ET AU DELA
I. — Les rois vandales qui avaient régné depuis Genséric jusqu'à Hildéric, avaient cruellement ravagé l'Église d'Afrique, livrant partout les temples des catholiques à la profanation, et envoyant en exil les évêques et les prêtres. Mais, en 523, à la mort de Trasamond, comme nous le lisons dans la vie de saint Fulgence de Ruspe « commença le règne d'Hildèric dont la bonté extrême rendit la liberté à l'Eglise catholique en Afrique, accorda un évêque propre au peuple de Carthage et ordonna par sa clémence souveraine de
laisser faire en tous lieux les consécrations d'èvêquesJ^^ » Aussi chaque province recouvrant ses pasteurs, ou en choisissant de nouveaux reprit une nouvelle vie. C'est ce que nous fait voir le concile de Carthage, réuni peu après, c'est-à-dire en 525, par Tévêque Boniface. Il prouve, en effet, que des conciles avaient déjà été réunis dans les autres provinces (^^ et il nous fournit, de plus, les souscriptions des évéques qui y étaient venus de toutes parts, au nombre de cinquante-neuf, et qui étaient en partie les députés de leurs provinces.
II. — Le règne d'Hildéric ne fut pas de longue durée, mais la tyrannie de Gélimer fut plus courte encore. Une fois Justinien maître de TAfrique, tout y jouit d'une tranquillité profonde et TÉglise recouvra la paix et la sécurité. Aussi proflta-t-on d'un temps si favorable pour réunir, en 534, un concile plénier de toute l'Afrique. H fut tenu à Carthage avec un grand concours d'évéques. On en comptait, en effet, deux cent dix-sept présidés par Reparatus, qui gouvernait alors l'Église de Carthage, comme le porte la lettre que les Pères écrivirent au pape Jean W^K Toutefois les Actes mêmes de ce concile sont perdus, à l'exception d'un seul canon par lequel on sanctionna l'exemption des monastères (*) . Aussi ne pouvons-nous rien dire de certain sur les provinces d'où venaient les évêques réunis alors à Carthage.
III. — On pourrait supposer non sans raison, que sous Justinien, les provinces ecclésiastiques furent modifiées,
(1) Cap. XXVIII.
(2) Hard., Conc., t. II, pp. 1075, 1085, 1154.
(3) Hard., Co7ic,f t II, p. 1154.
(4) Ib., p. 1177.
puisqu'il changea quelque peu les provinces civiles. H décida, en effet, comme on Ta vu, que la province de Tingis appartiendrait de nouveau à l'Afrique ; il réunit en une seule province les Maurétanies Césarienne et Sitiflenne; enfin, il en ajouta une septième, la Sardaigne, déjà réunie à l'Afrique sous les Vandales, ainsi qu'on le voit dans la notice publiée en 482.
IV. — De son côté, la province de Sitifls, privée de son primat, fut unie au reste de la Maurétanie. Dans les actes du concile de Latran, tenu en 649 sous le pape Martin 1, nous lisons une lettre écrite au nom des trois conciles d'Afrique, avec ce titre (^) : « Au bienheureux seigneur^ élevé sur le siège apostolique, au Père saint des Pères, Théodore pape et pontife souverain de tous les pasteurs, Colombie, évêque primat du concile de Numidie, Etienne, évêque primat du concile de Byzacène, Reparatus, évêque primM de la Maurétanie et tofULS les évêqiœs d'Afrique appartenant aux trois conciles nomm£s ci-dessus, » H n'est fait ici, on le voit, aucune mention de la Sitiflenne et de la Césarienne, mais tout simplement de la Maurétanie. La seule raison en est que les Pères d'Afrique avaient adopté pour les provinces ecclésiastiques les divisions civiles.
V. — Mais la Tingitane forma dès lors une nouvelle province de l'Église d'Afrique et la Tripolitaine conserva ses limites et son primat puisque ces deux provinces, à partir de Justinien, furent administrées par des consulaires. Nous ne trouvons pas néanmoins qu'on y célèbre
(1) Hard, Conc,, t III, p. 784.
aucun concile, sans doute à cause du petit nombre de leurs évoques, tandis qu'on en tint certainement dans la Proconsulaire, dans la Byzacène, et surtout dans la Numidie, comme en témoignent l'empereur Justinien et saint Grégoire le Grand ^i>. Les évêchés étant moins nombreux dans ces provinces que dans les autres, on peut croire que les évoques de la Tingitane se réunissaient à ceux de la Maurétanie et les évoques de la Tripolitaine à ceux de la Byzacène, leurs voisins.
VI. — A l'époque de saint Grégoire le Grand, il y avait encore un grand nombre d'évêques en Afrique. Sous le pape Martin I, environ cinquante ans après saint Grégoire, quelques-uns d'entre eux vinrent à Rome, au concile de Latran; une partie des autres avaient, comme nous l'avons vu un peu plus haut, écrit à Théodore, prédécesseur de Martin, et on voit qu'une autre partie avait signé les lettres qui furent adressées alors à Constantin, fils d'Héraclius, et à Paul, patriarche de Constantinople. Des copies de ces lettres furent lues ensuite au concile de Latran et sont restées insérées dans ses actes. Mais pendant que cela se passait à Rome, les Sarrasins avaient déjà envahi l'Afrique, au grand détriment de l'Église. Non seulement elle perdit tout éclat; mais^ privée de ses évoques et après que les populations eurent été traînées en esclavage, elle fut bientôt réduite à un petit nombre de fidèles. Au commencement du VUP siècle, les Pères du concile m Trullo y reconnaissent l'existence d'un certain nombre d'évéchés, et l'introduction de certains abus provenant de l'impossibilité d'y tenir des conciles
(1) Baron, ad an,, 541, Epist, S. Greg,
pour remédier aux désordres naissants, et pour remettre en vigueur les mœurs des temps antérieurs et l'antique discipline. On voit, de même, que les provinces n'y existaient plus que de nom, que les Églises qui existaient encore étaient très éloignées les unes des autres et que leurs évoques ne relevaient d'aucun primat ou ne tenaient plus aucun compte d'un primat subjugué par la terreur et par la puissance des Barbares.
Jean, diacre, surnommé Hymonis^^>, prouve aussi que le nombre des évoques était partout diminué au IX® siècle, quand il parle de la faculté accordée à des prêtres de consacrer le saint chrême. Il dit, en effet ^^^ : « Ne soyez pas troublé de ce que l'extrême nécessité oblige quelquefois de faire, ce qu'on pratique, comme on l'affirme, en Afrique, (M des prêtres consacrent le saint chrême ; ce qui troublerait à bon droit, si T autorité des pontifes n'avait accordé ce pouvoir, » Il faut aussi savoir que les prêtres grecs jouissent de ce pouvoir et que l'Afrique avait subi l'influence byzantine.
Vn. — L'histoire ne dit pas ce que furent les siècles qui suivirent, mais la Notice de Léon le Sage nous apprend qu'au X® siècle l'Afrique avait encore un bon nombre d'évêques. Le pape Léon IX nous fait assez comprendre que les choses empirèrent, lorsque, consulté, au sujet des droits de l'archevêque de Carthage, par quelques évêques, il commence sa lettre en ces termes (^> : « Nou^ déplorons extrêmement que la gloire des Eglises d'Afrique ait été foulée aux pieds des Gentils, à ce point qu'on
(1) Baron, ad an,^ 541.
(2) Epitt, ad Gérard, V, VIII.
(3) Hard., Ckme,, t. VI, p. 950.
trouve à peine maintenant cinq èvêques là où deux cent cinq se réunissaient autrefois en conciles pléniers, et qu'il ne reste plies que quelques brebis y livrées chaque jour à la boucherie, là où l'innombrable troupeau du Seigneur paissait autrefois dans une paix profonde, sovis la conduite de nombreux pastem^s. Ceci se passait au XP siècle, alors que, selon le même pontife, Carthage gisait dans la solitude. Et cependant il déclare que son archevêque n'a rien perdu de sa dignité ni de son autorité et que Tévêque de Gummi n'a droit à aucun de ses privilèges. Ce dernier voulait faire l'archevêque et user des prérogatives jusque-là réservées à l'évêque de Carthage.
Vin. — Vingt ans après, ou un peu plus tard, il n'y avait même plus cinq évêques en Afrique. Nous l'apprenons par une lettre de saint Grégoire Vil à Cyriaque, archevêque de Carthage, car voici comment il lui parle (^> : « Nous avons appris que l'Afrique, l'une des parties du mxmde et qui jadis, au temps où le christianisme était florissant, avait un très grand nxymbre d'évêques, est maintenant tombée dans un si triste état qu'elle n'a même plus trois évêques pour faire une consécration épiscopale. » Après cette époque on ne voit plus trace d'évêques en Afrique. Le christianisme y fut réduit à une telle extrémité que ceux qui voulaient garder leur religion et conserver leur foi intacte quittaient secrètement le pays et pour se mettre en sûreté cherchaient un asile dans les pays chrétiens. Antérieurement, du reste, un grand nombre avait déjà pris cette voie, non seulement parmi ceux qui vivaient dans les pratiques de la piété et gardaient avec
(1) Hard., Conc, t. VI, p. 1341.
fidélité la sainte doctrine, mais encore de ceux qui déshonoraient la religion chrétienne par plus d'une erreur, ce qui fut cause que, au commencement du VIII' siècle, le pape Grégoire II décréta qu'on n'admettrait point indistinctement aux ordres sacrés^ les Africains qui les demandaient^^K On avait, en effet, constaté que, parmi eux, se cachaient souvent des Manichéens.
IX. — Enfin, au XIII® siècle et plus tard, plusieurs songèrent au salut de l'Afrique et lui envoyèrent de courageux missionnaires pour essayer de ramener ses habitants à la religion chrétienne. Ainsi le grand patriarche, saint François d'Assise, envoya, en 1219, cinq religieux de son ordre dans la Tingitane pour y rétablir le christianisme et retirer ces barbares des superstitions mahométanes. Ils y travaillèrent avec courage, mais leur dévouement ne fut guère profitable qu'à eux-mêmes, et ils souffrirent im glorieux martyre dans la ville de Maroc. Les autres qui suivirent leur exemple, ne purent pas rendre davantage à cette Église quoi que ce soit de son ancien aspect, n fallut, en 1830, l'épée de la France pour soumettre de nouveau le sol africain au joug de la Croix.
(1) Hard., Orne,, t. IV, p. 1862.