ESPECES LIGNEUSES A GROSSES GRAINES OU A GROS NOYAUX
De toutes les plantes phanérogames, celles qui sont le plus rarement transportées et naturalisées, sont les espèces ligneuses dont les graines ou les noyaux ont un volume considérable. L'homme, qui est l'agent principal et souvent involontaire des transports, ne peut pas emmener avec lui, sans s'en douter, des fruits ou des graines d'un certain volume ; les quadrupèdes ne peuvent pas les emporter sur leur pelage ou sur leur toison; les oiseaux ne peuvent pas les avaler, sans les briser. Bref, le seul moyen de transport possible, d'une terre à l'autre, est celui des courants. Il est certain que des fruits de Cocotier, de grosses graines de Conifères ou de Légumineuses peuvent être jetés par le vent ou entraînés par les fleuves-dans la mer, et de là être transportés à de grandes distances. Le coco des Maldives est apporté par un courant des îles Seychelles, et les graines d'Entada scandens le sont par le courant de l'Atlantique jusqu'en Europe. Mais si ce genre de transports existe, la chance de naturalisation après le transport est infiniment petite. Les grosses graines germent quelquefois difficilement; le climat du pays où elles arrivent et le sable du littoral leur sont souvent contraires; surtout les arbres ont de la peine à s'établir sur un terrain déjà occupé par d'autres plantes et dans des pays où une foule d'animaux peuvent les détruire dès leur jeunesse. En fait, il m'a été impossible de constater un seul cas d'un arbre à grosse graine ou à gros noyau, qui se soit naturalisé, soit en Europe, soit ailleurs, excepté lorsque l'homme avait un intérêt positif à l'obtenir, et avait apporté les graines de pays lointains, ou dans le cas du cocotier et autres arbres du littoral. *
Si donc nous voyons des arbres de la catégorie de ceux à grosses graines ou gros noyaux, se trouver à la fois sur un continent et dans l'intérieur d'une île, ou de plusieurs Iles, même peu éloignées les unes des autres, ce sera une chose digne de remarque. Les causes actuelles de transport ne peuvent pas en rendre compte. 11 faudra recourir à des hypothèses, plus ou moins probables, savoir ou des caifses antérieures de transport très différentes des causes actuelles, ou une jonction antérieure de terres aujourd'hui séparées, ou une communication par des Iles intermédiaires disparues, ou enfin une multiplicité d'individus de la même espèce dès l'origine, et, ce qui paraît plus improbable, une dispersion très grande de ces individus multiples originels. '
Voici quelques exemples bien constatés. Je les trouve parmi les Cupulifères, les Conifères et les Palmiers. Le nombre en est peu élevé, mais je
ESPÈCES UONKl!»ES A CROSSES CHAINES Of A GKOS NOYAUX. W>5
prie de remarquer combien les arbres à grosses graines sont rares, et combien ceux qui existent dans les pays équatoriaux sont encore mal connus.
Cupulifères.
Le Quer«a» pedoneulata, Wllld. (Q. Rohur «, L.), n'existe pas seulement sur le continent européen, où le vent, les rivières, les animaux, ont pu en répandre les graines; il se trouve dans la Grande-Bretagne et en Irlande (Mackay, FI.); en Sardaigne (Moris, Elench., III, p. U), probablement aussi en Corse. é
Le ^nercM» «eaiiiiiflora, Sm. (Q. Robnr (3, L.), est aussi sur le continent d'Europe, dans les îles Britanniques, en Sardaigne (Moris, Elcnch., II, p. 9).
Vers le midi du continent ces deux espèces deviennent rares. Comme elles manquent au midi de l'Espagne ( Boiss., Voy.; Webb, IterHisp., p. 10), il n'est pas surprenant qu'elles manquent également à plusieurs îles de la mer Méditerranée et à l'Algérie (le Q. Robur, Desf., est le Q. hœtica selon Bory, Webb, etc.).
Le <É«eren» pnbmcena, wuid., a été peut-être moins bien observe, et le silence des auteurs est peu significatif. Je vois cependant qu'il est mentionné positivement en Sicile, sur les montagnes et collines (Guss., Syn.t II, p. (507); selon Philippi, sur l'Etna, de 3,200 à 5,100 pieds (Linn., VII). Si ses glands ont été portés par les courants actuels sur la côte de Sicile, ils n'ont pas pu naturaliser l'espèce dans l'île, puisqu'elle vit à une certaine élévation.
Le Qnereu» Tosa, Bo«e, est d'un côté et de l'autre du détroit de Gibraltar, sur les hauteurs, à 4,500 pieds en Espagne (Boiss., Voy., II, p. 575), par conséquent plus haut dans le Maroc. LesQnerena humilia,
Lan , Q. laaltanlcn, Lmm , Nuber, Q. Q», L . Q Ballot*, L., Q. eocclfera, L. et <j pacudocoeclfera, Deaf , sont également partagés
entre les deux côtés du détroit, d'après MM. Webb (Iter Hisp.) et Boissier (Voy. bot. Esp., II, p. 575). M. Moris (Elcnch., I, p. ht) cite eu Sardaigne, les Q. Ilex, pseudococcifera et Suber. M. Gussone cite (Syn. Fl. Sic.) en Sicile, les Q. Ilex, coccifera, pseudococcifera et Suber.
Le Qoercua fmber n'est pas seulement dans les îles de la mer Méditerrannée et sur les deux continents voisins, il est encore à Madère (Lemann, liste manusc), mais je ne vois aucun Quercus indiqué ni aux Canaries (Webb. Can.), ni aux Àçores (Wats., Lond. journ. Bot., III et VI).
Le noisetier, Corjiu» Aveiiaaa, i.. , est sur le continent européen et dans les lies Britanniques. Il a existé dans les Iles Sthetland, à une époque récente, géologiquement parlant, mais on ne l'y trouve plus que dans la tourbe (Edmonst., Ann. and may. of nat. hist., VII, p. 295). Il est
eu Corse (Salis, Flora, 1834 , Beibl., p. 3), dans les montagnes de l'Ile de Sardaigne (Moris, Elench., 1, p. Al), en Sicile (Guss., Syn., II, p. 610). Je ne sais s'il est originaire dans les ravins frais du Boujareah, près d'Alger, où il en existe quelques pieds, selon M. Munby (FL Alg., p. 106). L'espèce manque à l'Ile de Madère (Lemann, liste manusc), et même aux Açores (Wats., dans Hook., Lond.journ. Bot., III et VI), où elle pourrait probablement réussir.
Il n'est pas certain que le Châtaignier i < a«tan< a *e*ea) soit de toute ancienneté dans les îles Britanniques (voy. p. 687), mais il existe dans les lies de la mer Méditerrannée, en abondance, à une certaine élévation audessus de la mer. On ne le connaît pas dans l'Atlas, jusqu'à présent (Cosson, verbalement en 1853). Je doute qu'il soit spontané aux iles Canaries (Buch, Can., p. 178), car Webb ne l'indiquait pas (Phytogr. Can.), et j'ignore ce qu'il en est à Madère où ma liste communiquée par Lemann l'indique. Il manque aux Açores (Wats., Lond. journ. Bot., III et VI).
Le Fmgus syivatica (Hêtre), existe sur le continent d'Europe et dans les îles Britanniques, où il n'est pas sùr qu'il soit ancien (voy. p. 689). Il est en Corse (Salis, Flora, 1834), et en Sicile (Guss., Syn.) évidemment, indigène, mais à une certaine élévation au-dessus de la mer, ce qui rend le transport parles courants presque impossible à supposer. Il manque au midi de l'Espagne (Boiss., Voy. ; Webb, Iter), à la Sardaigne (Moris, Elench., I-HI)» à l'Algérie (Munby, FL Alg.), aux Canaries (Webb, Phyt. Can.), à Madère (Lemann, liste manusc), aux Açores (Wats., Lond. journ. Bot., III et VI) ; ce qui s'explique de reste par le peu d'élévation ou par une position trop méridionale.
Conifères.
La plupart des Conifères ont des graines ailées, ou très plates, ou petites et entourées d'une chair qui peut tenter des oiseaux. Leur transport dans ces différents cas peut se comprendre. Mais il y a des espèces à graines pesantes, assez grosses, et dépourvues d'ailes. Les naturalisations sont à leur égard d'autant moins probables que ces graines germent lentement et sont souvent détruites par les insectes ou par les rongeurs. Quelquesunes cependant ont des habitations séparées par la mer.
Le Pinu* Ombra, L., existe aux iles Kurilcs. comme dans l'Asie septentrionale où il est si commun (Endl., Conif., p. 143).
Le Plan» parviflora, Me», et /.ucc , qui en est très voisin (P. Cembra, Thunb.), est au Japon et aux îles Kuriles (Endl., /. c).
Le Pian« koraien«i», sien, et Zncc., également à graine non ailée, se trouve au Japon et au Kamtscualka (Endl., /. c).