‹ Géographie d'Hérodote, prise dans les textes grecs de l'auteur et appuyée sur un examen grammatical et critique; avec Atlas contenant la géographie des trois grands historiens de l'antiquité et les plans des batailles qu'ils ont décrites, et avec trois index (volume 2)Chapitre 7 sur 178 · AVERTISSEMENT. XV · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT. XV

la forme des animaux habitans de ce lac , des renseignemens aussi curieux que ceux qu'il transmet sur la position probable des Budinsî II auroit tout-à-Iafois bien mérité des naturalistes et des géographes (i). Ces remarques, et sur -tout les Index ^ soit de {'Atlas, soit de la Géographie d' Hérodote (2), prou vent, ce que dit le frontispice de ce livre, que notre géographie ancienne est prise dans le texte même des écrivains grecs , soit historiens, soit géographes.

(t) Après avoir parle des Budins, pag. 91 ( Hist.prim'n.J , et du lac d'Hérodote, pag. 93 , il revient aux Budins ( iHd. pag. \\o tis, laquelle devroit être dite p. i 20 ) : « Les Budins, peuple roux, de race Tschoude, chez qui étoit une ville grecque appelée Céloiios. Ils habitoient a la gauche du Tanaïs , depuis sa source jusqu'à son rapprochement du Wolga. En sortant de chez les Budiniens, on entroit dans un désert de huit journées de chemin : c'est ce même désert où Darius s'arrêta sur le Schoper; et comme il alla vers le nord, on peut supposer que la ville de Gélonos , d'où il venoit , devoir être assez près de Oust-Chopersk. »

(2) Le deuxième Index de la Céografhk d'Hcrodotc contient , particulièrement sur les prépositions, des additions étrangères à la Géographie d'Hérodote. N'oulant prendre date , j'ai dû publier ces observations , qui d'ailleurs se rattachent à mon travail sur les prépositions considérées géographiquement.

L'ancienne géographie de la Grèce et du Monde connu nous est présentée \ deux époques par deux grands hommes, Homère et Hérodote.

Quatre siècles les séparent l'un de l'autre ( i ). Si on les considère sous le rapport de la chronologie, fa distance est grande ; elle est incommensurable, si on les compare entre eux sous les rapports géographiques.

Le premier , représentant la terre sous la forme d'un disque plat, environné du fleuve Océan , coupe la mottié de ce disque par le Pont-Euxin, la mer Egée, et le reste de la Méditerranée. Son iMonde, composé de deux parties , et dont l'enceinte sacrée des Delphiens est le point central, embrasse une grande étendue;

(i) Homère et Hésiode sont nés 884 ans avant J. C. ; Hérodote, 484 ans avant J. C. (je parle d'après M. Larcher (a) ; fait qu'appuie Hérodote ( - . Î5 ) . I^i incline à penser qu'Homère et Hésiode[ne lui étoient 'antérieurs que de 400 ans ; il le dit au reste avec réserve. Ainsi que la géographie , la chronologie étoit encore à son berceau.

(a) Hérodote, tom. II, pag. 1S3 , et tom. VII, pag. 359. Nous parlerons ailleurs de ces dates de M. Larcher. Voyez Banhelemi (Anach.), tom. VII, Hommes illustres.

i INTRODUCTION.

mais ses connoissances positives sont extrêmement bornées. Les côtes de i'Itaiie restent dans l'obscurité; la Sicile se trouve peuplée de fantômes merveilleux qui se seroient dissipés à la vue de hardis navigateurs. Au delà de la Sicile, plus d'idées précises ; l'œil ne voit que des îles enchantées, bornées par les portes des enfers. Une journée de chemin conduisoit du détroit de la Sicile à l'île de Circé; une autre journée conduisoit de cette île à l'entrée du fleuve Océan. Homère n'avoit donc aucune idée du gisement des côtes d'Afrique et d'Espagne.

Au nord, il posoit pour limites les monts Riphéens, c'est-à-dire, les monts de Thrace , du Danube, des Pyrénées, des Alpes, du Caucase, du Taurus; tous monts qu'on a reculés , ainsi que les Arimaspes et les Hyperboréens ( i ) , à mesure qu'on pénétroit dans les régions du nord.

Au nord de l'Europe , la géographie d'Homère s'arrête à la Thrace et à l'Epire ; au nord de l'Asie , à la mer Noire. Le pays des Amazones et celui de la Colchide ne sont que des champs de merveilles. Quant au nord-est, AL Malte-Brun y voit la mer Caspienne confusément désignée sous le nom de Lac du Soleil.

Vers l'orient, ou le sud-est, ou bien au midi, Homère semble indiquer les plaines d'Assyrie et de

(i) Le fleuve Éridan étoit également reculé par les anciens, parce i[ue ce nom étoit donné, non a un fleuve connu, mais à un fleuve imaginaire placé en des régions obscures.

Syrie ; au midi , il place l'Egypte , qu'il paroît connoître assez confusément.

Toute la partie méridionale est occupée par des Étiiiopiens inconnus, depuis le Phase jusqu'au fleuve Océan. La Grèce, la Troade et la basse Asie, voilk presque tout le Monde d'Homère. Dans le reste , ne pouvant être historien géographe, il ouvre uo Monde poétique, dont les extrémités sont peuplées de monstres , et de toute part fermées par des abîmes ; un Monde fantastique, vers lequel une crédule ignorance redouta de porter ses pas; en soite que la géographie d'Homère est un point lumineux qui éclaire la Grèce et les eûtes de la basse Asie , mais qui bientôt s'afToiblit en s'étendant, et laisse dans l'obscurité les contrées lointaines.

Hérodote trouva la science en cet état lorsqu'il entreprit l'histoire du Monde connu. Désirant vivifier ses récits par une fidèle description des localités, il conçut l'idée de voyages auxquels il devroit des renseignemens plus certains, des vérités géographiques inconnues avant lui. Afin de mieux apprécier le mérite de l'exécution, il importe de bien considérer l'époque de cette hardie conception.

Dans l'intervalle de temps qui sépare Homère d'Hérodote, les Phéniciens avoient déjà fondé Gadès; les Phocéens avoient visité la Sardaigne, la Corse et la Gaule; des colonies de Milet et de Mégare, la plupart antérieures à Homère, avoient parcouru la mer Noire; des Grecs s'étoient établis en Sicile et ailleurs.

Ces voyages, et diverses expéditions niilitaîres, avoient préparé des matériaux aux géographes futurs ; mais , pour les recueillir et dissiper les ténèbres , que d'obstacles à vaincre !

D'abord, on s'étoit habitué à placer les découvertes récentes et les nouvelles extensions dans le cadre étroit tracé par Homère; habitude qui devoit entraver l'observateur : ensuite , il n'existoit pas de géographie astronomique. Hipparque, en effet, ainsi que le remarque M. Delambre, en est le véritable créateur, puisque ce fut lui qui créa l'astronomie et la trigonométrie rectiligne et sphérique ; lui qui eut Theurèuse idée de partager la terre en méridiens et en parallèles à l'équateur, et de désigner chaque lieu par longitude et latitude.

II n'existoit point de dépôt de connoissances géographiques , point de corps de doctrine raisonnée : il n'y avoit pas plus de géographes que d'historiens.

Il falloit donc créer la géographie en même temps que l'histoire; aller chercher des matériaux épars chez des peuplades ou disséminées par la défiance, ou rapprochées par la foiblesse et la crainte; chez des rois que l'esprit de conquête rendoit îtussi curieux de recherches géographiques , que soigneux de les tenir cachées; chez des nations commerçantes, mais peu jalouses de dissiper les ténèbres , et craignant de pro voquer l'essor des navigateurs. Il falloit un homme aussi plein d'ardeur pour l'étude que passionné pour la gloire; comptant pour rien les fatigues, pour beau-

coup les moindres découvertes ; allant du sud au nord , de l'est à l'ouest; voyageant dans presque toutes les contrées du Monde connu.

Cet homme s'est rencontré. Hérodote, en effet, a parcouru l'Egypte jusqu'à Éléphantine ( 2, 29 1; la Libye, dont la description (4, 168-199) nous étonne; la Syrie ( 2, 1 2, i 16 ; 5, 91 ; 4. 395 7» 89) ; la haute et la basse Asie , où il avoit visité soigneusement Babylone et son hiêron ( i , 1 83 J^. ) ; la Thrace (voyez Préf. de Larcher); la Scythie, qu'il annonce ( 4 , 1 6 ) en des termes qui ont frappé M. Rennel ; enfin , presque tout le Monde connu de son temps ; racontant ce qu'il a vu lui-même { ulniiS^ç , 2 , 29 ; 4. i 6 ) , et, lorsqu'il n'a pu voir par lui-même, puisant aux meilleures sources {2,99, 1 sq.) , recevant des colons grecs établis aux environs du détroit Cimmérien (i), de précieux renseignemens (4. 1 2 , i ) ; et produisant des résultats clairs et bien discutés, de ce qui n'offroit, avant lui, que du vague, de l'obscurité, de la confusion.

Tel se présente à nous Hérodote , esprit hardi , mais en même temps réservé , judicieux et sage , admirable dans les vérités géographiques qu'il transmet,

(1) Ces colons, en favorisant le commerce de la Grèce, communiquoient aux Scythes , qui les toiéroient , les premiers germes de la civilisation. Ne voyons-nous pas dans Aristoph. (A, X, 144) un roi de Thrace gravant sur les colonnes de son palais, Charmans Athéniens. Ce furent ces colons du détroit Cimmérien, sans doute, qui donnèrent •à Hérodote de fidèles notions sur ce que devoit être un jour la Russie méridionale.

remarquable jusque dans ses erreurs, qu'il ne commet que lorsque les élémens nécessaires lui manquent; grand géographe dans un ouvrage où , ne s'annonçant pas comme géographe, il surpasse, à certains égards, Strabon , Eratosthène, Ptolémée. En effet, ces géographes, écrivant h des époques où les limites du Monde connu étoient reculées , et où ils dévoient ajouter de nouvelles vérités à celles qu'avoit conquises Hérodote, ont souvent obscurci, par des erreurs systématiques , les notions justes de l'historien.

Nous allons passer en revue à -peu -près tout le Monde d'Hérodote : il est donc h propos de remarquer les grandes divisions , les limites et la forme qu'il donnoit à ce Monde. Le cadre une fois tracé, chaque partie viendra naturellement occuper sa place.

Hérodote avoit trop voyagé, trop vu, et trop bien observé , pour donner une géographie générale revêtue de fictions, comme celle d'Homère; il ne pouvoil donc laisser subsister l'absurde opinion du Monde rond et plat comme un disque, et entouré du fleuve Océan , puisque, après avoir montré bien loin dans l'Orient de vastes contrées , et annoncé encore audelà des déserts inconnus , il donnoit par-là une toute autre forme à la terre.

C'est dans le quatrième livre qu'il expose son système : là , après avoir annoncé l'expédition des Scythes et donné l'admirable description de la Scythie, il vient à nommer les Hyperboréens.

A ce nom ô^ Hyperboréens , il se demande comment

il n'y auroit pas, du côté opposé, un peuple qui s'appelleroit Hypernot'ien.

«En effet, dit-il, je ne puis m'empécher de rire » (4, 36, 2) de certains géograplies qui, sans auto- « rite comme sans principe quelconque, donnent la 35 circonférence de la terre, pensent que l'Océan coule 33 autour de la terre ronde et comme travaillée au 35 tour , et font l'Asie égale à l'Europe. 33

Hérodote ensuite décrit son Monde , nomme fa Libye, l'Asie et l'Europe (4» 4^ ) , d'abord toutes trois ensemble, puis chacune en particulier (i).

Qui pourroit blâmer cette description du Monde, et le lieu où il la place, et l'idée qui l'a fait naître, et son désir empressé de combattre des. préjugés, et d'exposer une foule de vérités recueillies k travers d'innombrables obstacles!

Placées au milieu des récits , les digressions géographiques ne peuvent paroître des hors-d'œuvre. Avant de raconter l'expédition de la Scythie, il étoit naturel qu'il en présentât un tableau géographique : ces descriptions de localités, en vivifiant les récits, mettent, en outre , le lecteur à portée de bien juger les ressources ou les obstacles que rencontrèrent les deux armées , et, par conséquent, annoncent dans Hérodote l'historien judicieux , philosophe , et , de plus , ami de son pays.

Avec quel plaisir, en effet, les Grecs dévoient suivre

(1) La Libye, 4, 41, i ; 4, 42, i Jj.; 4 , 43 , i i^. ; et sur-tout 4 , 58 !q — L'Asie, 4, 38, 39 et 40. — L'Europe, 4, 42, 45.

Hérodote dans ces régions vastes , incultes , désertes , destituées d'eau, où tant de barbares, ennemis de leur nation , trouvèrent un tombeau.

En flattant le ressentiment des Grecs , en ofi'rant des détails qui ne dévoient pas déplaire aux vainqueurs de Darius et de Xerxès ( voyei les Perses d'yEschyle ) , il préparoit aux modernes une curieuse description , dont l'exactitude étonnp nos meilleurs géographes.

On ne sera pas plus embarrassé pour justifier ou son épisode des Hyperboréens , ou sa digression sur l'Europe, l'Asie et la Libye : Hérodote vouloit prouver que les trois parties du Monde alors connu n'ont point du tout cette forme ronde que leur prête Homère, et par-là détruire des préjugés accrédités par le temps et par l'autorité d'un grand nom.

Tous les modernes ne pourront s'empêcher de louer son exactitude dans les descriptions. Ce sera encore une justice de reconnoître que , sans manquer jamais k cette exactitude, sa géographie descriptive s'adresse parfois à l'imagination , qu'il est toujours sûr d'intéresser.

Est-il question d'un grand fleuve mis à sec par Xerxès (7, 58 etpass. ) , au lieu de montrer uniquement et sèchement le résultat, il nous peint une lutte entre le fleuve et Xerxès. Ce prince menace; le grand fleuve lui oppose ses ondes , tient bon et résiste quelque temps , puis finit par subir le sort des fleuves vulgaires : son lit est mis à sec; il est vaincu. ( Même image, i , 189, 2 etpass. Voyez mes notes, pag. 488.)

L'Asie occupe sa pensée; il veut la représenter à

ses lecteurs : il leur montre la haute et la basse Asie formant un vaste corps, dont la basse Asie seroit la tète, l'Halys le cou, et la haute Asie le corps ou le tronc. Se représenter ainsi la forme d'un aussi grand continent que l'Asie, c'est sans doute une conception que remarqueront ceux qui savent que son auteur étoit dénué de tout secours astronomique. { Voyez notre Carte de l'Asie d'Hérodote. )

Celte comparaison et ces images , effacées par M. Larcher et par Labarre, me rappellent cet autre passage, qui , sans être purement géographique, mérite, ce semble, d'être remarqué en passant : « On eût dit " de l'Asie entière une forêt de roseaux agitée par les j> vents (7, 1 , 2 ). » ( Voyez Alémoircs de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, tom. VIII, pag. 348. )

Se propose-t-il de donner une idée exacte de l'Egypte, avant les travaux de Sésostris (2, 108 ), de cette Egypte, dont fe sol n'est pas, comme ailleurs, coupé par des montagnes, puisque où elles commencent, Ih finit l'Egypte, il emploie cette locution concise, et qui fait image, k'iyv-^oç tuSiuç Trïsa, l'Egypte , avant Sésostris , étoit toute entière une vaste plaine : puis il ajoute (2, 34) qu'elle est située en face de la Cilicie montueuse ; ce qui prouve qu'il avoit des idées justes sur le bassin de la Méditerranée dans cette partie ; et quand il arrive au Delta ( 2 , 15), c'est, dit-il , une terre d'alluvion qui a tout récemment apparu au monde , cêwsr àraTTî^iifoç, locution pittoresque, à tort négligée par les interprètes d'Hérodote.

ic INTRODUCTION.

On a beaucoup loué Hérodote comme historien , comme écrivain et comme géologue; mais son mérite géographique n'a été reconnu ni par Diodorede Sicile, trop empressé de relever d'inévitables méprises; ni par Denys d'Halicarnasse , que d'exclusives préventions pour ses compatriotes rendent souvent partial envers les étrangers ; ni par Lucien, qui, dans son Hérodote, ne dit pas un seul mot de son mérite géographique; ni par Strabon , qui, après l'avoir loué et défendu ( i ) , ailleurs lui reproche des erreurs, et le range dans fa classe de géographes inexacts, selon lui, mais dont les mesures sont aujourd'hui reconnues astronomiquement justes. Parmi ses détracteurs , il ne seroit pas permis , quoi qu'en disent des savans , de nommer Thucydide (2), dont la réputation d'impartialité envers les

(1) StraboD, 1 , pag. 3, 6e.lf'.isi., proclame Homère père [à^^^TM^I des connoissances géographiques, ailleurs il le biàme. 7, pag. 457, B. il improuve le jugement d'Apollodore et d'Eratosthène sur Homère géoaraphe- 7. P'''g.4>4> A, B, Strabon reproche à Homère des méprise,-, dont le venge iM. Gosseilin ( Tniduct. de SirdL tom. 111 , pag. 24 ). Je dis des méprhci. Un Mémoire de l'Académie des belles- lettres, tom. 111, pag. 172, rappelle des accusations de mensonge intentées à Hérodote par Aulu-Gelie et par Strabon; ce mémoire auroitdù citer les passages qui fondent ces accusations. M. de la Nauze [it. tom. XXXV I , p. j6 j^. ) est loin de rendre à Hérodote la justice qu'il mérite. Quoi qu'en dise ce savant, on doit autant à Hérodote qu'aux géographes de l'école d'Alexandrie, qui ont b.àti de faux systèmes. Voyez M. Gosseilin ,p.iis. : et M. de la Nauze lui-même, il: pag. 61, 6i.

(î) C'est ici le lieu de déclarer qu'avec un scholiaste grec, avec Wasse, Lévesque, M. Ducas et autres , j'ai vu, à tort, dans! hucydidc, 1 , 21, 4, un trait lancé contre Hérodote. Quantité d'écrivains contem-

particuliers comme envers les nations, est si universellement établie.

Ces injustices, Hérodote les avoit prévues avant de commencer ses nobles travaux : il ne pourroit offrir aucune preuve de ses nombreuses découvertes , fruit de ses voyages lointains ; on lui refuseroit donc toute croyance ; on ne verroit dans ses récits véridiques que des fictions brillantes appropriées au goût des Grecs , amis du merveilleux; on le prendroit donc pour un conteur, parce qu'ayant beaucoup vu, il auroit beaucoup raconté ; l'envie s'attacheroit à ses pas , tandis que la gloire d'écrivains frivoles , sans être contestée, traverseroit les siècles. Hérodote avoit tout prévu ; mais son ame forte, supérieure k tous les calculs de i'amour-propre et à son siècle, n'envisageoit que la postérité : il offriroit, sur la manière d'écrire l'histoire , des principes et un modèle que les historiens futurs n'imiteroient pas, mais que du moins ils approuveroient.

Quoique lente et tardive, la postérité a commencé pour lui : des savans justement célèbres, en Russie, le comte J. Potocki, et, tout récemment, M. Karamsin ; en Pologne, M. P. Lelewela(i) ; en Allemagne, notre confrère M. Heeren , continuateur de la gloire de M. Heyne; en Angleterre, M. Rennel; en France,

porains de Thucydide ne nous sont point parvenus. N'est-ce pas contre quelqu'un d'eux que s'élève Thucydide !

(i) Avec qui je me suis heureusement rencontré pour ce qui concerne le fleuve Triton et le lac Tritonis. Je regrette de n'avoir pas

12 JNTRODUCTION.

M. Gossellin , auteur des plus savantes recherches sur la géographie des anciens ; et M. Malte-Brun , auteur d'un très-docte précis sur la géographie universelle, qui m'a fourni beaucoup d'idées : tous ces savans ont vanté les découvertes géographiques d'Hérodote ; mais , parmi ses panégyristes , on distinguera toujours en France divers membres de la commission d'Egypte.

Celte Egypte, qui, dans sa jeunesse, avoit vu Hérodote visiter ses superbes monumens, a vu, dans sa vieillesse et dans ses jours de malheur, des Français, le texte d'Hérodote à la main, interroger des décombres, où, cherchant à s'instruire, ils découvrirent les titres d'Hérodote h la gloire.

Venant après de tels savans, me bornerai-je à redire ce qu'ils ont dit .' non : je ne ferai pas mieux qu'eux, je n'ose m'en flatter; mais je ferai autrement. On a souvent jugé HéKodote d'après la nature, et souvent aussi d'après des cartes inexactes et d'après des relations incertaines , et fort peu d'après son texte. Pour moi, souvent, je rapprocherai et les cartes existantes et ces relations, et les opinions qu'elles ont fait naître, des textes grecs de notre auteur. Je m'efforcerai de les expliquer, et de montrer soit les vérités, soit même les erreurs qu'elles contiennent; en sorte que l'on

connu plutôt cet ouvrage, publié depuis plus d'un an, et dont le premier exemplaire, venu si tard à Paris, a été offert à l'Institut le II juillet 1820; hommage retardé de quinze jours, M. le professeur Cz., savant Polonois, ayant mis pour quinze jours cet ouvrage à ma disposition.

aura , pour la première fois peut-èire , la géographie d'Hérodote soumise, en grande partie, à un examen grammatical, philologique et critique. Ainsi, nous nous serons efforcés d'accomplir le vœu que formoit M. de la Nauze (i ), qui, après avoir remarqué ( Mém. de l'Académie des belles-lettres , tom. XXXVI, p. 68 ) que ce la géographie d'Hérodote ne sauroit se trouver » dans Cellarius, et encore moins dans les autres géo- » graphes modernes, » ajoute : « A quoi donc aura-t- « on recours pour acquérir la connoissance exacte de i> la géographie d'Hérodote! à l'ouvrage original, à la 33 discussion et a la confrontation des textes , lesquelles « fourniront les preuves et de l'exactitude et des erreurs " géographiques de l'écrivain. «

L'atlas qui accompagne mes essais sur la géographie d'Hérodote se compose de vingt-deux plans et cartes géographiques , dessinés par divers savans. Je suis redevable à M. le professeur Fadeville de deux plans

(1) Nous venons de citer M. de la Nauze : arrêtons-nous un moment sur plusieurs assertions de ce savant illustre. Tom. XXXVI, p. ,6, 1. I. 11 est loin, remarcpe déjà faite, de rendre à Hérodote la justice (pi'il mérite. — Page 72, M. de la Nauze n'explique pas assez comment les Massagètes étoient tout-à- la-fois sur l'Araxe et à l'orient de la mer Caspienne. Notre carte l'explique, en montrant que les Massagètes occupoient la circonférence septentrionale de la mer Caspienne. Pour développer sa pensée , M. de la Nauze demande qu'on se place au nord de l'extrémité occidentale de la mer Caspienne , la face tournée vers le pôle arctique. Mais Hérodote et autres anciens ne connoissoient pas les pôles ; leurs descriptions géographiques n'étaient point astronomiques. — Page 74, il explique mal les quarante embouchures de l'.'^raNe. N'oyez nos explications.

'. i INTRODUCTION,

de bataille; à M. le chevalier Will. Gell , chambellan de S. M. la reine d'Angleterre, de trois beaux plans qu'il a lui-même levés en Grèce; et des autres cartes, h i'un de mes disciples et amis, M. Isambert, qui a bien voulu, dans ses momens de loisir, composer, dessiner des cartes , et souvent juger avec moi des explications et discussions de texte nécessaires pour fonder les résultats qu'il adopteroit , mais que ses fonctions ne lui permettoient pas d'entreprendre à lui seul : au milieu de ces discussions de texte , on trouvera souvent l'analyse de ses cartes , avec des observations qui tantôt appuient ses opinions, et tantôt en sollicitent un nouvel examen.

M. Isambert (i) vouloit d'abord garder l'anonyme, et ne point laisser paroître son nom sur ces cartes ; mais je n'ai pas cru devoir déférer à ce vœu qu'il m'exprime dans une lettre pleine de modestie.

(i) J'ai aussi très-utilement consulté deux autres géographes qui me défendent de les nommer. Ayant eu peu de temps à me donner, ils ont pu quelquefois approuver ce qu'avec un examen approfondi ils eussent improuvé.

INTRODUCTION. ij

MONDE ou MAPPEMONDE D'HÉRODOTE.

Hérodote divisoit le Monde en trois parties, l'Europe , l'Asie et la Libye. Nous allons parler successivement de chacune de ces parties.

Ce travail donnera lieu à divers mémoires, sur-tout pour la première partie : mais souvent je me bornerai à de simples observations, à des objections, à un simple énoncé de doutes. N'ayant pu m'imposer la tâche de suivre pas à pas toutes les additions d'Hérodote à la géographie d'Homère, je m'estimerai heureux si je résous quelques difficultés, si j'établis quelques vérités nouvelles, et si je fais connoître Hérodote, soit dans sa géographie, soit dans ses batailles, qui en sont inséparables, puisqu'elles abondent en détails géographiques.

Je n'annonce qu'un Essai ( i } : avec le temps , avec de nouveaux efforts, avec les conseils d'hommes que je me plais à reconnoître pour mes maîtres en géogra-

(i Puisant habituellement aux sources anciennes, j'ai cru ne devoir pas négliger des notions modernes : plus d'une fois j'en aurai fait «ne mauvaise application. C'est alors que me serviront les conseils et l'indulgence que je réclame.

phie, je parviendrai peut-être à compléter la géographie phiilologique et critique d'Hérodote.

Avant d'entrer en matière, je crois devoir placer ici quelques remarques sur l'Histoire de la Russie par M. Karamsin, que j'ai consultée sur-tout pour fa Russie méridionale.

Page 2 et 3. M. Karamsin, exposant les idées d'Homère et de ses contemporains, remarque que le mot mer Noire doit probablement son origine à la fable des timbres Cimmériennes , passées en proverbe. Mais ii y a Ik, non pas anachronisme, mais faute de rédaction. On regrettera que l'historien de la Russie, parlant de son pays d'après Hérodote, dise, page 7, les Irques, les Thersagetes , les Agroppéens ( fautes plusieurs fois répétées); p. 9, le TÔpuf, les Tiretes, le uiçy.ç^-, VôpJwoç, au lieu des noms suivans ; savoir, les Argippcens , le Tyras [rJpjiç-, 4, 47> 2] ; les Tyrites , noms d'Hellènes établis près de l'embouchure du Tyras, 4, 51, 2; le Prata [nJ^iw, 4, 48, 2]; ÏOrdessus , et non Ordenus (ibid.) V'oyez infra, pag. 92.

On regrettera sur-tout qu'il n'ait pas dit un seul mot des fleuves de la Scythie et de leurs affluens ; qu'il ait absolument négligé les matériaux qu'il avoit sous la main ; que, dans l'énumération des sources où il puise, tom. 1, pag. xlij sq. , il n'ait fait aucune mention quelconque d'ouvrages et cartes géographiques de divers savans, soit russes, soit polonois. M. Karamsin est fort à l'abri du reproche qu'il fait à l'historien de la Suisse, à jM. Miiller, de s'être trop occupé de géologie

dans son introduction : en évitant ies longues digressions, il devoit prendre pour modèle Hérodote, qu'if cite fréquemment; Thucydide, qui! juge sévèrement, pag. xxiv de son introduction, et, comme eux, animer son Histoire de fa Scythie russe par des descriptions de localités; elles lui auroient fourni un moyen d'expliquer souvent des textes grecs très-difficiles.

Page 8. « La Scythie russe, en particulier, n'étoit, » selon Hérodote, qu'une plaine immense dégarnie de M bois , excepté entre la Tauride et l'embouchure du 3J Dnieper. Il raconte comme un prodige h ses com- » patriotes que l'hiver y dure huit mois, et que, pen- 5j dant ce temps, à ce que disent les Scythes, l'air est 3> rempli de plumes légères, c'est-à-dire, de flocons de M neige, ^j

M. Larcher adopte l'opinion, qu'il s'agit (4, 3 ' ) *^s neige et non de plumes.

Quant à M. Karamsin, il me semble ici s'écarter un peu du texte d'Hérodote. A l'en croire, notre historien raconte que dans ce qui fut appelé, depuis lui, /a Scythie russe, l'hiver dure huit mois ; et que pendant ce temps d'hiver, l'air est rempli de plumes légères, c'est- k-dire, de flocons de neige. Hérodote, il est vrai, parle bien d'un hiver qui dure huit mois (4> ^8, et 4 , 31); mais il ajoute qu'il neige moins l'été que l'hiver , comme cela se conçoit. Cette remarque de l'existence d'un été, rendra très-probable la conjecture suivante , sur l'opinion d'Hérodote.

Cet historien , ici , me paroît s'être trompé. Comme

j8 introduction.

il n'a pas visité le pays dont il parle, jinclinerois à croire que ce que les Scythes lui ont dit doit-se prendre , non dans le sens figuré, mais presque à- la lettre, du moins une partie de l'été ; que le phénomène qu'il raconte n'est pas plus surprenant que celui qui m'a été raconté par un illustre étranger propriétaire d'un domaine près des marais où l'Hypanis prend sa source, et qui, plus d'une fois, a vu, au mois de juin sur-tout, des forêts de peupliers en fleurs donner une quantité telle de duvet, qu'au moindre vent, l'air et les pièces d'eau étoient remplis de plumes, c'est-à-dire de duvet, en non pas de neige.

En terminant ces remarques, tribut d'estime, je me garderai bien d'imiter certains censeurs, qui ne montrent (jue ce qui leur paroît fautif; je me ferai un devoir de dire que cette nouvelle Histoire de la Russie par M. Karamsin honore son talent autant que son patriotisme; et je le prierai de me compter parmi ses nombreux admirateurs, et de m'accorder, s'il lit mes Essais sur la géographie critique d'Hérodote, une indulgence dont j'ai plus besoin que lui.

!/«= Partie. — L'EUROPE.

[ Voyez Carte n.° i . ]

1 'Europe d'Hérodote est, en partie, environnée d'une mer qu'on appelle mer du Nord ou Glaciale.

Elle alloit, selon divers écrivains, se joindre à la nier Australe, du côté de l'Inde. Hérodote ( 4> 40 doute de ce fait : aussi notre carte ne joint-elle pas ces deux mers.

L'Europe a pour limites, au nord, la mer Glaciale; au midi , le détroit des Colonnes d'Hercule ; la mer des Grecs ( appelée postérieurement Méditerranée ) ; la Propontide, le Pont-Euxin, le Caucase, la mer Caspienne et le pays des Caspiens, qui touchent k l'Indus,

On est donc fondé à dire qu'elle s'étend en longueur parallèlement à l'Asie et à la Libye (45 4-) ? d'une extrémité du Monde à l'autre.

Hérodote nomm.e, au nord-, les îles Cassitérides ( 5 , I I 5 ) ou îles de l'Etain ; les Ibères les Cynésiens

2C GÉOGRAPHIE d'hERODOTE ,

OU Cynètes ( 2 , 3 3 ; 4» ^9 ) ; l'Éridan ou le Rhin ( 3 , I I j ) ; le pays de l'Ambre (3, i i 5 ) ; les Celtes (2,33; 4, 49 ) ; 'es Hélisyces (7, i 65 ) ; les Ligyens ( 7, 72 ).

Vient ensuite la Tyrrhénie [Etrurie ou Toscane]; la Sardaigne [Sardo, i, 170, i ); la Corse [Cyrne, ) , 165]; l'Italie et la Sicile.

La haute Italie est occupée par les Enètes ( i, 96; 5,0) ou Vénètes, qui, comme on le voit, s'étendent hors du pays de Venise, et qui forment aujourd'hui le royaume iombardo-vénitien.

Au-delà des Monts [Alpes], sont les sources de l'Ister, au pied de la ville de Pyrène, qui est vers l'emplacement de Laybach, lieu actuel du congrès ( janvier 1821 ) ; et au-delà de l'Ister, jusqu'à la Scythie, sont d'immenses déserts, des pays inhabitables et inhabités ; puis les Hyperboréens, peuple célébré par toute l'antiquité.

Vers les sources de l'Isier, entre ce fleuve et l'Illyrie, Hérodote nomme les^igynnes (5,9), qui occupent une partie de l'Autriche, &c.

Viennent ensuite, dans l'ordre géographitjue , l'Illyrie , la Thrace , l'Epithrace et la Grèce ; puis les Agathyrses que connut Hérodote, et qui répondent à la Transylvanie, vaste contrée traversée par le Maris; puis la Scythie, qui s'étend jusqu'au Tanaïs.

Au nord des Scythes, sont les Neures (4, 1 7, 5 i , ' o 5 ) , les Thyssagètes (4j22,i23);et par-delà, des peuples fabuleux, tels que les Argippéens, les yEgipodes, et les Hyperboréens, placés à la partie septentrionale du

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