PARTIE. — L'EUROPE
prince des historiens , qui avoit voyagé dans la Colchide , me paroît bien fait pour piquer notre curiosité. Mallieureusement nous sommes loin de l'époque où Hérodote Hsoit son Histoire aux Grecs assemblés aux jeux Olympiques. Efforçons-nous cependant de soulever un coin du voile.
Les Grecs, nous dit Hérodote, appelIenr//« sardoniqiu celui qui leur vient de la Colchide. Cette phrase, susceptible de deux interprétations , peut signifier que de la Sardaigne , où il croissoit , le lin se portoit tout filé dans la Colchide , ou que ce lin provenoit de la graine de Sardaigne transportée en Colchide. La première de ces deux interprétations me semble inadmissible. En effet, jamais on ne se persuadera que, de la Sardaigne, les vaisseaux Colques vinssent reconnaître le cap Ténare ; que les Grecs , les recevant dans leurs ports, négligeassent de se pourvoir de lin dans leurs ports et sur les vaisseaux mêmes qui en étoient chargés , et qu'ils allassent le chercher trois cents lieues plus loin. Nous supposerons donc, avec plus de vraisemblance, que les Grecs appeloient lin sardonique, un lin provenant de la graine de Sardaigne (i) transportée en Colchide. Cette dernière supposition paroîtra vraisemblable à ceux qui se rappelleront que nos beaux
(1) Simonide (Fulv. Urs. Carm'md novcm il. fcm.) fait mention d'un certain Talo, tjui, avant d'arriver en Crète, avoit habité la Sardaigne. Dans ie fragment qui suit immédiatement, se trouve l'origine du rire sardonique.
lins de Flandre ( i) proviennent des graines de Riga (2), d'où , tous les ans , on tire ses provisions ( 3 ) ; que celles qui naissent en Flandre ne sont point propres h être semées, et ne servent qu'à faire de l'huile.
Cet usage d'im) orter la. graine seroit-if plus inconcevable pour les habitans du Phase que pour ceux de la Belgique! Les Colchidiens, navigateurs, agriculteurs et commerçans, ne pouvoient-ifs pas avoir observé, comme ceux des Pays-Bas, que toute graine importée étoit d'un meilleur produit!
On m'objectera peut-être que la graine de lin est en général de meilleure qualité dans les pays du nord; qu'il est dans l'ordre que la Belgique s'adresse aux habitans de Riga ; mais que l'on doit s'étonner de voir des peuples asiatiques en demander à des Européens occidentaux. A cela je répondrai qu'avant les conquêtes des Romains, laSardaigne, et même toute l'Europe,
(i) On ne sème jamais avec fa graine qui vient en Flandre.
(2) Le commerçant de Riga, en vendant sa graine, en garantit la qualité; en sorte que l'acheteur est déchargé de toute obligation, si la graine ne pousse pas , une fois levée de terre. Le commerçant du Phase vendoit peut-être aux mêmes risques et périls.
(5) Il en est à-peu-près ainsi de nos grains, sur-tout du froment, que l'on renouvelle presque tous les ans, et que l'on fait venir d'une certaine distance. On sait que, des environs de Beaumont- sur -Oise, par exemple, le cultivateur , pour ensemencer ses terres , va s'approvisionner de grains de froment du coté de Beauvais. Tous les laboureurs de la partie qu'on appeloit le Vexin-François et la France proprement dite, renouvellent .annuellement leurs semences, en tirant le grain du p»ys de Soissons.