DÉFINITION ET CONSTITUTION DES GENRES
Un genre est une réunion d'espèces ou, si l'on veut, d'individus qui s© ressemblent par des caractères importants et apparents, au point qu'on leur donne vulgairement des noms collectifs , tels que chêne , peuplier, violette, orge, etc. Tous les genres constitués, ou plutôt reconnus par les botanistes, ne sont en réalité qu'une extension et une imitation des genres admis par le public. S'ils sont valables, ils se voient par les caractères apparents des feuilles, fleurs, fruits ou autres organes, et en même temps une analyse minutieuse fait découvrir en eux des caractères moins visibles, d'importance analogue à ceux qui existent dans les genres admis au premier coup d'œil par tout le monde.
Telle est la nature du groupe appelé genre. L'observation et l'expérience apprennent plus tard qu'il existe une certaine ressemblance intime, physiologique entre les espèces qu'on réunit. Elles peuvent se greffer les unes sur les autres, et même assez ordinairement se féconder; mais les produits sont presque toujours stériles, et quand ils ne sont pas stériles, ils n'ont qu'une fécondité bornée, qui transmet les formes primitives avec peu de fidélité et peu de régularité.
J'ai appelé le genre une réunion d'espèces ou d'individus. La première désignation est fréquente chez les naturalistes; la seconde est plus conforme à la pratique et aux faits. Tout le monde reconnaît une gentiane ou un chêne sans savoir combien il existe d'espèces de chacun de ces genres. Il y en aurait une seule, ou plusieurs centaines, que chaque genre n'en serait pas moins réel. D'ailleurs, il est évident, par la nature même et l'origine des noms de genres et des noms d'espèces, que ceux de genres ont été inventés les premiers dans chaque langue. Ce sont des substantifs, exprimant des associations évidentes; puis, en regardant de plus près, et en comparant des individus de diverses localités, de divers pays, de diverses qualités, on a reconnu les espèces et on leur a donné des noms accessoires, sous forme d'adjectifs.
D'après cette marche historique, les genres sont ordinairement plus naturels que les espèces.
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L'assertion peut surprendre, parce qu'on a entouré l'idée d'espèce de notions hypothétiques, souvent hasardées, comme de supposer une origine unique , l'impossibilité absolue de produire des hybrides féconds , une fixité de formes complète, etc. ; mais il faut savoir se dépouiller des idées préconçues, et ne pas prendre des hypothèses pour des réalités démontrées. Le fait est qu'un homme'dont les yeux et l'intelligence s'ouvriraient subitement, remarquerait, dans le règne végétal, d'abord certains groupes supérieurs que nous appelons genres, et même ceux que nous appelons familles, avant de discerner des espèces. Donc, ce sont des groupes plus clairs, plus vrais, plus naturels.
Sans doute, il y a des portions du règne dans lesquelles les espèces sont plus faciles à distinguer que les genres, comme il y a des cas où les genres se distinguent mieux que les familles, mais ce sont des exceptions. Ordinairement, plus il s'agit de groupes élevés, plus ils sont aisés à reconnaître. La preuve en est dans les discussions qui occupent les botanistes. Ils ne s'accordent presque jamais sur les limites des espèces, encore moins sur celles des variétés. Dans ces divisions inférieures, une foule d'individus leur paraissent intermédiaires. Au contraire, le nombre des espèces qu'on ne sait à quel genre rapporter est une petite proportion du nombre total des espèces ; le nombre des genres ballottés d'une famille à l'autre est une proportion encore bien plus faible du nombre total des genres, et enfin, les familles incertaines entre les Dicotylédones et les Monocotylédones, entre les Phanérogames et les Cryptogames, sont infiniment peu nombreuses. Plus on s'élève, plus la somme et la valeur des caractères qui lient les êtres est évidente et incontestable , plus leurs caractères différentiels sont tranchés, plus, par conséquent, les groupes sont naturels, c'est-à-dire vrais (a).
Puisque les genres sont des agglomérations réelles, plus évidentes mémo que les espèces, leur répartition géographique mérite d'être étudiée. Elle offrira moins de questions que n'en a présenté l'étude des espèces, mais
quelques-unes ont un véritable intérêt.
ARTICLE II
SITUATION GÉOGRAPHIQUE DES GENRES
Tel genre, que nous supposons bien caractérisé, bien étudié, se trouve dans l'Asie méridionale, ou en Amérique, ou au Cap, ou dans la zone tempérée de l'ancien monde, etc. Ce sont des cas si nombreux qu'il
(a) J'ai développé cotte idée il y a longtemps dans mon Introduction à la botanique (I, p. 486 à 531, et surtout p. 521). La Corme arithmétique «lonnée au raisonnement est exagérée de précision, mais elle a l'avantag* de faire comprendre nettement des principes qui ont leur importance dans la philosophie des sciences naturelles.
SITUATION GÉOGRAPHIQUE DES GENRES
est inutile iren mentionner des exemples. On peut même dire que les genres ont presque toujours une habitation déterminée, et plus on les compare, plus on étudie leur structure et leur composition, plus aussi les formes qui les caractérisent se trouvent véritablement propres à une certaine partie du globe.
Il en est île ce phénomène comme de -la situation géographique des espèces : rien dans l'apparence et la structure des végétaux ne peut en rendre raison. On devine quelquefois la cause qui exclut certaines formes de certaines régions; ainsi les plantes grasses ne peuvent guère subsister dans des pays froids et humides, les plantes dont les folioles changent de position de douze en douze heures ne peuvent pas vivre dans des pays où la neige et l'obscurité d'un long hiver empêcheraient cette fonction ; mais pourquoi tel genre de plante grasse existe-t-il au Cap et non en Amérique, pourquoi tel genre commun dans les Andes n'est-il pas représenté aussi dans les 'hautes régions de l'Asie, pourquoi chaque genre de Mélastomacée est-il spécial à l'ancien ou au nouveau inonde (Naudin, Ann. se. nat., 3' série, XII, p. 300); en général, pourquoi une forme cxiste-t-ellc dans une des régions du globe et non dans les autres, surtout dans les régions, dont le climat est analogue? Ce sont des problèmes que l'observation des faits et la connaissance des formes de végétaux ne peuvent nullement résoudre avec les moyens imparfaits dont la science dispose de nos jours.
La solution ne pourra venir que de l'étude des circonstances antérieures à l'état actuel du globe et aux êtres organisés de notre époque. Pour les genres comme pour les espèces, la répartition géographique observée maintenant a ses causes dans le passé. Ceci est même plus important et plus certain à l'égard des genres qu'à l'égard des espèces, puisqu'il faut des révolutions bien plus graves et bien plus étendues pour détruire un genre que pour détruire une espèce.
ARTICLE UL
DELIMITATION GÉOGRAPHIQUE DES GENRES ET FORME GÉNÉRALE DE LEURS HABITATIONS.
Un genre est borné géographiquement par la mer ou par les limites de certaines espèces, lesquelles diffèrent d'un point du pourtour à l'autre. La faculté des espèces de la circonférence de s'étendre plus ou moins dans chaque direction, et la diversité de nature, quelquefois assez grande, de ces espèces, ne peut amener pour la circonscription du genre qu'une ligne irrégulière, assez indépendante de toute loi générale. De même quant aux limites sur les montagnes.
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Cependant, l'analogie intime qui existe toujours entre les espèces d'un même genre est un obstacle à l'irrégularité complète de la limite. On voit donc beaucoup de genres, ceux surtout qui sont bien naturels, s'arrêter d'une manière à peu près uniforme sous tel ou tel degré de latitude, et, sur les montagnes, ù telle ou telle hauteur dont les climats correspondent. D'après une soixantaine d'espèces du genre Jfyrfme, par exemple, aucune ne dépasse le 3*2' degré dans l'hémisphère boréal, ou le 40' daps l'hémisphère austral; aucun Tabernœmantana ne dépasse le 30* degré de latitude méridionale, et il serait aisé de multiplier ces exemples.
D'un autre côté, les exceptions sont nombreuses.
Les And rosace sont certainement un genre des régions fraîches ou froides de l'hémisphère boréal , cependant l'Androsace maxima s'avance jusque dans la Perse et près d'Alcp (Duby, dans Prodr.y VIII, p. 53); les Conyza ont pour limite, dans l'Amérique septentrionale, le 33' degré environ (Conyza sinuata, d'après Torrey et Gray, JFf., II, p. 257), et dans l'ancien monde la limite est aux plaines du pied de l'Altaï , sous le 55# degré environ (Conyza altaica, d'après DC, Prodr., et Ledeb., 7*7. Ross., II, p. ^98); le genre Salria s'avance en Europe jusqu'en Suède, vers le 60- degré de latitude (Salvia pratensis, voy. Wahl., FI. Suec, I, p. Itt) et en Amérique, jusque dans l'Ohio seulement, sous le 41° degré (Salvia lyrata, L., voy. Gray, Bot. N.-St., p. :r20), etc. Chaque botaniste peut citer des exemples analogues. Ils ont de l'importance pour mettre en garde contre certaines conclusions précipitées, dans lesquelles on juge du climat d'une localité ou d'une époque géologique, par la présence d'un certain genre.
La non-extension d'un genre dans telle ou telle direction, ou sa présence en dehors des limites ordinaires, sur tel ou tel point, ont presque toujours pour cause l'absence ou l'existence dans telle partie du monde d'espèces ayant plus ou moins la faculté de se répandre. Aucune raison botanique ne peut faire deviner pourquoi il n'existe pas en Amérique une espèce de Salvia, par exemple, qui supporte le froid aussi bien que le Salvia pratensis en Europe. En d'autres termes, la cause principale de la limite actuelle des genres est une cause antérieure, une cause tenant à la création et à la distribution des formes végétales avant l'époque actuelle. Ces considérations nous dispensent d'examiner de plus près un phénomène qui échappe aux moyens d'observation dont les botanistes disposent.
Nous pouvons aussi ne pas fixer notre attention sur la forme générale de la circonscription géographique (les genres. Cette forme se moule en grande partie sur la forme des continents. Quand cela n'arrive pas, elle est limitée par une ligne dont les contours irréguliers présentent peu d'intérêt.
1130 D1STIUI1UTI0N DES DLANTE5 U'i N GENRE DANS SON HABITATION.
Les habitations génériques sont quelquefois interrompues par des espaces considérables. Il n'est pas très rare de voir dans l'hémisphère austral les mêmes genres que dans l'hémisphère boréal, avec interruption dans presque toute la zone intertropicale. D'autres genres sont séparés par l'océan Atlantique, ou par le grand Océan. Ce phénomène de disjonction est très rare pour les espèces, et nous avons vu qu'il fait naître des réflexions extrêmement importantes, à cause des hypothèses sur l'origine unique ou multiple des espèces et de l'idée qu'on peut se faire des moyens de transport actuels ou antérieurs. Il n'en est pas de même dans le cas des genres disjoints. La répétition à de grandes distances de quelques formes génériques ne conduit a aucune conséquence qui ne soit pour ainsi dire évidente. Elle indique une certaine analogie de climat. Elle prouve que la cause quelconque de la formation des genres a agi dans différentes contrées d'une manière semblable. On peut croire aussi que les genres maintenant disjoints ont eu jadis une habitation très vaste, et que certaines révolutions du globe ont causé l'interruption actuelle. Ces réflexions se présentent souvent à l'esprit des géologues. J'y reviendrai dans les chapitres qui suivent , mais pour constater des faits , plutôt que pour m'étendre sur des considérations qui sont ordinairement étrangères à la botanique et dont je parlerai seulement dans le chap. XXVI.