Linnœa, VIII, 1833, )». b25, traduit dans A»n. se Ma/., 1835, toi. III, p. 117.
DIVISION DES SURFACES TERRESTRES EN IlÉGIONS NATURELLES. 1303
pui des assertions concernant telle ou telle famille, tel ou tel genre. Dans beaucoup de cas, on aimerait avoir la preuve non-seulement que la famille est dominante ou caractéristique, mais aussi qu'une division différente d'un continent ne fournirait pas des régions tout aussi distinctes. Ainsi, les États-Unis se trouvent divisés en deux régions, l'une au nord du 36* degré de latitude, l'autre au midi; mais il aurait fallu prouver qu'en prenant le 36« degré pour centre d'une région, au lieu de le prendre pour ligne séparative, les États de la Nouvelle-Angleterre au nord , et la Floride au midi, n'auraient pas offert, comparativement au centre, les conditions qui constituent des régions selon le système adopté. De même pour plusieurs autres des divisions proposées.
Dans ce dernier travail, Schouw emploie deux modes pour désigner chaque région. L'un fondé sur les genres ou familles principales, est incommode et arbitraire; la région des Magnolia, pour le midi des États-Unis (non pour l'Asie orientale) ; des Labiées et Caryophyllées, pour la région méditerranéenne ; des Scitaminées, pour les deux presqu'îles de l'Inde, etc. L'autre mode est bizarre, je dirai môme un peu puéril: les régions sont nommées d'après les auteurs qui ont le plus contribué à la connaissance de la flore dont il s'agit. Ainsi, la région de la mer Méditerranée porte le nom de région de Candolle, pourquoi pas de Sibthorpou de Tournefort? Celle du nord des États-Unis porte le nom de Michaux, pourquoi pas de Torrey, de Pursh ou d'un autre botaniste américain? Le Cap est la région de Thunberg, comme s'il était nécessaire de rappeler un botaniste dont les travaux ont été si médiocres! Assurément, les noms géographiques ordinaires sont plus commodes, plus clairs et mieux à l'abri de tout reproche.
Plusieurs botanistes ont donné des divisions analogues aux nôtres et à celles de Schouw. Les uns, MM. Lindley (a) et Bentham (fe), par exemple, avaient en vue certaines familles dont ils s'occupaient, plutôt que la question générale de division par régions. D'autres ont voulu perfectionner la division d'après les principes mêmes de Schouw, en donnant, par exemple, une attention plus grande aux conditions de climat et de configuration géographique. Je citerai MM. Grisebach (c), à l'occasion des Geutianacées, Frankenheim, dans ses Mémoires sur la distribution des Rosacées et des Acanthacées (d), Hinds (e), dans des mémoires spéciaux de géographie botanique. Enfin, d'autres botanistes, s'occupant de diverses Flores, ont
(a) Orchidea, 1 vol. in-8, 1830, p. IVU.
(b) Labiatarum gênera el 5p., 1 vol. in-8, 1836 ; tableau final.
(c) Gentianece, in-8, 1839, p. 35.
td) Linnœa, 1843, XVII, p. 548, et 1848, XXI, p. 526.
(«) Hooker's LondonJourn., 1842, p. 312 ; Ann.andmag. ofnal. hist., 1845 ; extrait
en français par bucliartrc, Hev. tof., I, p. 83.
donné des divisions par régions, les unes très bornées et locales, les autres d'une étendue qui les élève au rang des régions générales admises par Schouw. La division du Brésil, par .M. de Martius («), en est un exemple important, d'autant plus que l'auteur indique à l'occasion du Brésil, une division botanique du continent tout entier de l'Amérique méridionale.
Meyen (6), dans sa Géographie botanique, s'est contenté de diviser le globe en zones équatoriale , tropicales, subtropicales, etc. ; puis, d'après l'élévation au-dessus de la mer. Il part de là pour donner, d'une manière diffuse et incomplète, un aperçu de la végétation de chaque zone horizontale ou verticale.
M. R. Brovvn a comparé souvent des tlores de pays tantôt éloignés, tantôt rapprochés, les uns restreints, les autres fort étendus. Il ne parait pas admettre une division de la terre selon des régions botaniques précises et naturelles. Je n'ai rencontré, du moins, dans ses ouvrages, aucune allusion à l'existence de semblables régions, envisagées comme un fait applicable à tous les pays.
Cette revue de l'opinion des auteurs conduit à des résultats assez frappants.
En effet, les uns n'admettent point de division générale et positive par régions; les autres en admettent, mais alors ils parlent de principes divers et arrivent à des régions complètement différentes. Je vois même qu'en suivant tel ou tel principe, on conclut à des régions plus ou moins nombreuses, qui ne sont presque jamais semblables:De Candolle, Schouw ( V' époque), Schouw (*2' époque }, Grisebach, Lindley, Bentham, Frankenheim, de Martius, Hinds, et moi-même, avons examiné séparément la question, et sommes parvenus à des régions dont le nombre relatif varie de 1 à 3, et dont peutêtre pas une seule n'est identique dans la majorité de nos ouvrages. Qu'est-ce donc qu'une division de cette nature? KHe doit être arbitraire et artificielle, en grande partie. Certainement, lorsqu'une division part de principes vrais, il n'en découle pas des diversités pareilles d'appréciation. Voyez pour la classilicalion relative aux formes : les ~ peut-être des espèces admises par Bauhiu sont restées dans les livres, la majeure partie des genres de Tourneforl est admise de nos jours. Voilà pour des associations vraiment naturelles. À mon avis, toute classification dont les résultats principaux ne sont pas reconnus par la majorité des auteurs, même par ceux qui partent de points de v ue différents, n'est pas une classification naturelle.
Je tiens donc les divisions du globe par régions, proposées jusqu'à
(a1 Dans (iramineo? brasil., in-8. p. N45 ; dans Flora bot. leit., 1837, p. 506; Getchrte Anseiyen, 1837, n. 128. extrait dans Wikstr. lahr. fler., 1837, p. 233. (h) Grundiist <k> V(lanze>Kjo»jia}th\i\ I vol. in-8, p. 189.
présent, pour des systèmes artificiels en grande partie. Les règles en sont trop arbitraires, et les régions obtenues ne sont ni semblables dans la majorité des livres, ni reconnues par le consentement du plus grand nombre des botanistes.
Elles ont nui à la science, comme cela arrive presque toujours quand une division artificielle est considérée comme naturelle. Ainsi, on a pris beaucoup trop l'habitude de citer telle ou telle région comme la patrie d'une espèce, tandis que d'ordinaire une espèce s'étend sur une petite partie de la prétendue région, ou quelquefois la dépasse et empiète sur ce qu'on appelle une autre région. Parmi les espèces qu'on dit vivre dons la région de la mer Méditerranée, il y en a peu qui s'étendent de l'Espagne à la Syrie, ou du Maroc à la mer Noire. Dans les régions réputées les plus naturelles il en est de même : par exemple, dans l'Afrique australe, une multitude d'espèces, qu'on dit du Cap, ne croissent pas autour de la ville du Cap, et un très grand nombre de celles du Cap ne s'étendent pas dans les districts de l'intérieur ou vers Port-Natal; tandis qu'un certain nombre, il est vrai un nombre assez petit, se retrouvent dans l'Afrique inlertropicale et même en Abyssinie. Les genres, les familles, qu'on dit souvent propres à une région, le sont généralement moins qu'il ne semble. On oublie trop combien les espèces, les genres et les familles sont des groupes dont les habitations se pénètrent mutuellement, se mélangent et s'étendent chacune sur des surfaces inégales et diverses, de manière à couvrir le monde entier d'un réseau à mailles très inégales. Le progrès des découvertes donne un démenti continuel à ces divisions du globe par régions positives et distinctes. Il n'est pas un auteur de Flore qui ne trouve la province, le district ou l'Ile dont il s'occupe une sorte de région naturelle, distincte des pays adjacents, ou qui ne divise l'espace qu'il considère en régions, dont Schouw ne parle pas, et qui ont cependant des caractères particuliers (a). D'un autre côté, une foule de voyageurs, lorsqu'ils passent d'une région à l'autre, et surtout quand ils pénètrent dans des pays non explorés, intermédiaires entre ceux déjà connus, ne peuvent s'empêcher de dire : telle flore constitue une région botanique intermédiaire.
De fait, il y a partout, dans les phénomènes physiques et dans les caractères de végétation qui s'y rattachent, des transitions, bien plus que des sauts brusques et évidents. En marchant du Labrador à Terre-Neuve, et de Terre-Neuve à la Floride, où sont les limites naturelles, évidentes, incontestables, de température, d'humidité, de végétations différentes?
(a) Voir surtout la division du Cap en cinq régions et vinfrt sous-réjfioni par E. Meyer (Zwei Pflans. geogr. Dorum.). Plusieurs des sous-répons sont plus distinctes entre elles d'après les règles posées par ScllOUW, que la région de la Méditerranée no l'est de l'Europe tempérée, ou l'Europe tempérée de la Sibérie.
Chaque zone de quelques lieues oiïre un changement de climat et voit s'arrêter quelques espères, ou se modifier la proportion de certains genres et de certaines familles. La transition n'est pas uniforme, mais elle existe partout. De même, dans la direction des grands lacs à la Louisiane et au Texas; et, sur la côte occidentale, de Kotzebue sound à POrégon, de l'Orégon à la Californie, de la Californie à Panama.
Dans notre Europe, où les chaînes de montagnes déterminent, par exception, des limites naturelles plus positives, les régions ne sont pas toujours tranchées. En allant du bassin de la mer Méditerranée en Laponie, on rencontre des modifications de climat et de végétaux assez irrégulières. Je conviens que l'abri déterminé par les Cévennes, les Alpes méridionales et les Apennins produit une différence de végétation sensible à tous égards en passant d'un côté à l'autre, mais déjà dans le Languedoc une foule d'espèces dites de la région méditerranéenne n'existent pas, et les familles principales ne sont pas selon les proportions qu'on trouve en Corse ou en Sardaigne. En outre, la Lombardie et le Piémont d'un côté, le sud-ouest de la France et le plateau central de l'Espagne de l'autre, ne forment-ils pas des transitions entre la région méditerranéenne et celle de l'Europe tempérée? Ce sont «les intermédiaires quant aux espèces, aux genres principaux, à la proportion des familles, aux cultures les plus apparentes, en un mot à tous les caractères de végétation. Avançons vers le nord : les espèces s'arrêtent, l'une au centre de la France, l'autre vers la région du Rhin, une troisième croise les précédentes du nord-est au sudouest, ou vice verad (voyez les cartes 1 et 2); les grandes familles, comme les Légumineuses et les Composées diminuent et augmentent graduellement. Tout cela continue jusqu'en Laponie, excepté dans certains districts, où des causes locales déterminent une modification plus rapide. Entre l'Europe septentrionale et la Sibérie, aucune limite véritable. La moitié des espèces phanérogames de Saint-Pétersbourg se retrouve encore en Daourie (a); les genres sont presque tous semblables; et si l'on comparait deux provinces près de l'Oural, l'une en Europe, l'autre en Asie, la transition serait insensible.
Les difficultés sont les mêmes pour plusieurs Iles ou archipels. Dans la zone équatoriale et dans les zones tempérées, chaque île a des caractères dislinctifs de végétation , et c'est une chose souvent arbitraire de grouper des îles plus ou moins rapprochées, plus ou moins analogues, de manière à les présenter dans les ouvrages comme une région naturelle. Héunirat-on Yan-Diémen à la Nouvelle-Hollande? Bourbon et Maurice à Madagascar? Si l'on considère les lies Canaries et Madère comme une région, à
{a) Turczaninow, Bull. Soc. Mosc, 1842, p. 15.
cause de certains rapports bien constatés, les îles Açores et les îles du cap Vert devront-elles entrer dans la môme région? Toutes les îles au midi de l'Asie feront-elles une seule région à cause de leur rapprochement et des transitions de l'une à l'autre? On sent bien vite, par ces exemples, que la séparation matérielle des flores par des mers ou bras de mer ne simplifie pas la question et que la constitution de régions botaniques, en nombre déterminé, avec des caractères positifs, n'est guère plus facile pour les îles que pour les fractions d'un continent.
Les obstacles contre lesquels on est venu échouer dans cette division par régions botaniques, sont de deux catégories différentes.
1° Les véritables caractères de végétation, ceux surtout qui ont de Pimportance, ne sont connus que pour un très petit nombre de flores. On veut apprécier le degré d'analogie de deux provinces voisines, de deux îles ou archipels peu éloignés, et l'on ignore, par exemple, le degré de fréquence des espèces, le degré de fréquence des genres et des familles, choses compliquées, desquelles résulte cependant une bonne partie de l'effet produit par chaque végétation. Le nombre des espèces et des genres propres à chaque pays, ou communs à plusieurs, n'est pas toujours constaté. Si les pays que l'on compare sont étendus, on ne tient pas compte, peut-être , du fait que beaucoup d'espèces sont cantonnées en un seul point et ne caractérisent nullement la végétation de l'ensemble du pays. Les Flores étrangères à l'Europe ou aux États-Unis sont presque toutes incomplètes, et d'ordinaire la série des familles n'est pas même achevée; les Flores européennes et celles de l'Union américaine ont été rarement rédigées en vue de travaux de géographie botanique. Souvent ne renferment pas les faits qui seraient essentiel* à connaître. Nous en sommes donc, pour la constitution de régions botaniques naturelles, au point où l'on en serait pour la constitution des familles si l'on ignorait dans les deux tiers des cas l'adhérence ou la non-adhérence des pétales; dans d'autres cas, la présence de l'albumen, ou la forme de l'embryon. On aurait beau connaître deux ou trois caractères, plus complètement qu'on ne connaît certains faits de géographie botanique, la constitution des groupes n'en serait pas moins imparfaite, superficielle, et quelquefois arbitraire.
2° Les méthodes logiques , appropriées à la question , n'ont pas été appliquées. Chacun a groupé les pays en régions, dites naturelles, suivant certains aperçus , certains faits séparés de l'ensemble, et l'on a oublié (pie toutes les bonnes classifications se ressemblent dans leurs principes et même dans leur forme. Ainsi, toute classification non-seulement doit s'appuyer sur l'ensemble de plusieurs caractères bien connus et dont la valeur a dû être étudiée; mais elle doit aussi se composer de groupes
i 308 DIVISION DES SURFACKS TERRESTRES EN RÉGIONS NATURELLES.
d'ordre divers, compris les uns dans les autres. Dans le cas actuel, nonseulement on ignorait des éléments importants, mais encore on a voulu établir vingt régions, ou cinquante régions, supposées d'importance analogue, en laissant de côté les divisions supérieures et inférieures, qu'on sait bien exister cependant. On a cherché à constituer quelque chose comme les groupes appelés familles dans la classification botanique, sans parler des autres groupes appelés classes, genres et espèces. Or, tout se lie dans une classification naturelle, et il est impossible de bien établir un groupe sans voir sa place dans le groupe supérieur et ses subdivisions en groupes subordonnés.
L'état de la science est loin de permettre une classification botanique des pays selon ces principes de toute méthode naturelle. On peut cependant apercevoir les traits généraux d'une bonne division de la terre sous le point de vue botanique. Certaines considérations d'un ordre élevé qui nous sont devenues familières par les chapitres précédents peuvent et dorent nous diriger.
Tous les faits de botanique géographique se rattachent à deux catégories de causes : 1" à des circonstances antérieures à l'ordre de choses actuel, c'est-à-dire à des faits de création et de répartition antérieure de* formes végétales, combinées avec la disposition géographique successive des terres qui pouvaient se couvrir de plantes ; 2° aux climats qui existent depuis quelques milliers d'années, et en général aux circonstances variées de notre époque, lesquelles arrêtent, restreignent, ou étendent les formes végétales a la surface des îles et des continents tels qu'ils existent aujourd'hui.
La première de ces deux catégories de causes est probablement la plus importante, mais c'est la moins claire, la moins facile à étudier, au moins sous certains rapports. On en tient compte, en partie, lorsqu'on s'attache aux divisions actuelles des surfaces terrestres, car elles remontent fréquemment à des époques géologiques antérieures. Il est bon de comprendre qu'en distinguant, par exemple, l'ancien et le nouveau monde, les ïones équatoriale, tempérées sèches, tempérées humides, etc. , le motif dirigeant n'est pas d'employer des divisions plus ou moins commodes, ni de suivre aveuglément certains usages; le motif est de rattacher des faits essentiels de géographie botanique à leurs véritables causes, savoir la disjonction des deux groupes de continents depuis une époque antérieure aux êtres organisés actuels, et l'influence actuelle des climats. Ajoutons, en nous fondant sur l'observation, que la séparation de3 terres et leur éloignement, sont dus conditions plus puissantes de différences de végétation que les conditions présentes des climats.
Ces dernières ne sont pas seulement les moins importantes, elles sont de plus excessivement varices, et j'ai déjà fait remarquer qu'elles se perdent dans une infinité de complications et de transitions. Les subdivisions botaniques les suivent dans cette voie embarrassante. Aussi, après la grande division de l'ancien et du nouveau monde, qui n'offre d'ambiguïté que dans la zone polaire où les continents se confondent et où des événements antérieurs ont établi une grande similitude des êtres organisés, les divisions moins vastes tirées du climat, et surtout les subdivisions de celle-ci deviennent de plus en plus embarrassantes. Il en est de cela comme des groupes concernant la forme des végétaux : tout le monde admet les grandes classes, môme les familles; on conteste plusieurs genres; on conteste bien plus d'espèces encore; enfin, quand on arrive aux subdivisions des espèces, on est absolument dans le vague, personne ne pouvant se flatter de les connaître^ toutes et de les caractériser clairement.
Le moyen rationnel de représenter la complication extrême des faits en géographie botanique, c'est de multiplier les groupes subordonnés, en d'autres termes de diviser et subdiviser beaucoup, jusqu'au point d'arriver à des districts, à des îles fort petites, qui ont aussi leurs caractères de végétation. Les principales divisions géographiques, c'est-à-dire les terres, grandes ou petites, éloignées les unes des autres, se divisent, pour la plupart, en régions fondées sur les climats, lesquelles se subdivisent en régions d'importance moindre, mais analogues à celles admises par Schouw. Ces régions se subdivisent encore, presque toujours, géographiquement et botaniquement , en provinces, groupes de montagnes, archipels ou îles séparées; lesquelles se composent encore de districts, de montagnes ou d'Iles; enfin, on arrive aux localités qui sont ici le terme extrême, comme les individus dans la classification botanique.
Je n'essaierai nullement de proposer une division fondée sur ces bases naturelles. Ce serait un travail impossible, puisque pour la plupart des pays on ne connaît encore qu'une petite partie des caractères de végétation. Dans l'état actuel de la science, il faut se borner à comparer, quand on le peut, une végétation contenue dans des limites de géographie physique avec d'autres, sans s'inquiéter si les pays dont on s'occupe doivent figurer dans une classification générale, comme grandes régions, comme régions, sous-régions, districts, etc. Quel que soit le degré dans cette hiérarchie d'une classification naturelle à créer, chaque réunion géographique de végétaux offre certains caractères, certains rapports et ceitaines différences, quand on les compare avec des végétaux de pays différents. Contentons-nous de ces observations partielles. De leur ensemble, mais dans un avenir éloigné, lorsque les Flores locales seront infiniment plus nom-
breuses, moins imparfaites, et qu'elles se rattacheront davantage à des limites physiques et non purement politiques, il sortira cette classification de géographie botanique seule vraie et naturelle, classification compliquée, qui résumera l'état actuel du règne végétal et qui jettera même un grand jour sur son état antérieur.