‹ Géographie d'Hérodote, prise dans les textes grecs de l'auteur et appuyée sur un examen grammatical et critique; avec Atlas contenant la géographie des trois grands historiens de l'antiquité et les plans des batailles qu'ils ont décrites, et avec trois indexChapitre 34 sur 72 · VIII. STRABON · texte numérisé non relu

VIII. STRABON

N.° 10 1 . Division géographique de l'Hellûde, considérée au temps de Strabon. — Sens du mol Hellade au tems de Strabon. — Lacune restituée , Ù'c.

On a vu , sous les trois grands historiens, le mot Hellade, pris souvent lato sensu. Dn temps de Strabon ( S, p. 5 1 j. A, sq, }, l'Hellade, tout en conservant son beau nom, n'est plus {stricto sensu J que cette partie de l'Europe située au sud-est de fltalie et à l'ouest de la basse Asie. C'est cette Hellade que décrit Strabon , et qu'il divise en deux grands corps et en cinq péninsules.

M L'Hellade se compose de deux grands corps : l'un est au dedans de l'isthme ; l'autre , hors de Pages de la Mégaride (c'est-k-dire hors de l'isthme) , va jusqu'à l'embouchure du Penée ; et c'est là ce qui constitue le corps Thtssalique. Mais la partie qui est au-dedans de l'isthme est la plus importante, et celle qui a jeté le plus d'éclat. Je l'appellerois hardiment ( JV.) V acropole de toute l'Hellade; car, sans parler de la gloire et de la puissance des peuplades qui l'ont habitée, même la position des lieux semble indiquer (vTn-yg^tpu) cette prééminence.

« En effet le Péloponnèse (comparé ailleurs, par Strabon, a une feuille de platane ) abonde en golfes et en caps ■, aussi nombreux que remarquables , iniixua>Jisâ,-mtç. Quant à l'Hellade, elle est découpée par de grande péninsules qui viennent les unes à la suite des autres.

» La première des cinq péninsules est le Péloponnèse ,

formé par un isthme de quarante stades. La seconde, contigu'é à la première, a un isthme qui s'étend de Pages de Mégares k Nisée de la Mégaride; et, d'une mer à l'autre , franchit un espace de cent vingt stades. La troisième péninsule , attenante à la seconde , a pour isthme une ligne qui, du fond du golfe de Crissa, s'étend jusqu'aux Thermopyles. La ligne imaginée entre ces deux termes est d'environ cinq cent huit stades , et comprend la Béotie et l'Attique , au sud-est de la Béotie , et coupe obliquement la Phocide et les Épicnémidiens. La quatrième péninsule a pour isthme une ligne qui, partant du golfe d'Ambracie et traversant le mont (Eta et la Trachinie , vient aboutir au golfe Maliaque et aux Thermopyles , après avoir franchi un espace de huit cents stades. Il y a un autre isthme (ou ligne terminatrice) qui s'étend de ce même golfe d'Ambracie à travers le territoire des Thessaliens et des Macédoniens , jusqu'au fond du golfe Thermaïque. ■»

On remarquera dans cette version , i ,° Pages au lieu de Pyles ou Thermopyles ; 2.° corps Thessalique , dénomination qui a conduit, à tort, deux savans à soupçonner ici une grande lacune dans le texte; 3.° semble indiquer, car vtt'o de v-7my(ç/.q>ii ne peut être oiseux ; 4-° la restitution \ en note, bien entendu ) de ÉMà< Â, et deux phrases distinctes ( JV. ) au lieu d'une; 5.° 77îp(ép^<», exprimant proximité, et non clôture ; — 6.° au lieu de a.7iain.v àmç-, je propose ( en note ) j-j 7» évTBç. Je dis en note et à titre de conjecture ; car toute plausible que je la juge, je ne placerois qu'en note ce qui est conjecture.

102. Chersonèse laurique-Scythique (Crimée) , d'après Strabon, vii, p. «i/i .

Mes études sur la Géographie d'Hérodote et sur sa Scythie ( i ) ayant nécessité bien sauvent des rapprochemens de textes de divers auteurs , j'ai été amené naturellement à faire un travail spécial sur la grande et petite Chersonèse Taurique-Scythique. On conçoit que j'ai eu la pensée de consufter la traductiorj'de ce géographe par M. Coray : mais quelle a été mari surprise en voyant que dans cet ouvrage, toiijours bien crécieux malgré quelques imperfections , le texte grec étoit si inexactement traduit , que M. Gossellin s'est vu réduit, ici (2) , à soupçonner le texte d'altération ; là ( 3 ' , ^ jug^f ^or'^ difficile de savoir où est tel lieu; ailleurs (4), à déclarer nos cartes modernes insuffisantes pour retrouver les détails de la description de la Chersonèse, tandis que ce ne sont pas nos cartes qu'il faut accuser, mais la traduction françoise, dont l'infidélité nuit parfois à la réputation des cartes de Clarke.

Le texte grec recèle des vérités géographiques dont M. Clarke a retrouvé une partie, et dont les autres, résultat de nouvelles recherches, se retrouveront dans un texte bien discuté. En attendant cette publication , voici la version d'une partie de ce texte :

» Le pays tout entier ( Strabon a en vue une grande partie de la Russie méridionale), en y comprenant les lieux situés sur les rivages de la mer, entre le Borysthène et la bouche du Palus-Méotide , est très-froid ; et sur-tout les points les plus septentrionaux, la bouche du Palus-

(1) Voyez V Index de mon Hérodote, ad voc. Taur'u

(2) Trad. franc, tom. III, pag. 59.

(3) Ib. note 3.

(4) Ib. pag, 60 , note i .

Méotide, et plus encore celle du Borysthène (pi. 3), et

le fond du golfe Tamyracès , qui est le iiîême que fe

Carcinitès , et qui aboutit k l'isthme de la grande Cher-

sonèse.

' » Une preuve des froids rigoureux, même pour les habitans des plaines , c'est qu'on n'y élève^point d'ânes (animal très-sensible au. froid), que les-bœufs y naissent sans cornes , et qu'on les scie à ceu.x qui en ont ; car cette partie de l'animal souffre beaucoup du froid : les chevaux y sont petits , et les brebis , grandes.

n Les vaisseaux de cuivre se fendent par la congélation des liqueurs qu'ils contiennent ; mais la force du froid se fait singulièrement remarquer sur le Bosphore Cimmérien , où l'on fait en chariot le trajet de Panticapée à Phanagorie ; de manière que ce qui étoit eau devient glace et chemin frayé. Il faut creuser la glace pour y chercher des poissons qu'on en retire au moyen d'un instrument nommé gangame, surtout desantacées, presque aussi grands que des dauphins.

53 On assure que Néoptolème, général de Mithridate, vainquit les Barbares dans un combat naval , livré , l'été , sur ce même porox (lieu oti l'on passe), où, l'hiver, il défit leur cavalerie ( Strab. trad. fr. tom. III , p. j 6 , lig. i ). « Immédiatement après l'île située en face du Borysthène , naviguant vers l'est , on arrive au cap ainsi nommé du Dromos , Course d'Achille , lieu nu , qu'on nomme Va/sos sacré d'Achille. Vient ensuite le Dromos d'Achille , Chersonèse parallèle à la côte : en effet c'est une sorte de tœnia (ruban) qui, dans un espace de mille stades de longueur, s'étend vers l'orient. Sa plus grande largeur est de deux

ANALYSEl DES CARTES. 95

Stades : laplus petite, de quatre plèthres. ( A lé considérer ) de chaque côté du col ou isthme (qui rattache ie dromos au continent) , il est distant de ce continent de soixante stades. Son terrain est sabloneux; en le creusant, on y trouve de i'eau.

» A son milieu est le col de l'isthme, large de quarante stades ; il se termine au promontoire qu'on nomme 7amyraàs , lequel a un port caché qui regarde ia terre ferme.

» Après la Course d'Achille, vient le Carcinitès, golfe d'une belle grandeur, qui s'étend vers les parties septentrionales dans un espace de mille stades ( entre le nord-est et le nord-ouest), et de trois mille, selon les Taphriens (habitans du A4uchos [fond ] ) , qui donnent cette dimension jusqu'au fond du golfe , qu'on appelle aussi Tamyracès, du nom du promontoire.

» A ce;.fond d» golfe est l'isthme qui sépare de la mer le lac Putride , et qui lie au continent la Chersonèse Tauriqne-Scythique ( la Crimée ). Il a quarante stadçs. de lar-i geur, et suivant d'autres, trois cent soixante, ^b , / nri'i

« Le lac Putride a, dit-on , quatre mille stades de circon^ férence : il forme la partie occidentale du Palus-Méotide^ auquel il communique par une grande bouche : ili est fort marécageux , et porte à peine des bateaux cousus ; ea effet , les vents découvrent facilement, puis recouvrent les bancs de sable, au point que de plus grands bateaux ne peuvent les franchir (où mg^aifMi).

» Le golfe Carcinitès a trois petites îles, des bancs de sable, des roches à fleur d'eau, que jlçi^ rgnçoufre toutefois en petit nombre da?2S le périple... :. .i,^ , y r .

» En dedans du golfe, naviguante gayçhe, on rencontre

une petite ville [avec port], et un autre port appartenant aux Chersonésites; car en longeant constamment la côte [ vers le midi ] , on voit se détacher ( i'xx^/7a/ ) et se projeter vers le midi un grand cap ( partie de la Chersonèse ) à l'extrémité duquel [sur le bord de la mer] est situé une petite ville , colonie des Héracléotes , duPont-Euxin , nommée de même Chersonèse, et qui se trouve dans le périple, à quatre mille quatre cents stades du Tyras (pi. 3 ) .

Sur ce même [grand] cap est l'hiéron de la Vierge (Parthenos), d'une certaine divinité, laquelle donne son nom à ce cap, qui est en avant de la ville, à une distance de cent stades, et qu'on appelle Parthcnium [cap Fanari] , cap qui a le temple de la déesse et son xoanon,

M Entre la ville et le cap ( Fanari ) il y a trois ports. Vient ensuite l'antique Chersonèse , tout-à-fait ruinée ; et après elle , un port à étroite entrée , dans lequel sur-tout les Taures, peuplade scythique, se réunissoient pour exercer leurs brigandages , tombant ( à la faveur du port à étroite entrée, d'où ils voyoient sans être vus ) sur ceux qui venoient s'y réfugier. On l'appeloit Symbolôn-limen , port des signaux.

« L'intervalle k partir de ce port vers un autre port nommé Cténus forme un isthme de quarante stades , qui est comme la barrière (ou l'entrée) de la petite Chersonèse, que nous avons dite partie de la grande Chersonèse, et qui comprend la ville de même nom.

Nous venons de parcourir, avec Strabon, la circonférence de la petite Chersonèse : avec le même géographe, revenons aux renseignemens qu'il nous fournit sur divers points de la grande Chersonèse.

La

La côte ( ou paralie ) Taurique est le premier objet qui occupe sa pensée.

Styjwf. ?i<ju;ii'. «Depuis le Symbolon-Limen jusqu'à lacôte deThéodosie, fa côte de la Tauride, d'environ inilfe stades de longueur , est âpre , montueuse , et battue par des vents impétueux de nord-est ( y^-mi^i^ovim tvTç fiopîotç. ) « Ce passage de Strabon étonne M. de Stempkovski. La chaîne des montagnes Tauriques qui s'étend de l'est à i'ouest le long de la côte, regarde le plein midi, et garantit du nord une petite contrée située entre la montagne et la mer, et que l'on ne sauroit mieux comparer qu'à la côte de Gènes : on y voit croître le laurier, le grenadier, l'olivier et autres plantes des pays chauds, tandis que le revers septentrional des montagnes de la Crimée n'offre rien de tout cela. Comment donc Strabon , qui connoissoit si bien cette côte de la Tauride , la dit-il exposée à des vents du nord trh-orageux ! ■>■> Essayons d'expliquer Strabon grammaticalement et par des faits ; et d'abord observons que l'assertion qui étonne est , non de Strabon , mais de son interprète français.

Strabon dit que des vents venant des parties septentrionales frappent la paralie ( littoral) de la Tauride. Cette paralie est le revers méridional de la chaîne taurique , dont tous les voyageurs récens ont vu le revers aussi fertile que le revers septentrional est aride. Cela posé, cherchons quels vents viennentla frapper. Ce ne peut être un vent soufflant droit du nord ( car la chaîne des montagnes s'y oppose) , ni un vent du nord tres-orageux ; car le grec , j&t. tuTç 0opioiç , repousse l'une et l'autre idée. II s'agit donc uniquement de vents de nord-ouest, ou de nord-est. Je me déciderois

pour ces derniers, parce que la côte méridionale Taurique,

vu son gisseinent , tourneroit le dos à des vents nord-ouest.

Ces vents dont parle Strabon, vifs, secs, impétueux [nsmttyi^avav.'mç (hofioiç) , sont loin d'être lies-orageux . Ecoutons l'historien de l'ancienne et nouvelle Russie, M. le M." de Casteinau ; tom. III, pag. 265 e\. pass.] :

« Tandis qu'il gèle dans les plaines de la Crimée , la partie montueuse [ope/ni] jouit d'une douce température.

» C'est dans les vallons de la partie montueuse que le printemps brille de tout son éclat; nulle autre part, le mois de mars n'est aussi beau ; nulle autre part , le mois de mai ne réunit autant de fraîcheur dans les bocages , autant de diversité parmi les fleurs, à autant d'activité dans la végétation . . . Les plus beaux jours sont interrompus par des vents impétueux [ib. p. 264) "• (parfois) il règne un vent d'une extrême violence, qui a son retour plus marqué k la fin de l'été et en automne. "

Ces observations de faits, sur-tout rapprochées de celleci ( ibid. tom, II , p. 2^4 ) > Le vent du nord a perdu sa fraîcheur en parcourant uu espace immense échauffé par le soleil , n'expliquent-elles pas à merveille le H&-7aji-}i^ovim mç ^Ofiioiçl Ainsi l'ingénieux et spirituel écrivain de l'ancienne Russie nous aura aidés, sans qu'il le veuille, à expliquer Strabon , dont il a beaucoup trop négligé les textes grecs, qui abondent en documens précieux.

On a beaucoup et utilement écrit sur le commerce de Cherson , &c. Mais comment a-t-on entièrement oublié un des textes les plus remarquables de l'antiquité sur les relations commerciales des Grecs dans un pays faisant maintenant une des plus belles portions delà Russie!

« Phanagoiie est reconnue comme le comptoir des marchandises qui, de la Méotide ou des pays barbares situés au-dessus, descendent vers les contrées méridionales ( xgrraiwfu^oiÀvuv), tandis que Panticapée est le comptoir des marchandises qui (de la mer Egée et du Pont-Euxin) se rendent vers les contrées septentrionales ( ^^^(ft^D/Mvaiv ) » : passage qui indique la double direction des maichandises allant du nord au midi, et les autres du midi au nord, et dont le sens dépend en grande partie des prépositions àvà., y^-rà. et l|. Je m'arrête : j'espère incessamment publier des recherches étendues sur la Tauride ou Crimée, d'après des textes qui n'ont été nullement discutés avant nous.

ro3. Plan de /a petite Chersonese Taurique ( Chersonèse Trachée d'Hérod. ), d'après Strab. Voy. Obs. sur la pi. 102: et /Vt/t. additions, pi. 5.

I 04. Plan particulier du Bosphore Cimmérien.

105. Etats de Mithridate : carte dressée d'après les textes comparés d'Appien, Polybe, Strabon , &c.

L'histoire ne pouvoit oublier un prince qui, durant près de trente années, lutta si glorieusement contre les Romains. Les modernes qui en ont parlé , ont laissé aux anciens leurs détails géographiques. Il seroit utile de les rechercher dans les textes d'Appien, Polybe, Diodore, Dion Cassius, Piutarque et Strabon.

Ces recherches se diviseroient naturellement en deux sections, dont l'une indiqueroit les états héréditaires de Mithridate, et la deuxième , les états qu'il conquit et les pays qui lui furent cédés. Les livres vu i 1 ) , xi (2) , et sur-

(i) Pag. 471-476 , trad. franc, tom. 5 , pag. 58 sq.

(2 Pag7;fj ij. trad. franc., tom. IV, pag. 189 , l." part.

lOO II/ INDEX.

tout Je livre Xll (i), contiennent quantité de documens historiques et géographiques. Strabon est sûr d'y intéresser, puisqu'il étoit contemporain de Mithridate et du roi Polémon (2) , et qu'il avoit habité ou soigneusement visité une grande partie des pays qu'il décrit, tels que le pays des Tibarènes et des Chaldéens, la Moschique, la Colchide, le hosphore Cimmérien ( carte n." 103), et une partie des états de Mithridate.

Peut-être, un jour, dans mon Philologue, entreprendraije l'examen critique de tous les textes grecs qui renferment ces précieux documens. Je me bornerai , sous peu , à l'examen de divers détails géographiques indiqués sur les cartes loi, 103 et 1 04 , et qui, rapprochés du texte grec, parfois embarrassant, me fourniront l'occasion de consulter d'habiles géographes Les gens du monde qui voudront, du moins en partie, connoître l'histoire de Mithridate, liront Rollin avec fruit. Mais, dans un long article consacré à Mithridate, ils verront Appien, Plutarque, Dion- Cassius , Velleius-Paterculus cités, mais une seule fois Strabon. Mon Philologue , tom. XV ou XVI, donnera, je l'espère, Y excursus Chersonese Taurique-Scythique ou Crimée.

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