LES PROVINCES
I. — Avant d'écrire, avec la grâce de Dieu, l'histoire de rAMcpie chrétienne, il convient de représenter exactement ce qu'était cette province, quand la prédication du christianisme et la lumière de l'Évangile vinrent y apporter le salut. Il importe, en effet, pour l'honneur de notre sainte religion, qu'on sache quels étaient alors les habitants de l'Afrique, et il faut, pour le bien des lecteurs, traiter un sujet sans lequel ils n'auraient aucune idée des lieux et des peuples dont je vais parler.
Je préviens donc que TAfrique, dont je veux m'occuper, est celle que les Romains appelaient proprement de ce nom, laquelle est située en face de l'Europe et s'étend depuis le détroit de Gadès ou Gibraltar jusqu'à la Grande- Syrte et aux derniers confins de la régence de Tripoli ; car l'Afrique, dont les géographes font aujourd'hui une partie du globe, comprend, outre l'Égjrpte et la Gyrénaïque, tout le vaste continent entouré par l'Océan. Les anciens Romains lui ont donné d'autres noms, ou bien ils ont négligé de s'en occuper.
II. — Lorsque, pour donner à cette description un point de départ juste et précis, je me reporte aux premiers temps de l'Église, je vois qu'on n'est point d'accord sur l'époque oii le christianisme fut introduit en Afrique. Car l'opinion de Baronius (^) , suivant laquelle saint Pierre luimême serait le fondateur de cette Église, est rejetée par plusieurs ^2)^ Ceux qui pensent que saint Pierre a fondé l'Église de Carthage s'appuient sur un anonyme grec très ancien (3)^ sur Thistorieû Siméon Métaphraste^*) , sans parler de la chronique de Flavius Dexter et du poète Maximus^^^ qui sont regardés comme apocryphes. Les auteurs précités disent que saint Pierre laissa à Carthage comme évéque saint Crescent, le même qui évangélisa aussi la Galatie et les Gaules. Les anciens Martyrologes^^^ y du reste, nous montrent un saint Crescent honoré à Carthage et en Afrique.
(1) Ad arm., XLIV, n. 39.
(2) Tillemont, Mém. Ecoles.^ t. I, p. 525 — Louis Dupin, Histoire des Bonat.f etc.
(3) BoUand, t. VII, p. 379.
(4) Surins, t. III.
(5) Ad ann. L, v. Coll. Migne,
(6) Martyrol. rom.^ 27 jun., 29 déc. — Martyrol, hieron.j 28 jun., 29 déc. — Cf. Adon., Bede, Usuard, etc.
D'autre part, Nicéphore Callixte^^), le Pseudo-Dorothée^^^ et saint Paulin (3) affirment que Simon le Cananéen et Jude son frère ont évangélisé la Lybie et l'Afrique et les Marty7^ologes encore semblent donner un fondement à leur affirmation (*). Le même Nicéphore Callixte rapporte également que saint Marc a évangélisé la Lybie et la Barbarie W. Évidemment on ne peut regarder ces diverses traditions comme absolument certaines, mais il faut avouer que nous ignorons en grande partie les pérégrinations des Apôtres.
Selon une autre tradition, sainte Photine la Samaritaine serait venue, avec sa nombreuse famille, annoncer FÉvangile à Carthage (^) .
Les anciens Pères enseignent et affirment unanimement ^ que l'Évangile fut apporté de Rome en Afrique. Tertullien, parlant des sièges apostoliques, c'est-à-dire des Églises fondées par les Apôtres, dit : « Si vous êtes voisin de \ Vltalie, vous avez^ comme nous, l'autorité de Rome^^K» J Et quaud il exalte le bonheur de Rome d'avoir été illustrée par les enseignements et par les exemples des Apôtres, il s'écrie : « Voyons ce qu'elle a appris, ce qu'elle a enseigné^ quels rapports elle a eus avec les Eglises d'Afrique (®J , c'est-à-dire quelle doctrine l'Église de Rome a transmise aux Africains.
Le Souverain Pontife Innocent, dans sa lettre à Décence,
(1) Hist,^ lib. II, cap. XL.
(2) Cave, de scrip. Écoles,^ t. I, m Doroth.
(3) Mt., XI, V. 92.
(4) Menol, Basil,. 10 mai — Martyrol, hieron,, 28 oct.
(5) ffigt., cap. XLIIL
(6) Menol. Basil., 20 mars — Bivarius a^pv Dext, ad ann,, 60.
(7) De presorvpt., cap. xxxvi.
(8) Le prescript., cap. xxxvi — De vel, virg., cap. il — Adv, Mareion., lib. IV — Apolog,
évéque de Gubbio, affirme que « dans toute l'Italie^ les Gaules, les Espagnes, ^Afrique et la Sicile, avec les {les voisines^ personne n'a fondé d'Église que les èvêques institués par le vénérable apôtre Pierre ou par ses successeurs^^^ . »
in. — Toutefois, pour ce qui concerne les débuts de la prédication chrétienne en Afrique, on doit admettre qu'il ne manqua pas à Cartbage de juifs et de prosélytes pour aUer d'Afrique à Jérusalem vers la première pentecôte et pour en rapporter les germes de notre foi, après qu'ils eurent reçu des Apôtres l'eau salutaire du baptême. Ce fut par une spéciale disposition de la Providence. Saint Luc les nomme expressément, quand il dit qu'il vint alors à Jérusalem des habitants des contrées de la Lybie et des étrangers de Rome <*) . C'est à propos de ce texte que TertuUien dit que l'Évangile pénétra alors en Afrique jusque chez les Gétules et les Maures^^), parmi lesquels on a retrouvé de nos jours encore plusieurs communautés juives.
La persécution, soulevée en Palestine contre les chrétiens à l'occasion du martyre de saint Etienne, a dû faire passer en Afrique beaucoup des premiers disciples de Jésus-Christ. On peut en dire autant des premières persécutions romaines W.
n semble aussi très vraisemblable que ceux qui, à l'origine, instruisirent les Africains des vérités divines.
(1) HarcL, Orne., 1. 1, p. 995.
(2) Aet. apost.f II, 9.
(3) Tert., Adv. Jud.^ cap. VU.
(4) Act. apogt. — cf. Joseph Antiq., XX, iv — Sneton, in daud., cap. XXIV — Orose, Hist., lib. VU, cap. vi — Eusèbe, J3wr^, lib. II, cap. XIX.
furent envoyés dans ces contrées, dès les débuts mêmes du christianisme, par les Apôtres, avec pouvoir de fonder les Églises africaines. Qui oserait dire, en effet, qu'à une époque où une foule de disciples des Apôtres étaient brûlés du zèle de propager la foi chrétienne, il n'y eût personne à Rome qui pensât à l'Afrique, placée presque sous les yeux des Romain^, ou qui demandât à entreprendre une province si féconde.
Mais ce fait est attesté par de nombreux témoins qui nous apprennent la diffusion universelle de la religion chrétienne, dès le temps de son origine. Qu'on lise dans saint Irénée, que saint Épiphane appelle disciple des Apôtres, le dixième chapitre du premier livre contre les hérésies ; qu'on lise saint Justin, le philosophe, voisin, lui aussi, des temps apostoliques (^). On y verra que déjà les chrétiens étaient répandus dans toutes les villes y comme Vâme dans toutes les parties du corps humain.
n devait donc s'en trouver en Afrique, dès cette époque, car elle était, sans contredit, une partie importante de l'Empire romain, c'est-à-dire du monde alors connu.
Tertullien, dans le septième chapitre de son ouvrage contre les Juifs, parle dans le même sens : « En qui^ dit-il, les nations ont-elles cru, si ce n'est au Christ, qui est déjà venu? En qui tous les peuples ont-ils cru^ Parthes, Mèdes^ Élamites, habitants de la Mésopotamie, de V Arménie^ de la Ph^^gie.de la Cappadoce^ du Pont, de l'Asie, de la Pamphylie, de l'Egypte^ et des régions de l'Afrique qui sont au-delà de Cyrène [regionem Africœ qicœest trans Cyrenen), citoyens de Rome^ Juifs habitant alors Jérusalem et toutes les
(1) Lettre à Diognète — cf. Lactance, De morte persécuta
autres nations; et de même, les diverses peuplades des Gètules et une foule de Maures sur les frontières; toutes les contrées des Espagnes et les divers peuples des Gaules; les pays des Bretons, inaccessibles aux Rommns et cependant soumis au Christ; et les Sonnâtes^ et les Baces, et les Germains, et les Scythes, et quantité de peuples annexés, îles et provinces, dont notes ignorons le nom et que notes ne pouvons énumérer. » Si donc, à Tépoque de Tertullien, la religion chrétienne avait franchi les frontières de FEmpire pour pénétrer chez les Gétules et les Maures, c'est que, bien longtemps auparavant, on Tavait apportée d'outre-mer dans l'Afrique romaine.
Du reste, les Africains des âges suivants étaient convaincus que leurs ancêtres avaient embrassé de bonne heure la foi du Christ comme le déclaraient les évéques de Numidie, lorsqu'ils demandaient au Souverain Pontife Gélase II, de conserver toutes les coutumes des temps anciens que, depuis V époque reculée de leurs premiers évéques, institués par Pierre^ prince des Apôtres^ l'antiquité avait toujours respectées^^K On ne saurait nier que ces termes indiquent les premiers temps de l'Église. Je sais, il est vrai, que Pétilien, évêque donatiste de Girta, dans la même province, écrivant pour défendre son parti qu'il regardait comme seul catholique, disait : « C'est de noies qu'il a été dit : Ceux qui étaient les premiers seront les dernier s^'^K L'Evangile, en effet, n'est parvenu qu'en second temps en Afrique {postmx)dum) ; c'est pourquoi il n'est dit nulle part^ dans les
(1) Cheg, Mag., Ub. I, Ép. LXXVII — cf. Salvian, De Ouh, lib. VII. n. 18.
(2) Matt, XX, XVI.
épitres des Apôtres y que l'Afrique a reçu la foi^^^ . » Je laisse de côté cette fausse interprétation de Pétilien que saint Augustin a réfutée. On n'en peut conclure que le christianisme a commencé en Afrique après le temps des Apôtres. Aussi saint Augustin réplique-t-il avec raison ; « Quand il n'y aurait pas ici de Juifs ni de Gentils pour leur appliquer cette parole^ il y a des nations barbares qui n'ont cru qu'après l'Afrique. Il est donc hors de doute que l'Afrique n'est pas la dernière dans tordre de la foi. » Il suffisait, en effet, pour réfuter l'argumentation de Pétilien, de pouvoir désigner d'autres peuples qui eussent embrassé le christianisme après les Donatistes, c'est-à-dire à l'époque même oii il vivait. Ainsi Pétilien, aussi bien qu'Augustin, donnait à l'Église d'Afrique la même ancienneté, puisque l'un affirmait que les Africains n'avaient pas été les premiers à embrasser le christianisme, l'autre qu'ils n'avaient pas été les derniers. Du reste, saint Augustin n'hésite pas à affirmer que l'Evangile est venu à Carthage de Rome et d'autres régions qui ne peuvent être que les régions de l'Asie ^*J ; que certaines coutumes de l'ÉgUse de Carthage proviennent des Apôtres mêmes (^), que la doctrine chrétienne et l'épiscopat ont été implantés en Afrique par les Apôtres (*) ; que la prédication évangélique est partie de Jérusalem d'abord et d'autres pays ensuite pour arriver à Carthage ^^^ ; que les Africains sont les fils des Apôtres^*) ; que l'Afrique a
(1) Aug., De unit JEccles., cap. xv -— cf. éfreg, Mag., Ép. xxxm, Ad Daminic, Episc, CJarthug.
(2) Epist. XLni, n. 7, ad J)(matist.
(3) De Dajft.j contra Don/it., lib. II, cap. VII.
(4) Tract. XXXVII, m Joan., n. 6.
(5) Cîollat. Carth., Cognit, III, n. 230.
(6) In psal. CI, Serm, II, n. 15.
entendu le premier appel de la voix divine ^^^ ; que Pierre par lui-même, Paul par son disciple Crescent et d*autres Apôtres ont donné naissance aux Églises Africaines (^) ; que les Africains néanmoins ne sont pas des Pétriens ni des Pauliens, mais des chrétiens <*).
rV. — Nous avons aussi l'autorité de saint Cj^riea touchant l'antiquité du nom chrétien en Afrique. Dans
(1) Inpêàl., XLIX, n. 8.
(2) Inpsalm., XLIV, n. 32.
(3) Tract., II, in I £lpiH. Joan.f n. 4 — In psalm^ XLIV, n. 23. Le culte des Africains pour saint Pierre et saint Paul est assurément remarquable. Dans toutes les provinces d'Afrique on retrouve des monuments qui Tattestent.
Nous lisons, sur un arc à Henchir-M^roum, en Numidie :