ETAT ET MŒURS DES AFRICAINS
I. — La description de Pline nous montre quel vaste champ était ouvert à l'Évangile en Afrique, et oii notre religion sainte et divine allait remporter ses victoires. Il importe donc ici de rechercher quels étaient alors l'état et les mœurs des Africains, afin de mieux comprendre la grandeur du bienfait que Dieu leur accorda et la puissance merveilleuse de la doctrine chrétienne.
A cette époque, l'Afrique nourrissait deux races également opposées à la religion du Christ, savoir : des Rçmains civilisés et de grossiers Barbares. Ceux-ci habitaient généralement l'intérieur oii règne une chaleur brûlante et vivaient à la manière des anciens Maures et Numides, semblables à ceux que Tacite montre soulevés par Tacf arinas(^> sous le règne de Tibère et qui lassèrent les armes de plus d'un proconsul. Ils n'avaient, pour ainsi dire, ni civilisation,
(1) AnnaLf lib. II, cap. LU. — Ija lutte dura huit années (17-24).
ni lois, ni instruction ; ils ne possédaient que peu de villes et habitaient des cabanes plutôt que des maisons; ils obéissaient aux Romains par crainte plutôt que par amour, toujours prêts, et c'est encore aujourd'hui leur caractère, à la guerre, dès qu'un chef se présentait. Ils n'avaient, en effet, d'autres richesses que la fertilité de leurs champs et l'abondance des bêtes fauves, de sorte que la guerre et le pillage leur offraient seuls l'espoir de s'enrichir.
II. — Quant à ceux qui habitaient les villes maritimes ou peu éloignées du littoral, dont les citoyens étaient Romains pour la plupart, ils vivaient suivant les mœurs romaines et gardaient un genre de vie calme et paisible. Juvénal dit^^^ et les monuments africains lui donnent raison, qu'ils s'adonnaient à l'étude du droit et il nomme l'Afrique la nourricière des avocais^^K Ceux qui se firent ime réputation d'écrivains s'étaient rendus de bonne heure à Rome où les lettres étaient en honneur. De ce nombre on peut citer Sulpice Apollinaire, de Carthage, qu'Aulu- Gelle nomme plusieurs fois comme étant presque son contemporain.
Généralement ils recherchaient les charges municipales et les distinctions honorifiques, comme nous l'apprennent les anciennes inscriptions africaines oii Ton voit que l'Afrique n'était qu'une copie deJ'Italie.
Carthage y tenait la place de Rome et y portait le nom de aima urbs^^^\ elle était divisée en régions^*) soit à Texemple
(1) Satyr. VII, v. CXLVIII.
(2) Les monuments portent : advocatus^ jurUconmUus^ juris peritwi ou peritissimuSf vo^ixoo'.
(3) Oest. coll. CartK initia,
(4) On connaît au moins six de ces régions, elles étaient ecclésiastiques en même temps que civiles.
de Rome, soit à cause de son étendue. Hérodien, en effet, l'appelle une grande et illustre ville ; il dit qu'elle ne le cède qu'à Rome pour les richesses, la population et l'étendue, et qu'elle dispute le second rang à Alexandrie d'Égjrpte^^) . Le proconsul y jouissait d'une grande autorité et de grands honneurs et il paraissait comme une image de l'empereur romain. Le conseil de Garthage s'appelait le Sénat, ce qui se pratiquait aussi en d'autres villes W qui avaient des municipalités, des charges et des fonctions publiques, pour stimuler le zèle et l'ambition des citoyens, a On y trouve^ dit SalvienW, tout V appareil des fonctions publiques^ des écoles d'arts libéraux, des académies de philosophes, des collèges enfin pour toutes les langues et pour tous les systèmes; puis des forces militaires, commandées par des officiers supérieurs; un proconsul jouissant de tous les honneurs de la m,agistrature et de VadmAnistration et dont le pouvoir proconsulaire équivalait à celui de consul; des fonctionnaires de toute sorte, de tout rang et de tout nom avec attributions diverses; en un mot^ des employés sur toutes les places et dans toutes les rues, pour la surveillance de toutes les parties de la ville et de toutes les classes du peuple.
Mais il y avait aussi bien des excitations au vice, car les théâtres, les thermes, les spectacles n'y manquaient pas, ce qui fait dire à Hérodien (*) que les Carthaginois étaient énervés par le luxe et par les fêtes.
De môme qu'en Italie les municipes avaient coutume de se régler sur Rome, ainsi en Afrique la plupart des villes
(1) Hitt., lib. VII, cap. vi.
(2) Maffei, Hist, Dipl^ p. 38; Gruter, Corpus.
(3) De Provid., lib. VII — Cf. Herod,, lib. VII, cap. IX.
(4) Lib. VII, cap. IX.
prenaient, autant qu^elles le pouvaient, modèle sur Carthage.
/ Les inscriptions africaines publiées jusqu'ici prouvent qu'on y avait adopté, non seulement la langue latine, mais
^ encore les coutumes de l'Italie. Ce sont les mêmes magistrats, les mêmes sacerdoces; bains, jeux, banquets, sacrifices, y sont également mentionnés ; dans les villes, mêmes édifices et monuments publics : temples, curies, capitoles, portiques, arcs de triomphe et autres, semblables à ceux dont on avait jadis enrichi l'Italie. La ressemblance entre les deux pays était si complète que le Sénat de Rome crut devoir interdire le séjour de l'Afrique comme celui de l'Italie aux citoyens qu'il exilait <^) .
III. — Du reste, si l'ambition, la frivolité, la mollesse, la prodigalité allaient de pair en Afrique, la licence et la débauche paraissent avoir été plus grandes. « Je ne sais, dit Salvien de Marseille ^^^ , s'il est un vice que n'aient pas les Africains en général. S'agit-il de cruauté ? ils sont inhumains; d'intempérance? ils sont ivrognes; de mensonge? ils sont fourbes; de fraude? ils sont trompeurs entre toics; d'avarice? ils sont cupides; de perfidie? ils sont des plus perfides; ignore- ton que V Afrique entière a toujours brûlé des feux des passions impures? et ressemblé non à une terre habitée par des hcymmeSy mais à un Etna vomissant de sales flammes?... Ne sait-on pas que la plupart des Africains sont impudiques, à moins qu'ils n'aient été convertis à Dieu^ c'est-à-dire réformés par la foi et la religion ?
Ajoutez à ces désordres la superstition qui régnait partout, car les Africains reconnaissaient tout un monde
(1) Tacite, An7uiî.f lib. II, cap. L. — Pline jun., lib. II, p. 11.
(2) De Provid., lib. VIL
de divinités qu'Amobe de Sicca reconnaît lui-môme avoir adorées avant sa conversion, lorsqu'il ditt^) : « aveuglement! récemment encore f adorais des statues à peine sorties du fourneau^ des dieux forgés à coups de marteau sur l'enclume^ des os d'éléphant^ des peintures, des chiffons suspendus aux vieux arbres ^^K Quand j'apercevais une pierre lisse et frottée d'huile, je rinvoquais avec respect, persuadé qu'une vertu résidait en elle; j'adressais mes prières à un tronc insensible. J'accablais ainsi des derniers outrages ces mêmes dieux à l'existence desquels j'avais une foi pleine^ car j'étais persuadé qu'ils étaient de bois, de pierres et d'ossements^ ou qu'ils habitaient dans ces matières,
La déesse Céleste, en particulier, recevait de grands honneurs chez les Africains. EUe était tutélaire de Carthage et il y avait dans cette ville une rue appelée de son nom. Céleste ^^^ Saint Augustin a fait une description des fêtes qui s'y célébraient en Thonneur de cette déesse : « Où donc, dit-il ^*) , et quand est-ce que les initiés de Céleste ont appris les lois de la chasteté? Je ne sais, Tïiais devant son temple où se montrait sa statue^ nous avons vu la foule accourir de toutes parts et nous plaçant où nous pouvions^ nous avons considéré attentivement les Jeux qui se donnaient On assistait à un double spectax)le : d'un côté^ s'étalait la prostitution^ et de l'autre, une déesse vierge. On la priait avec ferveur et devant elle on commettait des turpitudes. Nous n'y
(1) Adv, gent.f Hb. I, cap. xxxix.
(2) Cette superstition existe encore en Afrique. On trouve de loin en loin, sur le bord des sentiers arabes, des arbres marabouts.
(3) Victor de Vite, Pers, vand.^ lib. I, n. 2.
(4) De oivît Dei, lib. II, cap. xxvi.
avons pas même vu la réserve qtce gardent les mimes, ni la retenue qu'observent les actrices : on s'y livrait à toutes sortes d'obscénités, etc. Et le même culte était répandu par toute T Afrique, comme Tattestent les monuments épigraphiques.
Il est inutile d'en dire davantage sur ce sujet ; on voit suffisamment combien fut puissante la divine prédication qui afi'ranchit, avec un si admirable succès, des hommes dont le cœur était l'esclave des vices et de la superstition et qui leur apprit à porter le joug du Christ. Tertullien, l'auteur le plus rapproché de cette époque, nous a laissé de la rapidité de cette merveilleuse propagation un témoignage illustre, lorsqu'il dit : « Noies sommes d'hier^^^ et déjà nous remplissons tout: vos cités , vos îles, vos forteresses ^ vos municipes^ vos assemblées, vos camps euac-^mêmesj vos tribus^ vos dècuries, le palais, le sénat, le forum; nous ne voits laissons que vos temples.
(1) Apolog», cap. xxxvii.