EXEMPLES DE NATURALISATIONS MANQUÉES
dans la campagne, il y a quinze ou dix-huit ans, les graines de plusieurs centaines d'espèces recueillies au jardin botanique ; personne n'en a vu aucun effet.
M. Gosse, le fondateur de la Société helvétique des sciences naturelles, retiré dans son hermitage de Mornex, sur Salève, avait soin de cultiver des plantes de montagnes pour les naturaliser autour de lui. L'expérience a duré longtemps, et la Flore de Mornex ne parait pas avoir changé le moins du monde.
t Boissier de Sauvages, dit son neveu, M. d'Hombres-Firmas (Opusc.f 1848, II, p. 373), lorsqu'il venait visiter ses frères et son pays, portail toujours des paquets de graines et de plantes qu'il croyait utile ou curieux de propager; il les mettait dans les bois, dans les prairies, au bord des fontaines à Sauvages, où plusieurs se sont naturalisées depuis plus d'un siècle (a). L'intempérie des saisons en a fait périr cependant une bonne partie. M. le docteur Dumalet et l'abbé Desroches, botanistes de ce pays, m'ont dit avoir trouvé jadis, au quartier de la Combe-Mousseuse particulièrement, des plantes exotiques importées par mon grand oncle; je les ai vainement cherchées quand je commençais à faire un herbier. » M. d'Hombres cite quelques espèces, mais elles existent aussi sur les montagnes de la Lozère, non loin des Cévennes, et elles peuvent par conséquent venir d'une autre origine que les semis de Sauvages. On voit que si M. d'Hombres croit volontiers à des résultats positifs, il n'en cite aucun de probant et il assure môme que la plupart des plantes semées avaient disparu.
M. d'Hombres (p. 372) parait croire que les plantes de montagnes qu'on trouve dans les Cévennes à l'endroit appelé Ort de Diou (Hortus Dei) viennent en partie de naturalisations faites par les professeurs de Montpellier. Il indique cependant lui-même un auteur du pays (Bouger, Topogr. du Vigan) d'après lequel les prêtresses d'Isis venaient jadis de Nîmes cueillir des simples à VOrt de Diou. Je vois aussi que Gouan (Herbor., p. 201) ne donne pas aux plantes de cette localité une origine étrangère artificielle.
Les essais de naturalisation ont été nombreux et persévérants autour de Montpellier. Nissole avait commencé. Plus tard Gouan en lit beaucoup ; il les raconte dans son ouvrage intitulé : Herborisations aux environs de Montpellier y p. IX et 226. On voit dans*ce livre que Gouan lui-même et un autre botaniste du pays, Amoreux, avaient semé intentionnellement
(a) Je possède l'exemplaire du Species de Linné, ayant appartenu à Boissier de Sauvages. On y voit de sa main beaucoup de notes sur des caractères ou des localités, mais je n'ai rien trouvé sur ce sujet.
800 CHANGEMENTS DANS L'ilABlTATIOTI DES ESPÈCES.
ou planté des centaines d'espèces dans diverses localités qu'ils indiquent exactement. Gouan donne sa liste des noms d'espèces. Amoreux avait déposé la sienne dans les registres de la Société des sciences de Montpellier. Les essais datent de 1767 à 1771; or je crois pouvoir dire qu'à l'époque où mon père résidait à Montpellier, en 1810-16, on n'en voyait plus guère de traces (o). M. Moquin-Tandon, en 1827, a semé beaucoup de graines dans les localités les plus connues des environs de Montpellier, à Gramont, Lavalette, Fonfrède, aux prés d'Arènes, au portJuvénal ; pas une seule, me dit-il dans une lettre récente, n'a voulu se naturaliser. MM. Delile et Dunil m'ont cité quelques espèces qu'on croit naturalisées à Montpellier, parce que Magnol n'en parlait pas et qu'elles sont cependant fort apparentes(6). Je ne trouve aucunede ces espèces dans la liste de Gouan. Peut-être sont-elles dans la liste inédite d'Amoreux; mais je crois plutôt que ces plantes, toutes originaires de la région méditerranéenne, se sont propagées de proche en proche, ou se sont échappées «tes jardins, ou encore ont été transportées par les mille moyens qui agissent depuis des siècles sur les côtes de la mer Méditerranée. M. Targioni-Tozzetti a souvent répandu des graines de jardini autour de Florence, d'après ce que m'a appris M. Morirand. Le résultat a été le même qu'à Montpellier, c'est-à-dire nul ou très douteux, au point que les botanistes n'en parlent plus. On mentionne aussi à Florence des espèces naturalisées depuis l'époque de Micheli , mais ce sont des plantes du bassin de la Méditerranée, et rien ne prouve qu'elles ne se soient pas répandues de proche en proche, ou par les divers moyens qui naturalisent les plantes de pays rapprochés, indépendamment des semis des botanistes.
Les essais de naturalisation manquent donc très souvent en Europe. 11 n'en est probablement pas de même dans les pays nouvellement colonisés. Là on apporte des plantes qui n'ont pas été essayées et qui viennent ordinairement de régions fort éloignées , à l'égard desquelles il ne manquait, on peut le dire, que des moyens de transport pour se répandre. Les plantes que Gouan et Amoreux jetaient avec profusion autour de Montpellier avaient toutes été cultivées dans le jardin botanique, et se seraient peut-être naturalisées d'elles-mêmes si elles en avaient été susceptibles. Dans un pays neuf, aucune chance pareille d'exclusion n'existe. Du reste, il est possible qu'en Europe , surtout dans le midi, on pût obtenir de meilleurs résultats en choisissant mieux les espèces et en répandant les graines
(a) Un manuscrit de mon père, rédigé de 181.1 à 1820, porte que sur plus de 800 espèces, toutes susceptibles de vivre en plein air à Montpellier, que Gouan avait semées dans la campagne, on pouvait à peine en ciler une feule qui se lïU naturalisée à demeure.
(6) Ce sont les Tnlipa ocnlus-solis, Anémone enmnaria, Xanthium BpioOMfm, Onopordonum virens, et Hypericnm crispum.
DE L'ENSEMBLE DES FAITS DE NATUIIALISaTION. 801
autrement. Il faudrait penser aux plantes de pays analogues à relui où I on essaie. Ainsi des espèces de Sibérie auraient bonne chance en Suisse; des plantes du Chili et de la Californie, en Espagne, dans le midi de la France; des plantes du nord-ouest de l'Amérique, eu Angleterre, etc. De même aux États-Unis des plantes du Japon se naturaliseraient aisément, et au Cap, des plantes de la Nonvelle-Holiande. l u tout pays les espèces aquatiques et celles des lieux humides ont de lionnes chances, de même que l<-s plantes des décombres el celles des terrains cultivés. Les espèces à grande habitation doivent mieux réussir. Entin la manière de semer doit faire beaucoup. On a plus de chances favorables en répandant une seule année une grande quantité de graines dans une seule localité bien choisie, qu'en semant d'année en année et dans plusieurs endroits différents. Par le procédé que j'indique on met l'espèce nouvelle un peu plus dans la condition des anciennes, d'avoir beaucoup d'individus et beaucoup de graines, en état de lutter contre les espèces envahissantes et contre les accidents de toute nature.
ARTICLE VII
de l'ensemble des faits de NATrnu.isvnoN.
Je viens d'énumérer des laits de naturalisation bien constatés et des tentatives qui ont échoué. Chacun peut apprécier par là le degré de probabilité et d'importance des transports de graines, et la valeur des obstacles qui s'opposent à l'introduction de nouvelles espèces dans une région. Ce n'est plus par théorie, c'est par l'expérience qu'on peut maintenant en parler.
A l'occasion de chaque pays pris pour exemple, j'ai indiqué les résultats fondés sur une observation de deux ou trois siècles; ils sont souvent identiques d'un pays à l'autre. Cela m'engage à faire ressortir quelques faits généraux, qui sont, pour ainsi dire, les lois du phénomène.
L'action directe ou indirecte de l'homme est, de tous les moyens de transport, le plus actif, depuis plusieurs siècles. Le commerce des graines pour l'agriculture et l'existence des jardins botaniques sont les deux causes qui produisent le plus de naturalisations.
Viennent ensuite les transports involontaires avec le lest des vaisseaux, les marchandises, etc., les plantations faites avec intention de naturaliser, et d'autres modes d'action de l'homme.
Us causes naturelles (le vent, les rivières, les courants, les glaces tloUantes, les oiseaux et animaux sauvages) n'ont amené mille pajl des naturalisations d'espèces, constatées par une observation directe, à moi us que ce ne soit sur une terre continue. Au travers d'un bras de mer courue
la Manche, et à plus forte raison, au travers d'un Océan, ces causes de transport ont été ou nulles, ou sans effet, depuis que l'homme observe. Dans les pays intertropicaux, les courants semblent avoir introduit quelques espèces, mais on en est réduit sur ce point à des conjectures plus ou moins probables.
Ainsi, plus on remonte la chaîne des temps, plus les naturalisations devaient être rares. Avant l'apparition de l'espèce humaine dans un pays, elles étaient excessivement rares. Les différentes Flores ont eu alors une époque de vie locale, presque sans mélange d'un continent à l'autre et d'une lie à une terre voisine. Cependant, à une époque beaucoup plus reculée, les conditions physiques et géographiques étant différentes, cerlaines causes de transport auraient eu plus d'importance, et des causes maintenant insignifiantes ont pu jouer un grand rôle.
L'activité humaine étant aujourd'hui la cause prépondérante, les naturalisations sont d'autant plus nombreuses dans un pays que la population y est plus grande, plus civilisée, et que les rapports avec l'étranger y sont plus nombreux. Cependant, les pays septentrionaux présentent des obstacles d'autant plus grands à l'introduction des espèces que l'on avarice plus vers le nord. Les naturalisations sont d'autant plus faciles que le climat est plus favorable à la vie des plantes en général. Actuellement, les régions tempérées ont échangé entre elles plus d'espèces que les régions chaudes, parce que le commerce et l'agriculture y sont plus actifs ; mais, selon les probabilités, les pays équatoriaux finiront par être modifiés, plus que tous les autres, par l'introduction d'espèces nouvelles.
Le maximum d'effet produit a été, en Amérique, dans la zone qui s'étend des Florides au Canada, entre l'Atlantique et le Mississipi. Cette région a vu s'ajouter 18A espèces à sa Flore depuis 280 ans. Si la marche continue ainsi pendant quelques siècles, le phénomène sera vraiment remarquable. A raison de 80 espèces par siècle, au bout de mille ans, ce serait 800 espèces, c'est-à-dire environ le tiers du nombre des plantes aborigènes. L'hypothèse n'est pas forcée, parce que les États-Unis, jusqu'à présent, n'ont reçu qu'une partie des plantes d'Europe disposées à se naturaliser et un nombre insignifiant de plantes d'Asie, d'Afrique ou de l'hémisphère austral. Les progrès de la navigation et l'augmentation du nombre des jardins, amèneront, sans doute, à l'avenir, plus d'espèces de ces contrées, à défaut de plantes d'Europe. D'un autre côté, il y a probablement une limite venant de ce que toutes les espèces ne sont pas propres à s'établir, même dans les pays les plus semblables à celui de leur origine.
En effet, de grandes catégories de végétaux phanérogames ont une peine
(.OMI'AUAISO.N DES NATURALISATIONS KT L'AlHfc MOYKNNK DKS ESPÈCES. 803
infinie à se naturaliser. Telles sont les plantes ligneuses, surtout les grands arbres, les plantes de montagnes, celles des forêts, et la catégorie immense des espèces qui n'occupent sur leur continent d'origine qu'une aire très limitée. Il suffit que la majorité des plantes d'une famille entre dans l'une de ces catégories pour que les faits de naturalisation y soient rares ou même inconnus ; ainsi, pour ne citer que des familles nombreuses, les Myrtacées, les Rubiacées, les Éricacées, les Asclépiadées, les Primulacées, Apocynacées, se naturalisent très rarement ; les Orchidacées, Melastoraacées, Protéacées, Acanthacées, Gentianacées, Saxifragacées , Amentacées, Liliacées, ne présentent encore aucun fait certain de naturalisation. Je mentionnerai encore les Palmiers et les Conifères, dont l'importance n'est pas en proportion du nombre des espèces.
Inversement, les plantes des terrains légers ou cultivés, des décombres, des bords de chemins ou des terrains vagues près des habitations, les plantes des lieux humides, même les plantes aquatiques, en général, celles appartenant à des familles où l'habitation des espèces est au-dessus de l'aire moyenne ; enfin, les espèces dont les graines se dispersent ou se transportent facilement, à cause de quelque circonstance particulière, comme les aigrettes ou les poils crochus, forment les catégories de plantes qui se naturalisent le plus aisément. En fait de familles importantes par leur nombre, ce sont les Composées, les Crucifères, les .Caryophyllées, les Labiées, les Solanacées, les Borraginées, les Scrophulariacées, les Convolvulacées, les Salsolacées, les Amarantacées, les Polygonacées, les Graminées.
D'après ce qui précède, les flores qui changeront le plus par le fait des naturalisations, sont celles des pays chauds, humides, et qui offrent beaucoup de terrains propres à la culture. Elles s'enrichiront surtout de plantes annuelles et de certaines familles, telles que les Composées, Labiées, Solanacées, etc., dont je viens de parler. Elles gagneront en genres nouveaux plus qu'en espèces. La proportion des Dicotylédones augmentera. Toutefois, en s'enrichissant de formes nouvelles, les plantes communes à divers pays devenant plus nombreuses, ces flores perdront plus ou moins de leur caractère d'originalité.
ARTICLE VIII
COMPARAISON ENTEE LA FACILITÉ DES NATURALISATIONS ET L'aIRR MOTBNNB
DBS ESPÈCES (a).
Il est essentiel de remarquer certaines disparates entre l'aire moyenne des espèces et leur facilité à se naturaliser. A priori, on croirait que les plantes dont la naturalisation est facile sont celles qui ont l'aire moyenne
(a) Voir p. 604 et 605.
80A CHANGEMENTS DANS l/UAlUTANO.N DES ESPÈCES.
la plus vaste, »>l rirrct rsà. Cela arrivera un jour peut-être; mais actuellement, il n'en es! pas ainsi, el Ton peut en tirer la conclusion que des causes antérieures dominent encore la distribution géographique îles espèces. Les Composées, par exemple, une fois transportées sur un continent, s'y répandent avec facilité, mais elle* uni une habitation moyenne peu étendue. Les Caivophyllées sont dans le même cas. La première de ces fnmilles est douée d'aigrettes qui favorisent la dispersion , la seconde rencontre partout des terrains légers qui conviennent à plusieurs de ses espèces ; l'une et l'autre avaient besoin pour se répandre qu'une cause nouvelle et puissante de transport leur fit franchir les mers , et cette cause a été l'homme, avec ses vaisseaux et ses cultures. Les plantes de montagnes, comme les Centianacées, Saxifragncées, Primularées, offrent peu ou point de naturalisations, quoique leur aire moyenne soit grande. Il faut qu'à une époque plus ancienne, les circonstances leur aient été plus favorables, soit que lescbaînes de montagnes aient été moins séparées, les plaines intermédiaires étant, par exemple, moins abaissées, soit que des moyens de transport aujourd'bui peu importants, les montagnes flottantes de glace ou tel autre, aient été jadis d'une importance beaucoup plus grande pour elles.
Les plantes aquatiques ont une aire très vaste. Elles se naturalisent aisément, mais quand l'homme se plaît a les transporter, car les causes naturelles de notre époque sont impuissantes à cet égard. Il faut, pour que les Nymphéacées, Polamogeton, Haloragis, Lentibulariées, etc., se soient largement répandues avant l'arrivée île l'homme, et sans sa volonté, que des causes spéciales, qui n'existent plus aujourd'hui, les aient dispersées jadis, ou qu'elles aient été formées primitivement en divers pays.
J'en dirai autant des .foncées, des f.ypéracées, des Plumbaginées, qui se trouvent répandues dans de vastes pays ou sur des côtes très éloignées, sans que de nos joins, même avec l'intervention de l'homme, des faits de naturalisation aient été constatés à leur égard, et sans offrir dans leurs graines une organisation très favorable aux transports, du moins en apparence.