IV
L’époque coloniale dont nous venons d’esquisser rapidement le caractère, dura trois siècles, et pendant cet intervalle, les éléments qui formaient la population du territoire argentin acquirent des forces suffisantes pour rompre les liens qui les rattachaient à la métropole.
Le type espagnol se modifia dans ce nouveau milieu. Il se mêla aux indigènes et aux nègres, et de la modification du type primitif par l’influence du milieu et par son mélange avec d’autres races, naquit le créole , qui, sur le territoire argentin, était généralement le descendant direct des conquérants.
Les créoles, descendants des conquérants, aussi bien que les métis, les habitants des villes et ceux de la pampa, avaient tous à un égal degré l’amour du sol natal, et professaient la même haine mal dissimulée envers les fonctionnaires espagnols qui les gouvernaient.
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La vie coloniale n’avait guère d’autres préoccupations que les difficultés entre les évêques et les gouverneurs ou entre ceux-ci et les assemblées locales, les bavardages et les médisances de village et la guerre contre les Indiens qui faisaient de continuelles incursions parmi les popidations de la frontière et attaquaient fréquemment les demeures des colons. Les habitants du Rio de la Plata y trouvèrent cependant l’occasion de s’exercer à la lutte et do mesurer leurs forces.
Les rois d’Espagne et de Portugal, malgré la ligne imaginaire tracée d’un pôle à l’autre par le pape Alexandre YI pour séparer leurs possessions et les modifications apportées par le traité de Tordesillas, n’avaient pu parvenir à s’entendre au sujet des territoires correspondant à chacun d’eux dans le nouveau monde.
Les Portugais, maîtres du Brésil, s’efforcèrent toujours do se rapprocher de la zone tempérée et combattirent avec persévérance pour étendre leurs possessions jusqu’au grand lleuve argentin.
Poursuivant sans relâche le but de leurs visées, ils fondèrent en 1680, en face de Buenos-Ayres, la colonie de Sacramento et engagèrent la lutte à laquelle mit fin le traité de 1777, qui laissait la Colonie au pouvoir de l'Espagne. Mais avant d’arriver à ce résultat, la colonie fut prise trois fois de vive force par les Espagnols, et trois fois elle fut livrée de nouveau aux Portugais, à la suite de concessions diplomatiques arrachées aux rois d’Espagne parles difficultés delà politique européenne.
L’esprit des créoles se retrempa dans ces luttes; ils commencèrent à avoir conscience de leur propre force, et ils s’en rendirent compte chaque jour davantage, à mesure que l’accroissement de la population et l’augmentation de la richesse mettaient en relief les erreurs et les vices du système colonial.
A la fiu du siècle dernier on pouvait déjà constater un
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antagonisme marqué entre les créoles et les Espagnols de la péninsule.
Les invasions anglaises de 180G et 1807 donnèrçnt le coup de mort au pouvoir de la métropole. Dès lors la révolution et l'indépendance n’attendirent plus qu’un moment favorable, une occasion propice qui permît de réunir en un faisceau toutes les volontés, pour les diriger vers l’émancipation finale, dans un élan irrésistible, avec l’appui résolu et spontané de tous les fils du nouveau monde.
La première invasion anglaise triompha momentanément par l’ineptie et la lâcheté du vice-roi Sobremonte; elle fut ensuite vaincue par un effort du peuple de Ifuenos-Ayres, sous la conduite de Liniers.
La seconde, forte de plus de douze mille hommes, vint sc briser contre la valeur des milices qui avaient pu s’organiser dans l’intervalle et s’étaient formées en plusieurs corps, d’après la nationalité. Ces deux événements donnèrent la mesure de la force des créoles, ils agrandirent encore l’antagonisme déjà profond entre eux et les Espagnols et, grâce à eux, les vainqueurs ai*rivèrent à se convaincre qu’ils étaient invincibles.
Puis survint l’invasion de la métropole par Napoléon Ier; le roi Ferdinand YII perdit sa couronne qui fut donnée au frère de l’empereur, l’Espagne fut momentanément subjuguée, et ces désastres lointains furent le signal de divers mouvements qui éclatèrent successivement sur différents points des colonies, revêtant chacun un caractère plus ou moins net et défini, mais avec une tendance générale vers l'émancipation.
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La révolution argentine éclata à Buenos-Ayres, capitale de la vice-rovaulé, le 2o mai 1810.
Ce fut une révolution municipale dans son origine, légale dans sa forme; elle n’usa pas de moyens sanglants et afticha en apparence des intentions conservatrices en faveur de l'ancien régime, tandis que son but final était en réalité l’émancipation.
Elle fut faite par les habitants de Buenos-Ayres et prit pour bases les principes mêmes de la législation espagnole, en vertu desquels le peuple de la péninsule, pendant la guerre contre Napoléon et durant la captivité du roi Ferdinand VII, créa les assemblées provinciales ( juntas jwovmciales).
Le premier gouvernement patriote s’installa Tranquillement, respectant la volonté populaire qui en désigna les membres sur la place publique, et ilexerça le pouvoir au nom du roi Ferdinand VIL
Personne cependant ne songeait à rendre un jour au monarque les rênes du pouvoir.
L’assemblée de 1810 s’était engagée à étendre son autorité sur toute la surface de la vice-royauté, pour permettre aux peuples qui la formaient dq nommer librement leurs représentants, afin que ceux-ci, une fois réunis, pussent prendre une résolution et déterminer la forme définitive du gouvernement.
Pour atteindre ce résultat il lui fallait vaincre la résistance des Espagnols et, par conséquent, il était indispensable d'organiser des armées.
Aussi, peu de temps après le mouvement de Mai, commença la guerre de l’Indépendance qui ne revêtit jamais le carac-
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1ère d’extermination qu’elle prit au Vénézuéla et dans la Nouvelle-Grenade; elle fut bien moins sanglante que dans ces pays et la vice-royauté de Buenos-Ayres ne connut pas les horreurs de la guerre à mort et sans merci.
La guerre argentine proprement dite se termina en 1815: et l’année suivante commença l’action extérieure américaine de la révolution de Mai qui porta ses armes libératrices jusqu’à l’Equateur et assura pour toujours l’indépendance des Provinces Unies , comme on appelait d’abord la République Argentine, en provoquant et protégeant celle des trois autres républiques.
Lima était le centre de la réaction. C’est de là que partirent les armées chargées de dompter la révolution argentine qui avait pour centre Buenos-Ayres. La guerre devait se terminer dans l’une ou l'autre des deux capitales.
Les expéditions envoyées par terre en sens inverse se rencontrèrent dans le Haut-Pérou (aujourd’hui la Bolivie) divisé alors en quatre intendances qui dépendaient de la vicerojmulé de Buenos-Ayres. Trois expéditions successives furent dirigées vers ces parages, et elles échouèrent finalement toutes trois, puisqu’elles durent évacuer le territoire disputé.
Tout d’abord, une armée commandée par le général Balcarce, obtient, à Suipacha (1810), la première victoire remportée par la révolution, et appuyée par le soulèvement du pays, surtout de Cochabamba, elle avance jusqu’au rio Desaguadero , qui formait, au nord, la limite des viceroyautés du Pérou et de Buenos-Ayres ; mais bientôt, elle est complètement battue sur les bords de cette rivière, à Huaqui (juin 1811).
Les vainqueurs, sous les ordres du général Tristan, s’avancèrent jusqu’à Tucuman. Vaincus à leur tour dans la bataille de ce nom, par le général Belgrano (septembre 1812)', ils reculèrent jusqu’à Salla; là, ils furent battus pour la seconde fois (février 1813) et retournèrent vers le Haut-Pérou, grâce
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à une concession généreuse à l'excès de Belgrano qui leur rendit la liberté après la reddition de Salta, confiant dans le serment qu’ils prêtèrent de ne plus prendre les armes, serment que bien peu d’enlre eux respectèrent.
Belgrano, triomphant à Tucuman et à Salta, s’efforça de reconquérir les intendances du Ilaut-Pérou qui avaient été perdues à la suite de la bataille de Huaqui ; mais il fut vaincu à Vilcapugio et à Ayohuma (octobre et novembre 1813), et sc vit obligé de rétrograder jusqu’à son point de départ. Les royalistes s’avancèrent de nouveau, mais seulement jusqu’à Salta.
Ils ne dépassèrent pas cette ville et furent arrêtés par les manœuvres et stratagèmes du général San Martin qui avait remplacé Belgrano dans le commandement de l’armée du nord, et surtout aussi par la terrible guerre de partisans que firent les populations soulevées en masse sous la direction de Güemès.
Enfin, en 181o, le général Rondeau tenta l’entreprise pour la troisième fois, et, après avoir remporté quelques avantages partiels, il subit un véritable désastre à Sipe-Sipe, près de Cochabamba (novembre 181 o).
Les armes révolutionnaires n’avaient pas été heureuses de ce côté, et nulle autre tentative ne fut faite par ce chemin.
Le grand général argentin Don José de San Martin en avait cherché un autre et l’avait trouvé.
Dans ce va-et-vient du flot révolutionnaire, se détachèrent les liens qui unissaient aux provinces argentines les intendances du Haut-Pérou, et quand, plus tard, celles-ci furent délivrées de la domination espagnole, grâce au secours des armées colombiennes, elles constituèrent une république indépendante, la Bolivie.
Mais, par contre, les Espagnols n’arrivèrent jamais à reconquérir un seul pouce du territoire argentin. Les Gau -
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chos ’ du nord, avec l'appui de l’armée cantonnée à Tucuman, déjouèrent les efforts de plusieurs invasions dont une entre autres particulièrement formidable et conduite par le général La Serna, soldat habile et expérimenté (1816-1817).
En dehors de ces campagnes, le gouvernement révolutionnaire de Buenos-Ayres eut à vaincre la longue résistance de la place forte de Montevideo, rempart des Espagnols sur le rio de la Plata.
Après trois ans de luttes incessantes, deux sièges et quelques batailles livrées sur terre et sur mer, le général Alvear obtint la reddition de la place en 181 i.
La résistance de Montevideo si longtemps soutenue, grâce au secours des navires qui la protégeaient, lui fournissaient des vivres et guerroyaient sur la côte, rendit absolument nécessaire la création de la première escadre nationale dont le commandement fut conlié à un courageux marin, Irlandais de naissance, Guillermo Brown ; la Bépublique Argentine s’enorgueillit à bon droit des héroïques prouesses qu’il réalisa et de l’attachement qu'il montra envers sa patrie adoptive.
On essaya aussi de faire participer au mouvement l’intendance du Paraguay ; mais l’expédition envoyée à cet effet, sous le commandement du général Belgrano, ne parvint pas à arracher le peuple paraguayen à l'isolement et à la torpeur dans laquelle il vivait. Le Paraguay destitua le gouverneur espagnol pour se livrer à la sombre tyrannie d'un maniaque, le docteur Francia, et sépara ses destinées de celles des républiques sœurs, dont il resta toujours détaché depuis lors, sa situation géographique lui permettant de jouir, sans prendre part à la lutte, de l’indépendance conquise par toutes les colonies, au prix du sang de leurs enfants.