‹ Géographie de la République ArgentineChapitre 8 sur 119 · X XVI · texte numérisé non relu

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beaucoup de vins, de tissus , de sucre et autres substdnces alimentaires dont la consommation s'accroît aussi avec la population et l’aisance , ont une importation plus considérable que leur exportation ; leur solde se fait en partie avec l’or qu’ils exportent.

Cependant, dans la circulation intérieure du pays, la proportion rationnelle entre la monnaie fiduciaire et la monnaie métallique s’ est trouvée altérée. Les Argentins ressemblent à un marchand entreprenant . qui ayant ouvert boutique dans une rue bien achalandée et ayant emprunté de l’argent pour s’installer avec grand luxe, se trouverait pendant plusieurs années fort gêné, quoique ses affaires prospérassent, parce que ses avances et ses engagements seraient supérieurs à ses rentrées.

Il est désirable que cet esprit d'entreprise se mette, pour un certain temps, à la diète ou du moins au régime ; c'est à celte condition que l' équilibre se rétablira. Pour hâter ce moment et pour éviter "• que la crise, en se prolongeant ou en aboutissant ci une catastrophe , ne compromette la bonne constitution du corps social, il faut de la sagesse et de la modération : le gouvernement de la République Argentine a, depuis un an, montré à cet égard qu’il comprenait la situation et qu’il pratiquait son devoir.

Il est bien rare qu’un peuple échappe aux maladies de la croissance. Mais de tels maux se guérissent et n empêchent q>as le corps, quand il est naturellement sain, de grandir et de se fortifier avec l'âge. Les Etats-Unis , qui ont subi plus d’une fois des crises et qui en subiront encore,

sont aujourd’hui un des Etats les plus peuplés, les plus riches et les plus civilisés du monde. La République Argentine, qui occupe dans la zone tempérée de V Amérique du Sud une position analogue à celle des États-Unis dans V Amérique du Nord , peut rêver, sinon une puissance égale, du moins un avenir semblable.

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La révolution que la mise en valeur des terres du continent américain , dans les deux Amériques , et de l’Australasie 'par la race européenne a produite au xixe siècle est, ainsi que nous venons de le dire , un des plus grands évènements de l’histoire de la civilisation. Elle n’est pas moins importante et elle produira peut-être au xxe siècle des effets politiques et économiques plus considérables encore que n’a fait au xvi° la découverte de l’ Amérique .

En semant ses enfants par le monde , la vieille Europe a fait naître des émules. Elle reste la première à la tête de la civilisation par son génie littéraire et scientifique , par sa puissance militaire, par son activité économique et par sa richesse. Mais elle n’est plus le seul centre de la civilisation occidentale et ne peut plus tout ramener à elle, comme au temps où elle possédait de vastes colonies étroitement subordonnées aux intérêts commerciaux de la métropole et où elle ne trafiquait, presque partout ailleurs, qu’avec des peuplades sauvages. Elle porte lourdement le poids de son passé ; les ambitions et les rivalités des Etats qui la composent la condamnent — pour longtemps peut-être encore — à entretenir de formidables armées, en stérilisant ainsi beaucoup de forces humaines , et à se charger d’impôts et de dettes sans profit pour son outillage industriel.

Iæs jeunes Etats du Nouveau Monde ( Amérique et Australasie) ont à cet égard une allure plus dégagée. La guerre est le moindre de leurs soucis et, si quelques-uns se sont trop vite endettés, du moins les capitaux qu’ils oit consommés ont été employés « des usages productifs. Ils sont

entièrement émancipés sous le rapport politique et ils ont des institutions républicaines et démocratiques qui, partout où règne la paix sociale, facilitent le libre essor des activités individuelles. Sous le rapport économique, ils ne sont plus des pourvoyeurs de denrées au service de la métropole; ils sont les auxiliaires de V Europe dans la gy'ande couvre économique des nations.

La terre peut être considérée comme une immense manufacture où l'humanité travaille incessamment en vue de rendre sa condition meilleure et son bien-être plus complet, les uns pratiquant V agriculture , d'autres l'industrie, ceux-ci s’ adonnant au commerce, ceux-là, se vouant aux travaux intellectuels ou à V administration', tous, par l'échange, donnant ce qu'ils produisent et recevant ce dont ils uni besoin. L’intèy'êt individuel est le mobile des transactions dans cette grande association coopérative du genre humain ; la liberté en est la règle la plus équitable .

Dans le Nouveau Monde, l'instrument de ty'avail qui est relativement le moins coûteux, c'est la terre. Les terrains à bâtir peuvent s'y élever parfois à un haut prix, mais le sol agricole est en général à bien meilleur marché que daixs les pays d' Europe , surtout dans ceux de l’Europe centrale et occidentale. C'est pourquoi le Nouveau Monde produit principalement des denrées agricoles et les vend ci l'Europe. L'Europe lui vend à son tour des produits manufacturés , parce que les capitaux nécessaires pour construire les manufactures sont plus abondants en Europe, les ouvriers plus nombreux et plus exercés par une longue pratique, la consommation plus considérable’ et plus propre à stimuler la diversité des industries. Ce partage d'attributions est rationnel dans l'état actuel des choses. Chacun y trouve so?i avantage ; l'atelier du genre humain est mieux approvisionné et la production est plus économique.

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Mais cet état n’est pas fatalement immuable. Si V Europe , mal conseillée sur son intérêt général par des intérêts privés , venait à rompre le pacte, ses auxiliaires pourraient devenir plus tard ses rivaux.

En Amérique , les Etats-Unis Vont rompu les premiers. Ils ont frappé de droits excessifs les produits manufacturés de l’Europe afin de réserver le marché national à leurs propres fabriques . Le Nord, victorieux dans la guerre de sécession, s’est senti assez fort pour imposer, en vue de son intérêt particulier , cette contrainte au Sud et à l’Ouest, et il a pu le faire impunément, parce que ce vaste pays, possédant la houille, le fer et la plupart des matières premier es , peut presque se suffire à lui-même . L’ évènement a même, en apparence, semblé justifier ce régime, puisque la richesse a continué à augmenter . En réalité, le progrès est dû à des causes plus générales ; les restrictions douanières l’ont fait dévier de sa voie naturelle au profit des uns et au détriment des autres, plus qu’elles ne l’ont accè-

lèrè. Mais les Etats-Unis possèdent, grâce à leur sol et au génie de leur population, une sève assez vigoureuse pour que leur croissance ne soit pas arrêtée par quelques obstac les .

L’Europe est tourmentée aujourd’hui d'une fièvre de protectionnisme dont elle semblait commencer , il y a trente ans, à se guérir , mais que V antagonisme politique des grands Etats a fait renaître et a aggravée. Chacun croit que, pour rester maître chez soi , il lui importe d’ interdire l’entrée des marchandises étrangères, aussi bien que de repousser l’invasion des armées ennemies . Les gouvernements,par système ou par entraînement , élèvent, et paraissent vouloir multiplier prochainement, des barrièrxs contre l’importation de tous les aliments et de toutes les matières premières qu’un groupe quelconque de producteurs dénonce comme faisant concurrence à sa propre

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industrie, agricole ou manufacturière. La France est fortement atteinte de cette maladie.

Le commerce du monde en sera troublé. Pour 'peu que cette disposition persiste, les courants commerciaux se déplaceront.

Prenons comme exemple la laine qui intéresse la République Argentine plus qu’aucun autre pays, puisque cest elle qui en fournit aujourd'hui à l’Europe la plus grande quantité. Siun État venait à écarter de ses frontières cette marchandise par un droit d' importation , cet État seul en souffrirait ; il ne pourrait bientôt plus soutenir sur les marchés du monde la concurrence des nations manufacturières qui continueraient à admettre la même matière en franchise. Si la plupart des grands Etats commettaient la même faute, l’afflux de la matière vers l'Europe se ralentirait et les pays exportateurs subiraient tout d'abord un grave dommage, aussi bien que les pays importateurs.

Peu à peu les premiers sentiraient qu'ils sont assez industrieux pQur mettre eux-mêmes en œuvre la matière repoussée par l'Europe , qu’ils Vont sous la main, et qu’ils peuvent se la procurer d’autant moins chèrement qu'elle est moins demandée, qu’en somme il est plus avantageux de fabriquer soi-même ses articles de consommation que de les tirer d’Europe , surtout lorsque celle-ci ne veut rien acheter en retour. Sous l' inspiration de ce sentiment, les manufactures de lainages se multiplieraient dans les pays producteurs de laine .

Aujourd'hui la grande industrie est entièrement fondée sur la science qui lui fournit son outillage et lui enseigne les meilleurs procédés de fabrication. Or, il ne manque pas dans le Nouveau Monde d’hommes instr uits pour mettre en pratique ces procédés et, en tout cas, il s’ en présentera, qu’ils sortent des rangs de leurs compatriotes ou qu’ils

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émigrent d'Europe , lorsque la nécessité imposera et que V intérêt personnel conseillera la création des fabriques. C’est ainsi que la grande industrie s’est déjà, de notre temps, propagée dans des pays d'Europe, où elle était, pour ainsi dire , dans l'enfance, il y a cinquante ans.

Les États européens , puissants par leurs capitaux et par leurs manufactures, commandent depuis longtemps le marché des matières premières : la demande règle l’offre. Quoi qu'il arrive, le marché quelque jour se déplacera ou du moins se partagera. Ce jour -là, l'Europe, tout m restant très forte, aura perdu le monopole de fait dont elle jouit encore et un autre équilibre des forces s'établira sur la terre.

Le monde économique est toujours en mouvement. Le progrès général de la richesse y est manifeste ; mais chaque État, comme chaque homme, ne participe à cette richesse que dans la mesure de son travail et de l'intelligence avec laquelle il le dirige. La transformation qui élève 'peu à peu les anciennes colonies et les colonies actuelles de l Europe vers le niveau de la mère patrie a commencé à s'opérer durant notre siècle. Elle continuera sans aucun doute en s’accélérant dans le siècle prochain. Ces pays ont été surtout agricoles au xi y? siècle. Qui oserait affirmer, en contemplant les changements déjà, accomplis, qu’étant maîtres de leurs destinées, ils ne deviendront pas aussi des pays manufacturiers au xxe siècle , qu’ils n'auront pas une nombreuse marine marchande , qu’ils n’exporteront pas des produits fabriqués et que, sur le marché du monde élargi et devenu plus riche, ils ne traiteront pas avec l’Europe sur le pied d’égalité, comme le font, par exemple, aujourd’hui la France et l' Angleterre?

Il n’y a, en effet, aucune raison pour que les Etats- Unis et le Canada, le Brésil méridional , V Uruguay , la

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République Argentine et le Chili, les sept colonies britanniques de V Australasie ne soient un jour — lequel a déjci lui pour les Etats-Unis et n'est peut-être pas éloigné pour d'autres Etats — armés, autant que le permettent leur climat et leur sol, de toutes les ressources de la civilisation moderne et que leur population n'ait toutes les ambitions des Européens et ne les justifie.

Dans ce concours de nations nouvelles, la République Argentine aura une place privilégiée, parce qu'elle a des avantages particuliers : la nature de son climat dans la zone tempérée, la vaste étendue de son territoire, les qualités de son sol, la facilité d' établisse ment des voies ferrées, l'importance de l'estuaire de la Rlata, la situation de ses côtes sur l' Atlantique en face de l'Europe et à une distance relativement peu considérable de l'océan Indien, la puissance du courant d'immigration qui s'y porte, le peuplement rapide et le progrès de la richesse qui en sont les conséquences , le génie propre de sa population et l'esprit libéral de ses institutions politiques.

L'Europe n'a pas le pouvoir d' empêcher l' accomplissement de cette révolution économique qui sera un bien pour l'humanité en général, mais qui risquerait en même temps d'être pour elle une diminution d' importance relative, si elle ne fait des efforts bien dirigés pour se maintenir à son niveau. Elle peut la hâter en poussant, par des restrictions douanières, le Nouveau Monde à essayer ses forces industrielles : nous avons dit et nous répétons en terminant qu'il n'y a pas que les nations jeunes auxquelles la passion puisse faire commettre des fautes.

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