LIVRE V. 38 i
les siens sons la dénomination commune de Latins j il règne à la place de son allié. Roi à son tour par la mort de son père et de son aïeul, Ascagne fonde la ville d'Albe sur le mont Albain, montagne située, comme Ardée, à 160 stades de Rome, et sur laquelle les Romains, unis aux Latins, ou du moins l'assemblée générale de leurs magistrats, ont de tout temps offert le sacrifice solennel à Jupiter : durant le sacrifice, un jeune patricien, revêtu momentanément du pouvoir, est préposé à la garde de la ville, A quatre cents ans de là se placent les traditions relatives à Amulius et à son frère Numîtor, traditions qui, à côté de fables évidentes, nous offrent des faits plus authentiques. Ainsi , il est constant que ces deux princes avaient hérité en commun des droits des descendants d' Ascagne sur le royaume d'Albe, lequel s'étendait alors jusqu'au Tibre ; que le plus, jeune, Amulius, après avoir évincé son frère aîné, régna seul, et que, des deux enfants qu'avait Numitor, un fils et une fille, il fit tuer le fils traîtreusement dans une partie de chasse, et voua la fille au culte de Vestapour s'assurer qu'elle n'aurait jamais d'enfant, caries fonctions de vestale lui imposaient la loi de rester vierge. Il arriva cependant que Rhea Silvia (c'est ainsi qu'on appelle la fille de Numitor) fut séduite et qu'elle ne put cacher son crime à Amulius, ayant mis au monde deux jumeaux. Par égard pour Numitor, Amulius ne l'envoya pas au supplice, il se borna à l'emprisonner, mais fit, suivant la coutume du pays , exposer ses enfants sur les bords du Tibre. Ici la fable ajoute que les deux enfants étaient fils de Mars, que, sur les bords du fleuve où ils étaient exposés, on vit une louve les allaiter comme elle eût fait ses petits, qu'un certain Faustule, l'un des nombreux porchers qui faisaient paître alors leurs troupeaux le long du fleuve, les recueillit, les fit nourrir chez lui, et appela l'un Romulus et l'autre Remus * : ce qu'il faut entendre vraisemblablement de quelque seigneur de la cour d'Amulius qui aura recueilli en effet les jeunes princes et les aura
1. En grecj Romus, Cf. Mûllep, Ind, var. lecU, p. 970, 1. 41.
fait élever. Qnoi qn'il en soit, les deux frères parvenus à Tâge d'homme attaquèrent Amulius et ses fils, les mirent à mort, rétablirent Numitor sur son trône, puis, retournant aux lieux où ils avaient 'été élevés, y fondèrent Rome. Ce fut pourtant plus par nécessité que par choix qu'ils bâtirent leur ville dans remplacement où nous la voyons, car l'assiette du lieu n'était guère forte par dle-même et ses environs n'offraient ni assez de terres disponibles pour former à la ville nouvelle un territoire convenable, ni assez d'habitants pour lui fournir une population suffisante, les voisins de Rome étant dès longtemps habitués à l'isolement et à l'indépendance et devant rester aus^ étramgers, aussi indifférents k l'égard de cette ville naissante, dont ils touchaient pourtant en quelque sorte les remparts, qu'ils l'avaient toujours été à l'égard d'Âlbe. Telles étaient les dispositions de Gollatie, d'Antemnœ, de Fidènes, de Lavicum et d'autres localités semblables situées toute» dans un rayon ^ 30 à 40 stades de Rome, guère pitti^ et qui formaient, non pas conune aujourd'hui de simpleisbaui^ftdes, ou même de simples propriétés particulières, mais autant de petites cités. Il y a effectivement entre la cinquième et la sixième pierre milliaire à partir de Rome xxù. lieu appelé Phesti^, où l'on croit que passait alors l'extrême fiM)ntière du territoire romain et où les prêtres, gardie&s de la tmdition, célèbrent actuellement encore, pour la répéter le même jour dans plusieurs autres localités considérées AtÉSSi comme des points de l'ancienne frontière, la cérénaonie ou procession de YAmbarvale. [On sait le reste :] pendant la fondation même de la ville, une querelle s^engage entre les deux frères et Rémus est tué. Puis, une fois la ville fondée, Romulus y attire des hommes de tout pays en faisant d'un bots situé entre la citadelle et le Capitole un lieu d'asile et en proclamant citoyen romain quiconque y viendra des pays d'alentour chercher un refuge. Seulement, comme les nations voisines lui
1. L'une des plus ingénieuses restitutions de M. Mûller est assurément celle qui consiste à lire, au lieu de t<5t:oç 4>f,ffTot, nom absolument inconnu, t<5iïoç
refusent des femmes pour ses sujets, il fait annoncer une grande cérémonie religieuse, des jeux hippiques en Thon-neur de Neptune (ces jeux se célèbrent encore aujourd'hui), et, profitant du grand nombre de curieux accourus à Rosoe de toute part, et surtout de chez les Sabins, il fait enlever par ses gens, pour satisfaire au désir qu'ils ont de se marier, toutes les jeunes filles qui se trouvent parmi les spectateurs. Titus Tatius, le roi de Cures, qui veut d'abord poursuivre par les armes la vengeance de cet outrage , finit par coztclure avec Romulus un traité, en vertu duquel il est admis au partage du trône et du gouvernement. Mais il est tué par trahison à Lavinium et Romulus règne seul du consentement des Kyrites. Enfin Romtdus étant mort à son tour a pour successeur Numa Pompilius, congitoyen de Tatius. — Telle est la tradition la plus accrérhtée sur la fondation de Rome.
3. Une autre tradition plus ancienne, et alors toute mythique, fait de Rome une colonie arcadienne, fondée par Évandre. Suivant cette tradition, Hercule, revenant d'Ibërie avec les troupeaux de Géryon, reçut Thespitalité dans la maison d'Évandre. Informé par une révélation de Nicos* trate, sa mère (laquelle possédait le don de la divination), que le héros, une fois ses travaux accomplis, était destiné à devenir dieu, Évandre fit part de ce secret à Hercule, puis lui dédia un temple et célébra en son honneur un premier sacrifice dont les rites, purement grecs, se sont conservés et se retrouvent aujourd'hui encore dans le culte d'Hercule,, tel qu'on le célèbre à Rome. Or c'est précisément àe cette circonstance des formes grecques du culte d'Hercule à Rome que Gœlius, historien latin, tire la preuve que Rome ellemême était d'origine hellénique. Ajoutons que la mère d'Évandre reçoit également à Rome des honneurs divins, car c'est elle qui, sous un autre nonx^ sous le nom de Car^ menta^^ figure parmi les Nymphes^ .
4. L'ancien Latium ne comprexiait donc qu'un peldt nombre de peuples et la plupart de ceux qu'on a désignés
1. Coray et Meineke ont substitué Ka^^ivvnv & la leç<m des Mss. Ko^vttv.
depuis sous le nom de Latins étaient dans le principe complètement indépendants de Rome. Mais, plus tard, rendant hommage à la supériorité de Romulus et des rois, ses successeurs, tous firent leur soumission; on vit les iEques, les Volsques, les Herniques, et, avant eux, les Rutules et les Aborigènes, auxquels il faut même ajouter encore les Ariciens, les Aurunces et les Privernates* , subir la domination des Romains et le nom de Latium embrasser alors toute l'étendue des pays qu'occupaient ces différents peuples. Le territoire des Volsques confinait au Latium proprement dit par la plaine Pomentine et par cette ville d'Apiola, que Tarquin l'Ancien détruisit de fond en comble ; le territoire des iEques, qui touchait plutôt à la partie occupée par les Kyrites, avait eu de même ses villes ravagées par Tarquin en personne, dont le fils pendant ce temps-là enlevait d'assaut Suessa, capitale des Volsques. Quant au territoire des Herniques, il s'étendait du côté de Lanuvium, d'Albe, et jusque dans le voisinage de Rome, dont Aricie, Tellènes et Antium n'étaient guère éloignées non plus. Enfin, les Albains, qui avaient commencé par être corfialement unis aux Romains (ce qui se conçoit de peuples parlant la même langue et Latins aussi d'origine), les Albains qui, tout en formant un royaume à part, se trouvaient avoir avec Rome bien des liens communs, maintes alliances de famille, notamment, et la célébration des sacrifices du mont Albain et la jouissance ^e certains privilèges poUtiques, s'étaient vu attaquer à leur tour et avaient eu leur ville, sauf le temple, rasée de fond en comble, tandis qu'eux-mêmes étaient inscrits au nombre des citoyens romains. Tel fut, du reste, le sort commun de toutes les villes autour de Rome qui se montrèrent impatientes du joug, elles furent ou entièrement détruites, ou écrasées sans pitié; on en cite pourtant quelques-unes qui, par leur dévouement au peuple romain, méritèrent de recevoir de leur puissant allié un sensible accroissement de territoire.
1. Kramer et Meineke rejettent ces trois derniers noms comme des additions marginales, et il faat convenir que la manière barbare dont ils sont écrits dans les Mss. donne lien de le penser.
Bref> le nom de Latîum qui anciennement ne dépassait pas, le long de la côte, le promontoire Gircseen et qui se trouvait aussi, dans Tintérieur, restreint à une étendue de pays fort peu considérable, embrasse aujourd'hui tout le littoral compris entre Osties et Sinuessa, et a fini par s'étendre, du côté de l'intérieur, jusqu'à la Campanie et aux frontières des Samnites, des Pélignes et d'autres peuples encore, habitant comme ceux-ci l'Apennin.
5. Le Latium [actuel] est une contrée généralement riche et fertile ; il faut excepter pourtant certaines parties du Uttoral qui sont ou bien marécageuses et insalubres, comme le territoire d'Ardée et le pays qui s'étend entre Antium et Lanuvium jusqu'à Pometia, comme tel point aussi du ter* ritoire de Setia et des environs de Tarracine et du mont Gircœum, ou bien montagneuses et d'une nature alors trop âpre, trop rocailleuse. Encore s'en faut-il bien que ces parties du littoral soient complètement incultes et improductives, puisqu'on y trouve soit de gras pâturages, soit de riches cultures propres aux terrains marécageux ou montagneux, témoin Gœcube, dont le sol, malgré sa nature marécageuse, convient admirablement à l'espèce de vigne dite dendrites et produit de si excellent vin. Dans l'énumération qui va suivre des principales villes du Latium, nous commencerons par le littoral. La première de ces villes, Osties, n'a point de port, et cela à cause des atterrissements formés à l'embouchure du Tibre par le limon que charrient le fleuve et ses nombreux affluents; il faut donc (ce qui n'est pas sans danger) que les bâtiments venant du large jettent l'ancre à une certaine distance de la côte et restent ainsi exposés à toute l'agitation de la pleine mer. Mais l'appât du gain fait surmonter tous les obstacles : il y a à Osties une foule d'embarcaiions légères toujours prêtes, soit à venir prendre les marchandises des navires à l'ancre, soit à leur en apporter d'autres en échange, ce qui permet à ces navires de repartir promptement, sans avoir eu même à entrer dans le fleuve. Il n'est pas rare pourtant que les navires, après avoir été allégés ainsi d'une partie de leur cargaison, s'engagent dans
GËOGR. DE STRABON. I. — 25
le fleuve et remontent jusqu'à Rome, à 190 stades de la côte^ C'est Âncus Marcius qui a été le fondateur d*Osties. A cette ville, dont nous n'avons rien de plus à dire, en succède une autre , Ântium , qui n'a point de port non plus. Bâti sur les rochers, à 260 stades d'Osties, Antium est actuellement le lieu de plaisance des empereurs, la résidence préférée où ils viennent, toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion, se reposer des affaires publiques. En vue de ces fréquents séjours des princes, on y a construit un très-grand nombre d'édifices somptueux. Les Antiates possédèrent longtemps une marine puissante et leurs vaisseaux prenaient part encore aux pirateries des Tynbéniens, qu'eux-<mêmes comptaient déjà parmi les sujets du peuple romain. Cela est si vrai que le roi Alexandre députa tout exprès à Rome pour s'y plaindre d'eux; plus tard encore, le roi Démétrius faisait dire aux Romains, en lenr renvoyant quelques-uns de ces pirates qui s'étaient laissé prendre, qu'il leur restituait volontiers ces prisonniers à cause des bens de parenté qui unissaient Rome à la Grrèce, mais qu'il ne pouvait approuver que les dominateurs de l'Italie exerçassent en même temps la piraterie, ni qu'un peuple qui avait érigé chez lui, en plein Forum, un temple aux Dioscures et qui honorait ces dieux, comme le monde entier, sous le nom de Dieux sauveurs y envoyât piller les côtes de la Grèce, leur patrie. Sur quoi les Romains interdirent pour toujours cette pratique aux habitants d' Antium. Entre Osties et Antium, justeà moitié chemin, s'offre à nous la ville de Lavinium av6c un Aphrodisium ou temple de Vénus commun à tous les peuples latins, mais confié plus particubèrement aux soins des Âxdéates, qui y tiennent toujours un intendant. Puis vient Laurentum et, au-dessus de ces villes, à 70 stades de la mer, Ardée, pcincipal établissement des Rutules : tout près d'Ardée est un autre Aphrodisium, où les Latins tiennent aussi certaines réunicms
1. Voy., Ind, «ar. lect,^ p. 970, col. 2, 1. 12, la manière doiit M. Mûller restitue ce passage
solennelles. Malheureusement les Samnites^ ont ravagé tout ce pays et il ne reste plus, à proprement parler, que des vestiges de ces différentes villes, vestiges encore glorieux cependant grâce au souvenir toujours présent d'£née et à ces cérémonies religieuses qui datent, suivant la tradition locale, de l'époque même du héros.
6. Après Antium, 190 stades plus loin, on rencontre le Gircœum ou mont Gircœea, qui , placé comme il est entre la mer et les marais, offre, dit-on, l'aspect d'une île. On ajoute (mais n'est-ce pas alors pour mieux approprier l'état des lieux à la fable de Gircé?), on ajoute que les flancs de cette montagne sont couverts d'herbes et de plantes de toute espèce. Il y a d'ailleurs dans la petite ville [de Circœum] im temple dédié à Circé, ainsi qu'un autel de Minerve ; on y montre même, à ce qu'on assure, certaine coupe ayant appartenu jadis à Ulysse. Dans l'intervalle d'Antium au mont Gircœen les points remarquables sont l'embouchure du fleuve Storas, et, tout à côté, une petite rade où les vaisseaux peuvent mouiller en sûreté. Puis vient une plage exposée au plein Africus qui n'offre pas d'autre refuge qu'un très-petit havre au pied même du Gircœum : jujste au-dessus de cette plage s'étend la plaine Pomentine. Le reste de la côte jusqu'à la ville de Sinuessa *, qui, avoas-nous dit, appartient encore au Latium, était occupé dans le principe par les Aosones, alors maîtres de la Gampanie, et, au delà des Ausones, par les Osques, qui de leur côté possédaient une partie du territoire campanien. U est arrivé à ces deux peuples quelque chose d'étrange ; la langue des Osques a survécu au peuple qui la parlait et s'est conservée chez Les Romains, si bien qu'aujourd'hui encore à Home, dans certains jeux, dans certaines fêtes nationales, on représente sur la scène des comédies et des mimes en langue osque ; d'autre fuart, on donne le nom de mer Amonienne à la mer de SieUe» bien que les
1. En grec, Sawûtea. — 3, Partout Coray a létiibii Iiv«»i8«i;ç, an lieu et place de la forme imlçoyi^ que donnent les Mss.
Âusones n'en aient à aucune époque habité les rivages. A 100 stades de dislance du mont Circseen, en continuant à suivre la côte, on atteint Tarracine, ou, comme on l'appelait anciennement eu égard à la nature de son emplacement , Trachiné : en avant de la ville s'étend un vaste marais formé par deux cours d'eau, dont le plus grand se nomme l'Ufens*. La voie Appienne, qui va de Rome à Brentesium, et qui, de toutes les grandes voies d'Italie, est la plus fréquentée, commence à partir de ce marais à longer la mer , puis touche à Tarracine et successivement à Formies, à Minturnes et à Sinuessa. Ce sont là, du reste, avec Tarente et Brentesium h l'extrémité de son parcours, les seules villes maritimes où elle passe. Dans le voisinage de Tarracine, mais en deçà de la ville, du côté de Bome, la voie Appienne est bordée par un canal qu'alimentent les eaux du marais et des fleuves et qui dessert comme voie de communication bon nombre de localités. C'est surtout la nuit qu'on navigue sur ce canal; on s'y embarque le soir, et, le lendemain, de grand matin, on le quitte pour reprendre la voie de terre. On y navigue pourtant aussi de jour. Ce sont des mules qui tirent les bateaux. La ville de Formies, qui succède à Tarracine est une colonie des Lacédémoniens, qui l'avaient appelée primitivement Hormies à cause do l'excellent port dont la nature l'a pourvue. Il est évident aussi que le nom de Cœatas donné au golfe compris entre Tarracine et Formies Ta été par les Lacédémoniens, car le mot cxetXy dans le dialecte lacédémonien, désigne toute espèce de creux ou d'enfoncement. Quelques auteurs pourtant prétendent que.c'est de la nourrice d'Enée que ce golfe a emprunté son nom. La longueur dudit golfe depuis Tarracine, où il commence, jusqu'au promontoire appelé aussi le CcPato, est de 100 stades. Sur ce point du littoral s'ouvrent d'immenses grottes dans lesquelles on a pratiqué de grandes et somptueuses
1. oû?i]<, conjecture de M. Meineke pour remplacer la leçon éyidemment fautive des Mss. A&f i^o(.
habitations. De là maintenant à Formies on compte 80 stades. Puis, à mi-chemin entre Formies et Sinuessa, à 40 stades environ de Tune et de Tautre, est Mintumes, que traverse le Liris. Ce fleuve, connu anciennement sous le nom de Clanis^ descend du pays des Vestins où il pfend sa source très-haut dans TApennin, il passe ensuite près de Frégelles, cité naguère illustre, mais réduite aujourd'hui à Tétat de bourgade, et vient déboucher dans un bois sacré, situé au-dessous de Minturnes, et qui se trouve être pour les habitants de cette ville un objet de profonde vénération. Juste en face des grottes du Gœatas, en pleine mer, sont les deux îles de Pandataria et de Pontia, îles, qui, bien que peu étendues, sont remplies d'habitations charmantes : ces deux îles, assez voisines l'une de l'autre, sont à 250 stades du continent. Gécube touche au golfe Cœatas,, et la ville de Fandi, où passe la voie Âppienne, touche à Gécube. Tout ce canton abonde en excellents vignobles : le terroir de Gécube, notamment, et ceux de Fundi et de Setia comptent parmi les crus les plus renommés de l'Italie et prennent rang à côté du Falerne^ de VAlhain et du Satanien. La ville de Sinuessa, qui s'offre à nous plus loin, s'élèv& au fond d'un autre golfe et tire son nom évidemment de cette circonstance, car sinm en latin équivaut à xoXico; et signifie un golfe. U y a dans son voisinage un très-bel établissement de bains dont les eaux, naturellement chaudes, sont souveraines contre certaines maladies. — Telles sont les villes maritimes du Latium.
7. Dans l'intérieur du pays, la.première ville qui se présente au-dessus d'Osties, la seule aussi qui soit située sur le Tibre, est la ville de Rome. Nous avons déjà dit que l'emplacement de Rome n'avait pas été choisi, qu'il avait été bien plutôt imposé par la nécessité ; ajoutons que tous ceux qui dans la suite agrandirent la ville ne furent pas libres davantage de choisir pour ces nouveaux quartiers le& meilleurs emplacements, et qu'ils durent subir les exigences du plan primitif. Ainsi la première enceinte comprenait, avec le Gapitole et le Palatin, le Quirinal, colline si facile-
ment accessible du dehors que Titus Tatius s'en empara d'emblée, quand il marcha sur Borne pour venger le rapt des Sabines; à son tour, Âncus Marcius y réunit le Gcelius et l'Aventin avec la plaine intermédiaire , bien que ces coUines fussent aussi complètement isolées de celles qui faisaient déjà partie de la ville qu'elles l'étaient l'une de l'autre. Mais ce qui rendait cette annexion nécessaire, c^dst qu'on ne pouvait raisonnablement laisser en dehors de l'enceinte et à la disposition du premier ennemi qui voudrait s'y retrancher des hauteurs si fortes par elles-mêmes. Seulement l'enceinte nouvelle n'était point continue, Ancus Marcius n'avait pu la prolonger jusqu'au mont Quirinal, ce qni l'eût complétée. Servius reconnut apparemment l'inconvénient de cette lacune, car il acheva de clore la ville en y ajoutant encore l'Esquilin et le Viminal; et, comme ces deux collines sont aussi trop facilement accessible» du dehors, on creusa à leur pied un fossé profond, toute la terre extraite fut rejetée du côté de la ville et forma au-dessus du rebord intérieur du fossé une terrasse longue de six stades , puis, sur cette base on éleva une muraille allant de la porte Colline, à la porte Esquiline avec des tours de distance en distance et une troisième porte s'ouvrant juste au milieu de cet intervalle et qui fut appelée porte Viminale à cause du voisinage de la colline de ce nom. Ce sont là toutes les fortifications de la ville et il faut convenir qu'elles auraient grand besoin elles-mêmes d'être fortifiées. Mais les fondateurs, j'ai idée, auront, calculé que, dans leur intérêt, comme dans l'intérêt des générations & venir, il fallait que Rome dût son salut et sa prospérité plutôt aux armes et au courage de ses habitants qu'à la force de ses remparts, jugeant avec raison que ce ne sont pas les remparts qui protègent les honunes, mais bien les hommes qui protègent les remparts. Dans le principe, il est vrai, alors qu'ils voyaient aux mains d'autrui les spacieuses et fertiles campagnes qui entouraient leur ville (leur ville d'ailleurs si exposée, si pBu susceptible de défense), les Romains purent croire que l'emplacement qui leur était échu serait un obstacle éternel à leur prospérité ;
mais, quand leur courage et leurs travaux les eurent rendus maîtres de tout le pays entironnant, ils virent affluer chez eux, et avec une abondance inconnue à la ville la plus heureusement située, tout ce qui fait la richesse et le bien-être d une cité. G^e affluence de toutes choses est ce qui permet à Rome aujourd'hui encore, tout agrandie qu'elle est, de suffire à l'alimentation de ses habitants ainsi qu'aux fournitures de bois et de pierres que réclament incéssanmient tant de constructions neuves auxquelles donnent lieu les écroulements, les incendies et les ventes ; oui, les ventes, car on peut dire que ces aliénations d'immeubles qui, elles aussi, se reproduisent incessamment, équivalent à des destructions volontaires, tout nouvel acquéreur se hâtant de démolir pour rebâtir ensuite h sa guise. Au reste, pour subvenir aux besoins de cette nature, Rome trouve de merveilleuses ressources dans la proximité d'un grand nombre de carrières et de forêts et dans la facilité que présentent pour le transport des matériaux tant de cours d'eau navigables, TAnio d'abord, qui descend des environs de la ville d'Albe, [Alba Fucensis,] c'est-à-dire des^onfins du Latium et du pays des Marses, et qui, après avoir traversé toute la plaine au-dessous de cette ville, vient se réunir au Tibre ; puis le Nar, le Ténéas, qui traversent toute l'Ombrie pour se jeter dans le même fleuve, et enfin le Glanis, [autre affluent du Tibre,] qui arrose de même la Tyrrhénie, mais particulièrement le canton de Glusium. L'empereur César Auguste a bien cherché dans l'intérêt de la ville à porter remède aux graves inconvénients dont nous venons de parler : il a, par exemple, pour diminuer les ravages des incendies, organisé militairement une compagnie d'affranchis chargée de porter les secours nécessaires en pareil cas ; il a aussi, pour prévenir l'écroulement trop fréquent des maisons, réduit l'élévation réglementaire des nouveaux édifices et défendu qu'à l'avenir les maisons bâties sur la voie publique eussent plus de 70 pieds de hauteur. Mais, malgré cette double mesure, on eût encore manqué à Rome de moyens suffisants pour réparer les dommages causés par ces acd*
dents, si Ton n'avait eu cette précieuse ressource de pouvoir tirer des carrières et des forêts voisines d'inépuisables matériauZy avec la faculté si commode d'user pour leur transport de la voie des fleuves.
8. Â ces avantages résultant pour Rome de la nature de son territoire, ses habitants ont ajouté tous ceux que peut procurer l'industrie humaine ; car, tandis que les Grecs, qui semblaient cependant avoir réalisé pour leurs villes les meilleures conditions d'existence, n'avaient jamais visé qu'à la beauté du site, à la force de la position, au voisinage des ports et à la fertilité du sol, les Romains se sont surtout appliqués à faire ce que les Grecs avaient négligé, c'est-à-dire à construire des chaussées, des aqueducs et des égoûts destinés à entraîner dans le Tibre toutes les immondices de la ville. Et notez qu'ils ne se sont pas bornéj à prolonger ces chaussées dans la campagne environnante, mais qu'ils ont percé les collines et comblé les vallées pour que les plus lourds chariots pussent venir jusqu'au bord de la mer prendre la cargaison des vaisseaux; qu'ils ne se sont pas bornés non plus à voûter leurs égoûts en pierres de taille, mais qu'ils les ont faits si larges qu'en certains endroits des chariots à foin auraient encore sur les côtés la place de passer; qu'enfin leurs aqueducs amènent l'eau à Rome en telle quantité que ce sont de véritables fleuves qui sillonnent la ville en tous sens et qui nettoient les égoûts et qu'aujourd'hui, grâce aux soins particuliers de M. Agrippa, à qui Rome doit en outre tant de superbes édifices, chaque maison ou peu s'en faut est pourvue de réservoirs, de conduits, et de fontaines intarissables ILes anciens Romains, à vrai dire, occupés comme ils étaient d'objets plus grands, plus importants^ avaient complètement négligé l'embellissement de leur ville. Sans se montrer plus indifférents qu'eux aux grandes choses, les modernes, surtout ceux d'à-présent, se sont plu à l'enrichir d'une foule de monuments magnifi* ques : Pompée, le divin César, Auguste, ses enfants, ses amis, sa femme, sa sœur, tous à l'envi, avec une ardeur extrême et une munificence sans bornes, se sont occupés
de la décoration monumentale de Rolne. C'est dans le Champ de Mars que la plupart de ces monuments ont été érigés, de sorte que ce lieu, qui devait déjà tant à la nature, se trouve avoir reçu en outre tous les embellissements de Tart. Aujourd'hui, avec son étendue prodigieuse, qui, en même temps qu'elle laisse une ample et libre carrière aux courses de chars et à toutes les évolutions équestres, permet encore à une jeunesse innombrable de s'exercer à la paume, au disque S à la palestre; avec tous les beaux ouvrages qui l'entourent, les gazons si verts qui toute l'année y recouvrent le sol, les collines enfin d'au delà du Tibre, qui s'avancent en demi-cercle jusqu'au bord du fleuve, comme pour encadrer toute la scène, cette plaine du champ de Mars offre un tableau dont l'œil a peine à se détacher. Ajoutons que tout à côté, et indépendamment d'une autre grande plaine bordée ou entourée de portiques, il existQ plusieurs bois sacrés, trois théâtres, un amphithéâtre et différents temples tous contigus les uns aux autres, et que, comparé à ce quartier, le reste de la ville ne paraît plus à proprement parler qu'un accessoire. Pour cette raison, et parce que ce quartier avait pris à leurs yeux un caractère plus religieux, plus auguste que les autres, les Romains y ont placé les tombeaux de leurs morts les plus illustres, hommes ou femmes. Le plus considérable de ces tombeaux est le Mausolée [d'Auguste], énorme tiimulmj qui s'élève à peu de distance du fleuve, au-dessus d'un sou» bassement en marbre blanc déjà très-haut par lui-même. Ce tumulus, ombragé d'arbres verts jusqu'à son sommet, est surmonté d'une statue d'airain représentant César-Auguste, et recouvre, avec les restes de ce prince, les cendres de ses parents et de ses amis ou familiers. U se trouve qui plus est adossé à un grand bois , dont les allées offrent de magnifiques promenades. Enfin le centre de la plaine est occupé par l'enceinte du bûcher d'Auguste : bâtie également en marbre blanc, cette enceinte est protégée par une balustrade en fer qui règne tout autour. L'intérieur en est planté de peupliers.