SECTION M
nETRAIT DES LIMITES D'ESPÈCES.
Dans presque tous les pays où l'on a herborisé depuis longtemps on parie d'espèces qui deviennent rares, qui disparaissent môme, au dire des botanistes, ou qui sont bien près de disparaître. S'il s'agit d'une flore peu
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étendue, des environs d'une ville, par exemple, on trouve aisément la causa de ces changements, car on connaît riiistuirc des localités, et presque toujours la diminution ou disparition d'une espèce tient à un changement déterminé par l'homme dans les stations propres à l'espèce. Quand il s'agit de pays plus étendus, les changements de fréquence et de nature physique sont plus difficiles à apprécier; mais les causes sont ordinairement les mêmes. (<cs plantes de marais deviennent rares, disparaissent quelquefois de certains districts, parce que les marais ont été desséchés; les plantes de forêts, parce que les bois ont été coupés ; les plantes de certaines oollines, parce qu'on a défriché, etc. Quelquefois aussi, dans les environs d'universités célèbres, l'avidité des collecteurs a fait disparaître les plantes rares de localités classiques. Ainsi, aux environs de Montpellier, l'indiscrétion des botanistes, combinée avec les défrichements, excitait, vers la fin du siècle dernier, les doléances de liouan (a), et depuis cette époque, le mal n'a lait qu'empirer. La destruction des forêts dans presque toute la région de la mer Méditerranée a été désastreuse sous ce point de vue. Il est impossible de ne pas croire que la dore du Péloponèse, celle des Iles Baléares et de plusieurs provinces d'Kspagne ont perdu graduellement des espèces, à mesure que le terrain devenait plus aride par la destruction incessante des forêts qui le protégeaient.
Certaines catégorie* d'espèces étant expulsées successivement dans le voisinage de leur limite, par la destruction des stations qui leur sont nécessaires, il en résulte forcément le retrait de la limite générale. L'effet, néanmoins, doit être assez lent et moins fréquent qu'on ne le pense. Il est rare qu'on détruise la totalité des marais ou la totalité des forêts d'un pays. Presque toujours il reste des anses de rivière, des petits marais, de même que des ravins boisés, des bouquets épars, où les plantes aquatiques, les plantes de marais elles plantes forestières conservent une place. Elles deviennent rares, mais elles ne disparaissent pas facilement de tout un pays s'il a une étendue un peu considérable. J'aurais voulu étudier sur quelques Flores la disparition présumée des espèces, comme j'ai étudié l'introduction d'espèces nouvelles. Malheureusement, les disparitions sont infiniment plus difficiles a constater que les apparitions. 11 y a toute la différence d'un phénomène négatif à un phénomène positif, d'un changement obscur à un changement apparent. D'ailleurs, si l'on ne retrouve plus aujourd'hui dans telle flore certaines espèces que d'anciens auteurs y signalatent, le vague des premiers livres de botanique, le défaut d'herbiers, le défaut d'ordre et d'indications précises dans ceux qui existaient, la confu-
(o) llcrborisatumt, préface, p. vui.
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sion habituelle des espèces spontanées, naturalisées, adventives et cultivées dans les herbiers et dans les ouvrages, sont des causes qui doivent faire reculer dans ce genre d'investigation. En voyant des espèces devenir rares, et en observant combien d'espèces dans chaque Flore moderne sont énumérées uniquement sur l'assertion plus ou moins exacte des anciens auteurs, on ne peut guère douter que les espèces ne perdent quelquefois du terrain; mais le constater, mais mesurer l'étendue du phénomène, compter le nombre des espèces, est un travail qui me paraît impossible dans l'état actuel de la science (a). J'estime le fait du retrait de quelques limites un fait réel. Je présume que dans chaque flore il se passe quelque chose comme dans les modifications d'une langue : on remarque les mots nouveaux; on les signale avant même qu'ils soient bien naturalisés; au contraire, lorsqu'un mot tombe en désuétude, il faut des siècles pour qu'on s'en aperçoive et que les érudits puissent le constater au moyen d'une comparaison attentive des auteurs. Je vois cependant une cause qui restreint la substitution des espèces dans les Flores, et qui n'existe pas pour la succession des mots d'une langue. Les espèces ont une vie inhérente à elles-mêmes, et cette vie leur fait surmonter de grandes difficultés. Les graines se conservent longtemps; elles s'accumulent dans le terrain; elles se répandent d'un endroit à l'autre, de sorte que l'espèce est tenace, au milieu de circonstances quelquefois bien mauvaises pour elle. Grâce à la multiplicité, à la dispersion et à la conservation des graines, les espèces peuvent se défendre et envahir. Nous avons vu que les envahissements soit naturalisations ne sont pas des faits communs; le recul des limites est probablement plus rare encore.
Si la compensation n'existe pas entre ces deux phénomènes opposés, et je crois probable qu'elle n'existe pas, la suite des siècles doit amener dans les flores de chaque pays un inombre total d'espèces plus grand et une plus forte proportion d'espèces semblables, il y aura à la fois plus de richesse et moins de diversité, comme je le faisais remarquer tout à l'heure (p. 803). Certaines espèces, habitant principalement les terrains cultivés, les bords des chemins, les haies, les sables humides, les décombres, les bords de rivières, deviendront de plus en plus caractéristiques de notre époque. D'autres, comme les plantes de marais, de
(a) On trouvera des faits intéressants sur des disparitions locales ou reculs de limites d'espèces dans les ouvrages suivants : Von Lowis, Ueber die ehemalige Verbreitung der Eichenin Lw und Eslh Land, in-8, Dorpat, 1824 ; l'nger, dans Hot. Zeilung, 27 avril 1849; Bromlicld. dans Phylolngisl, 1819, p. 491; Lees, ibid., p. 510; Lecoq et La molle, Plant, vase, du plateau cent. France, p. 422 ; Cosson et Germain, FI. Paris, p. 118, 660. Il y a des faits, plus curieux encore, de réapparitions d'espèces , voyez cidessu?, p. CI9, plus loin, chap, X, art. i, S 2, et dans Watson, Cyb. Brit.t !, p. 242.