‹ Géographie botanique raisonnée; ou, Exposition des faits principaux et des lois concernant la distribution géographique des plantes de l'epoque actuelle;Chapitre 46 sur 146 · S II. DES CENTRES PRIMITIFS DE VÉGÉTATION · texte numérisé non relu

S II. DES CENTRES PRIMITIFS DE VÉGÉTATION

Il est assez inutile de s'arrêter aujourd'hui sur l'hypothèse de Linné (a), que toutes les espèces végétales et animales seraient sorties d'un seul point de la terre, berceau en même temps du genre humain. Cette opinion ne pouvait se soutenir, même avant les découvertes modernes de la géologie, que par de grands efforts d'imagination, et en acceptant, comme base du raisonnement, une interprétation très superficielle et très contestable des termes de la Genèse. On l'a réfutée mainte et mainte fois (h). Chaque progrès dans les connaissances d'histoire naturelle et de géographie en démontre l'impossibilité. Elle est en opposition flagrante avec les faits les plus certains. Aucune région, même un peu vaste, même offrant des hauteurs diverses, ne présente seulement la dixième partie des espèces qui existent à la surface de la terre. Les espèces végétales n'auraient pu se trouver toutes rapprochées sans être immédiatement détruites en grande partie, soit par les animaux, soit par le climat quelque varié et favorable qu'on le suppose dans une seule localité. Enfin, le transport de tant d'espèces dans les divers pays où elles se trouvent maintenant cantonnées, d'une manière souvent étroite, rend une pareille théorie complètement impossible à soutenir. Elle n'a plus qu'un intérêt philosophique, celui de montrer qu'un grand naturaliste peut tomber dans de singulières erreurs, quand il s'écarte de la base des sciences naturelles, l'observation directe des faits et les probabilités qui en découlent.

Huffon s'était montré bien supérieur à Linné, lorsque s'appuyant sur le phénomène d'une température autrefois très élevée du globe, il en déduirait que la végétation a dû s'établir d'abord dans les régions polaires et se propager, a mesure du refroidissement , vers les régions équatoriales. Ce point de vue «l'un homme de génie reste vrai dans une certaine sphère

(a) De tell mis invranento, dans Aimvnilales acatlemictr, 3e Mil., vol. II. {b) La réfutation la plus fort»; peul Hra a <:ti'- donnée j»ar M. Agu»*u, dans nu arlti le >ui la «li>ti ibultoii <!<•> animaux, iun h dans le Christian euaminer de mars 1850.

très élevée, en embrassant de longues périodes géologiques, et en admettant un refroidissement qui ne peut avoir élé que d'une lenteur extrême. Lorsqu'on desrend ensuite aux applications à chaque période, on trouve dans les découvertes modernes la preuve de variations successives et en sens divers de la température sous chaque zone. Ainsi dans plusieurs points de l'hémisphère boréal, après des végétations qui supposent beaucoup de chaleur, il y a eu de grandes accumulations de glaces, qui ont elles-mêmes cédé le terrain à des végétaux de climats tempérés. Il n'est pas prouvé, d'ailleurs, qu'A l'époque où les régions polaires étaient très chaudes, il existAl entre ces régions et celles de l'équateur la différence qui existe aujourd'hui. Si la température élevée tenait à une chaleur centrale du globe plus importante que la chaleur venant du soleil , des espèces analogues auraient pu vivre a la fois près de l'équateur et près des pôles.

Une autre opinion, soutenue par Willdenow (a), et avant lui, avec plus d'habileté peut-être, par Zinn (6), fait commencer les espèces sur les montagnes et chaînes de montagnes, qui auraient été, suivant les anciens systèmes géologiques, les premières surfaces abandonnées par les eaux. Aujourd'hui , on a prouvé que les montagnes se sont presque toujours élevées après les plaines, et se sont élevées souvent par des actions successives. 11 ne vaut donc plus la peine de discuter cette hypothèse, a laquelle on pouvait d'ailleurs présenter de fortes objections, entre autres l'existence de plusieurs milliers d'espèces dans les régions basses intertropicales, sous une température plus chaude que celle d'aucune montagne.

Le défaut de toutes les théories de cette nature est d'avoir voulu embrasser des questions multiples et immenses dans un seul système. C'est aussi de n'avoir pas marché du connu a l'inconnu, en se résignant à attendre, lorsque l'état de la géologie le rendait encore nécessaire.

Je désire éviter ces causes d'erreur, et, pour cela, je me bornerai a énoncer quelques idées incomplètes, timides peut-être, mais fondées uniquement sur des faits et sur les opinions les moins contestées de la géologie actuelle.

Un des progrès les plus importants de cette science a été de montrer les phénomènes d'émersion et de submersion des terres comme successifs et locaux. Ainsi, pendant que le terrain subapennin se déposait sur la molasse en Bresse, la molasse restait à découvert, avec toutes ses productions, dans telle autre localité. Il y a donc eu dans chaque siècle des surfaces élevées au-dessus de la mer, qui ont pu servir de centres pour la végétation de l'époque. Les géologues sont encore loin de pouvoir se représenter

(a) Grundriss de r K rutiler kunde.

b) Dans un ouvrage «lanois, cité par Schouw, De sedibus plant, urig., p. 4 cl n.

quelles parties de la terre étaient émergées dans chaque époque et surtout dans chaque siècle d'une même époque. A peine peuvent-ils le dire pour les régions les mieux connues, telles que l'Europe et les États-Unis. Voilà cependant un point de gagné, qu'il y a eu, probablement sans interruption, depuis des époques géologiques très anciennes, des centres de végétation ; mais que ces centres ont varié plus ou moins de nombre , de forme, de position, et par conséquent de climat. Voyons maintenant les espèces.

Elles sont aujourd'hui dispersées et cantonnées, pour la plupart, dans des limites assez restreintes. C'est déjà une preuve qu'elles sont nées dans plusieurs centres différents de végétation, mais où sont-ils ces centres? Voilà lu question.

Lorsqu'on envisage une espèce en particulier, habitant un certain pays, on peut toujours se dire : ou elle a été formée dans ce pays même, ou elle y est arrivée jadis, avant l'époque actuelle, par l'effet d'une communication qui existait avec une autre terre. De cette façon, en supposant un temps immense et des changements successifs et variés de configuration géographique, on pourrait admettre la possibilité d'un petit nombre de centres vraiment primitifs des espèces, et d'une dispersion par des déplacements nombreux, suivis de destruction des espèces dans leur patrie antérieure. 11 faudrait bien admettre cependant plusieurs centres primitifs, car les espèces des régions polaires, des régions tempérées et des régions cquatoriales, n'ont certainement jamais vécu ensemble dans un même pays d'origine, quelque favorable qu'on le suppose aux végétaux. Il y a même eu plusieurs centres sous chaque zone. Si telle espèce du Cap a eu son point de départ sur une terre voisine, maintenant submergée; si telle espèce de Buenos-Ayres est venue primitivement de quelque région voisine, existant ou n'existant pas aujourd'hui , il est bien certain que la masse des espèces du Cap et la masse des espèces de Buenos-Ayres ne peuvent pas avoir eu la même origine, car elles sont toutes différentes et appartiennent ordinairement à des genres ou à des familles différentes. On pourra faire le même raisonnement sur la Nouvelle-Hollande, sur Madagascar, sur la Guyane, et en général sur tous les pays contenant beaucoup d'espèces propres.

J'arrive ainsi à trois conclusions, qui expriment à la fois ce que nous ignorons et ce que nous savons : 1° la région où chaque espèce a existé primitivement, je veux dire à son origine même, ne peut pas être connue exactement ; 2° les espèces sont cependant originaires de régions nombreuses, différentes; 3° quelques-uns des centres primitifs peuvent être indiqués avec une certaine probabilité, mais il est impossible de les con-

OIUGINE KT hÉl'ARTITIOK PHEM1ÈBE DES ESPÈCES. Mil

naître tous et d'en préciser complètement la position, à cause des points de contact qui ont fait communiquer les espèces entre plusieurs de ces centres et de la disparition probable d'autres contrées sous les eaux de la mer (a).

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