II. DES DIFFÉRENTS DEGRÉS DE NATURALISATION
J'appelle complètement naturalisée , et par abréviation, naturalisée, une espèce qui, n'existant pas auparavant dans un pays, s'y trouve ensuite avec tous les caractères des plantes spontanées indigènes, c'est-à-dire croissant et se multipliant sans le secours de l'homme, se manifestant avec plus ou moins d'abondance et de régularité dans les stations qui lui conviennent, et ayant traversé des séries d'années, pendant lesquelles le climat a offert des circonstances exceptionnelles.
Arrivée au point de répondre à cette définition, une espèce naturalisée ne diffère plus, en apparence, des espèces anciennes du pays. Il faut des documents historiques pour pouvoir constater son introduction, et si l'on en manque, on doit se bornera des conjectures plus ou moins probables. Mais avant de parvenir à ce degré extrême, l'espèce qui tend à se naturaliser, passe par des degrés intermédiaires. Souvent aussi, une espèce ne parvient pas à franchir ces degrés ; elle flotte pendant des années, et à plusieurs reprises, dans une catégorie équivoque.
Ainsi, près des habitations et des terrains cultivés, on voit souvent des espèces d'origine étrangère végéter pendant une saison, même pendaut quelques années, puis on cesse de les rencontrer. Tous les botanistes un peu âgés, dans nos pays de grande population et de cultures générale-
EXTENSION DES LIMITES ET NATURALISATIONS
nient répandues, peuvent citer des faits pareils. Les plantes de cette nature doivent être appelées passagères ou adventive*. Elles ne peuvent se conserver pendant quelque temps que grâce a des importations renouvelées, ou par la succession fortuite de plusieurs années favorables, ('/est à chaque observateur de voir, dans les cas douteux, si Tune de ces deux conditions existe, car alors l'espèce ne doit pas être regardée comme naturalisée, et même elle ne pourra jamais l'être, à moins de changement dans te climat.
La difficulté de constater les naturalisations vraies dépend donc, en partie, de la nature du climat. Si la température diffère beaucoup d'une année a l'autre, comme dans les pays du nord et dans l'intérieur des continents, il faudra des observations prolongées pour savoir si une plante résiste à toutes les intempéries possibles. Kntre les tropiques et dans les pays à climat uniforme, on sait bientôt à quoi s'en tenir, à moins que les diversités annuelles dans les pluies n'établissent des variations d'un autre genre. Dans un pays où le commerce, l'horticulture et l'agriculture jettent continuellement des graines étrangères, il faudra plus de peine et plus de temps pour constater la vraie filiation des plantes douteuses, que dans un pays peu habité et peu en rapport avec les autres ; car, dans le premier cas, on doit craindre des semis successifs et multipliés de la même espèce, au moyen de graines, ou importées, ou sorties des cultures. Lorsqu'une plante ne s'éloigne pas des terrains sur lesquels on introduit constamment des graines étrangères, on peut soupçonner toujours qu'elle s'y maintient sans mûrir ses propres graines et par l'effet d'introductions répétées. C'est ce qui arrivait près de Montpellier, au pont Juvénal, lorsque d'habitude on y étendait des laines venues d'Orient ou d'Algérie. C'est ce qui se présente aussi dans les ports de mer, aux endroits dans lesquels on dépose le lest des vaisseaux, et plus souvent autour des jardins, surtout des jardins botaniques. La sagacité des observateurs consiste à démêler les erreurs dans ces cas où elles sont probables.
Je n'appellerai pas naturalisée une espèce qui, une fois plantée dans un terrain, s'y conserve indéfiniment et s'y propage par les racines, sans donner de graines, ou du moins sans donner des graines qui répandent l'espèce dans le voisinage. Le Robinia pseudo-acacia, les rhus, l'Ailanthus, et certaines plantes vivaces très envahissantes, sont ordinairement dans ce cas. Il faut reconnaître que c'est une catégorie vraiment intermédiaire entre les espèces indigènes et les espèces naturalisées. Ces plantes durent et se propagent; mais étant privées des moyens de dispersion que donnent les graines, elles ne peuvent pas se répandre comme d'autres espèces : ce sont des individu* naturalisés, plutôt que des espèces.
Une question plus délicate, parce qu'elle tient au fond môme des choses.
iHO CHANGEMENTS OANS ^ HABITATION l»F> ESPÈCES.
est de savoir si les espèces qui ne vivent absulumenl que dans «les terrains cultivés, ou parmi des décombres, sur des ruines, près des habitations, ou sur des fumiers ; en un mot, dans des stations déterminées par l'homme, doivent être considérées comme naturalisées dans le pays dont on s'occupe. J'ai beaucoup hésité sur cette question, mais je suis enfin parvenu à une idée claire et simple qui lève tous mes doutes. Les stations artificielles sont ou passagères, ou durables : les unes doivent être renouvelées et entretenues continuellement par l'homme, ce sont les champs, les jardins, etc. ; les autres peuvent durer plus qu'une génération et même plus que l'espèce humaine dans un pays, ce sont les murs, les ruines, les décombres, les terrains imprégnés «l'azote par les déjections des animaux. Si une plante habite dans une station passagère ; si elle croit, par exemple, dans les champs, sans se répandre dans les sables ou terrains légers du pays, elle n'est véritablement qu'une plante cultivée, que l'homme entretient, sans le vouloir, d'année en année. Si, au contraire, une espèce existe dans les stations durables, elle a autant de chances d'exister dans un millier d'années que les espèces aborigènes du pays. On pourrait même citer des régions où les marais et les forêts ont moins de probabilité de durée que les murailles et les décombres résultant d'un long séjour de l'espèce humaine. Dans ce cas, les plantes introduites sur les murailles et dans les décombres valent bien les espèces les plus ancrées dans le pays.
Il ne faudrait cependant pas conclure, inversement, qu'une espèce des terrains cultivés soit ipsn facto une espèce d'origine étrangère. Elle pourrait avoir existé jadis, comme plante spontanée, dans des terrains légers, au bord des rivières, par exemple, avant l'époque où ces mêmes terrains ont été envahis par la culture. De même, les plantes des décombres et des terrains azotés ont pu exister dans un pays avant l'arrivée de l'espèce humaine, les unes sur des rocailles, les autres à côté des cavernes hantées par des animaux carnassiers, ou dans les vastes prairies sur lesquelles paissaient d'immenses troupeaux de ruminants.
Je ne dis rien des espèces attribuées à certains sols très exceptionnels, comme les scories rejetées des usines, les emplacements où l'on a fait du charbon, etc., car il faudrait prouver que des espèces vivent uniquement sur ces stations, et il est permis d'en douter. Un cas plus énigmatique encore est celui de cryptogames qui viennent sur des produits chimiques ou industriels d'une certaine nature, et qui ne sont pas connues ailleurs. Ainsi , les fromages ont «les espèces cryptogamiques, et chaque fromage parait avoir les siennes. Qu'arriverait-il si l'on cessait d'en fabriquer? Kl où se trouvaient ces espèces avant qu'on eût créé leur station? La réponse est difficile ; îna«s si l'on n'est pas disposé a croire aux générations *pont;i-
EXTENSION DES LIMITES ET NATURALISATIONS
nées ni à des créations spéciales et surnaturelles pour chaque produit que l'industrie humaine peut inventer, on supposera plutôt que ces espèces à stations bizarres existent ailleurs, et que leurs formes se sont modifiées par une station toute nouvelle. Pour les phanérogames, dans lesquelles nous connaissons mieux les variations des espèces, les questions de ce genre n'existent pas; il est vrai qu'elles affectent moins des stations particulières ou extraordinaires. C'est un motif pour borner à cette classe nos considéralions géographiques, et je reviens ainsi aux phanérogames naturalisées.
Vue dernière réflexion se présente avant d'aborder les détails: c'est que, sous un certain point de vue géologique, les espèces regardées aujourd'hui comme aborigènes dans un pays, sont peut-être venues jadis d'un autre pays et s'y sont naturalisées. 11 est possible que toutes les espèces d'une île, même d'une région continentale, aient été primitivement introduites. Des faits de ce genre ont pu arriver avant ou depuis l'existence de l'homme. Ils se passent sous nos yeux, quand une Ile madréporique surgit du sein des mers. La distinction entre les espèces naturalisées et les autres espèces peut donc paraître subtile. Ce serait, pour la plupart des pays, ou pour beaucoup d'entre eux du moins, une question de temps, c'est-à-dire que les espèces auraient été d'abord naturalisées, puis considérées par nous comme originelles. J'en conviens ; mais cette objection ne fait que redoubler mon zèle pour constater les phénomènes de naturalisation. Je voudrais trouver des caractères pour distinguer les plantes cultivées, adventice*, récemment naturalisées, puis anciennement naturalisées, et enfin primitives ou aborigènes, car il y a sans doute ces cinq catégories dans la plupart des pays. Je crains fort que tout ce qui tient à l'origine première des espèces ne soit longtemps ou à jamais ignoré, à cause de la complication des événements géologiques ; mais si l'étude des phénomènes actuels peut projeter un rayon lumineux dans ces ténèbres éloignées, ce sera un résultat satisfaisant, eu égard à la faiblesse de nos moyens d'investigation. Quant à la distinction, plus accessible et plus pratique, des espèces adventives et des espèces naturalisées depuis les temps historiques, j'en ferai l'objet spécial de mes recherches dans les articles III, IV et V du chapitre actuel.
îi III. DES DEt X ESPECES UE NATURALISATIONS A l'ETITE ET A GRANDE