‹ Geographie De StrabonChapitre 15 sur 181 · Hom., Odystée, IX · texte numérisé non relu

Hom., Odystée, IX

des) ait été parcourue dans les neuf jours avec une vitesse égale, le trajet de chaque jour se trouverait -il avoir été de 2500 stades. Or, qui a jamais vu que de la Lycie ou de Rhodes, on soit venu en deux jours à Alexandrie ? Et pourtant la distance entre ces deux points n'excède pas 4000 stades. » Enfin, auprès^de ceux qui demandent comment il se peut faire qu'Ulysse ait abordé trois fois en Sicile, sans avoir passé une seule fois par le détroit, il excuse Homère en rappelant que les navigateurs modernes eux-mêmes ont toujours évité avec soin de tenir cette route.

18. Ainsi s'exprime Polybe, et en général il a raison. Mais quand il révoque en doute le fait de la navigation d'Ulysse hors des limites de la mer intérieure et en plein Océan, et qu'il entreprend de ramener la distance parcourue dans les neuf jours à une évaluation rigoureuse et à des mesures précises, il atteint lui-même en vérité aux dernières limites de l'inconséquence. Il cite bien à l'appui de sa thèse certains vers d'Homère, celui-ci par exemple,

c Dès là et durant neuf jours je me sentis emporté par les « vents pernicieux * , i

mais, d'un autre côté, il en dissimule d'importants comme celui-ci,

c Quand le navire eut quitté le courant du fleuve Océan* , 2>

comme celui-ci encore,

« Dans rîle d'Ogygie , surnommée le nombril ou le centre c de la mer*, »

comme cette autre circonstance que dans ladite île précisément habite la fille d'Atlas, et comme ces vers relatifs aux Phéaciens ,

a Nous vivons isolés au sein de la mer immense, et, perdus c aux derniers confins de la terre, nous n'avons de commerce o: avec aucun des mortels*, »

1. Hom., Odyssée, IX, 82. — 2. Id., Odyssée^ XII, 1. — 3. Cf. Iliade, I, 50. •^ ké Id., Odyssée, y l, 20k.

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tous passages, pourtant, dans lesquels le théâtre de la fiction est évidemment la mer Atlantique. Or, en les dissimulant, comme il fait, Polybe supprime ou étouffe proprement l'évidence, en quoi, certes, il a tort. En revanche, il a pleinement raison de faire des parages de Tltalie et de la Sicile le théâtre* principal des erreurs d'Ulysse et [la nomenclature géographique desdits parages] est là pour confirmer son opinion. Peut-on admettre, en effet, que Tunique autorité d'un poète, d'un historien, quel qu'il soit, ait pu persuader aux habitants de Neapolis de se dire possesseurs du tombeau de la sirène Parthénopé, à ceux de Gymé, de Dicaearchie et du Vésuve de consacrer chez eux les noms du Pyriphlégéthon, du lac Achérusien, du necyomanteum de TAorne, voire même les noms de Baïus . et de Misène,deux des compagnons d'Ulysse? Même observation pour ce qui est des Sirénusses, du détroit de Sicile, de Gharybde, de Scylla et d'iEole, mythes poétiques qu'il ne faut assurément pas examiner dans la grande rigueur, mais qu'il ne faudrait pas non plus laisser tout à fait de côté, comme on ferait de pures fictions, n'ayant ni racines ni fondements, et dénuées absolument de vérité^et de ce genre d'utilité propre à l'histoire.

19. Eratosthène, du reste, Eratosthène lui-même, semble avoir entrevu quelque chose décela, à en juger par les paroles suivantes : « On peut supposer, dit-il, que le poète « a voulu faire de la région de l'Occident le théâtre des « erreurs d'Ulysse ; si maintenant il s'est écarté de la réair <c lité, c'est que, d'une part, il manquait de renseignements « précis,' et que, d'autre part , il n'entrait pas dans son plan « de représenter les choses purement et simplement comme c elles sont, mais de tout exagérer dans le sens de la ter- « reur et du merveilleux. » Oui, c'est cela qu'a fait Homère et Erastothène l'a bien compris; il a mal compris seulement le but que se proposait notre poëte en agissant ainsi : il ne s'agissait pas en effet pour lui d'un jeu frivole, mais d'un but sérieux et utile. Sur ce point-là donc Eratosthène mérite d'être blâmé, ainsi que pour avoir ditqu'Ho-

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raère avait placé de préférence dans les coctrées lointaines le théâtre de ses fictions, à canse. des facilités que IVloignement prête au mensonge. Car ]g nombre des fictions lointaines, dans Homère, n'est quasi rien au prix du grand nombre de fictions dont la Grèce ei les pays voisins sont le théâtre et qui se rapportent, soit aux travaux d'Hercule et de Thésée, soit aux traditions de la Crète, de la Sicile et des autres îles, du Cithéron, de THélicon, du Parnasse, du Pélion, de l'Attique tout entière et du Péloponnèse. Jamais personne non plus ne s'est avisé de préjuger, d'après les mythes employés par les poètes, Tignorance des poètes eux-mêmes. 11 y a plus : comme, dans les mythes poétiques, tout n'est pas fiction, et que le plus souvent (cela est vrai surtout d'Homère) les poètes rie font qu'ajouter des fables à une tradition historique, quiconque soumet 1q3 anciens mythes poétiques à la critique n'a pas à rechercher si ces fictions accessoires elles-mêmes ont eu et ont encore quelque fondement réel, la question pour lui n'est point là, et c'est plutôt sur les lieux, sur les personnages qui ont inspiré ces fictions des poètes, qu'il doit chercher à connaître la vérité : il recherchera, par exemple, si le fait des erreurs d'Ulysse est vrai historiquement et quel en a été le théâtre.

20. En général, Eratosthène a le tort de confondre les œuvres d'Homère dans la même catégorie que celles des autres poêles, sans vouloir lui reconnaître de supériorité d'aucune sorte, même sous le rapport de l'exactitude géographique, qui est ce qui nous occupe présentement. Et, pourtant, n'y eût-il que cela, il suffirait encore de parcourir le Triptolcme de Sophocle ou le prologue des Bacchantes d'Euripide et de mettre en regard le soin qu'apporte Homère aux descriptions du même genre pour sentir aussitôt la supériorité ou tout au moins la différence : partout où il y a besoin d'ordre dans l'énumération des lieux, Homère observe rigoureusement cet ordre géographique, et cela non pas seulement pour la Grèce, mais même pour les pays les plus éloignés,

Œ Et déjà, dans leur rage, ils voulaient entasser Ossa sur « Olympe, et Pélion sur Ossa, Pélion aux cimes ombragées et « perpétuellement agitées par le vent *, »

et ailleurs,

c Cependant Junon s'est élancée ; elle quitte les sommets de « l'Olympe, foule le sol de la Piérie et de la riante ^malhie , c et atteint dans sa course les montagnes neigeuses des Tbrac ces, nourrisseurs de chevaux; puis, du haut de l'Athos, se a: précipite au sein de la mer *. »

Dans le Catalogue aussi, il énumère suivant leur ordre non pas les villes, la chose n'était point nécessaire, mais bien les peuples. Il procède de même pour les nations lointaines :

<r Après avoir erré longtemps en Cypre, en Phénicîe et jusc ques en Egypte, je visitai encore les terres des Éthiopiens, (T celles des Sidoniens et des Ërembes et finalement la Libye a tout entière*. »

Hipparque, du reste, avait déjà fait cette remarque. Les deux tragiques, au contraire, dans les occasions où l'ordre géographique était le plus de rigueur, quand il s'agissait, par exemple, pour l'un, de faire dire à Bacchus le nom de tous les peuples qu'il avait visités, et, pour l'autre, de mettre dans la bouche de Triptolème Ténumération des diil'érentes parties de la terre ensemencées par ses mains, ne se sont pas fait faute et de rapprocher les contrées les plus distantes et d'en séparer d'autres tout à fait contiguês :

c Quittant alors les champs aurifères de la Lydie, et traversant € les plaines de la Phrygie et celles de la Perse, que frappent sans <r cesse les rayons du soleil, je visitai tour à tour et Tenceint^ <r deBactres et la froide Médie et Theureuse Arabie*. »

Même défaut d'ordre dans l'énumération de Triptolème.

Ce n'est pas tout : par la manière dont Homère parle des

climats et des vents, on peut juger encore de l'étendue de

t. Hom., Odyssée.m, 315. — 2. Id., Iliade, XIV, 225. — 3. Id., Odyssée^ IV, 83. — 4. Eurip., Bacch., v. 13.

ses connaissances géographiques; car il lui arrive trèssouvent de joindre cette double indication à ses descriptions topographiques :

a Ithaque, la basse Ithaque, est en même temps de toutes c ces lies celle qui est située le plus haut dans la mer vers le c sombre couchant; les autres, au contraire, s^écartent du côté c de Taurore et du soleil levant ' ; i>

et ailleurs :

c II s'y trouve deux portes : Tune s'ouvre au vent du nord, € l'autre au vent du midi *; j

ou bien encore :

€ Soit qu'ils volent à droite du côté de l'aurore et du soleil c levant, soit qu'ils gagnent à gauche la région du sombre c occident'. :»

L'ignorance sur ce point est même, aux yeux d'Homère, le signe de la suprême confusion :

« Amis, puisque nous ignorons et le côté du couchant et le c côté de l'aurore, et le côté de la nuit et le côté du soleil *. >

Dans un autre passage, maintenant, et avec toute raison, Homère avait dit :

€ Et Borée et Zéphyr, tous deux soufflant de la Thrace ^.... »

Eratosthène pourtant s'y trompe encore et nous dénonce le poète comme s'il eût dit, absolument parlant, que le Zéphyr souffle de la Thrace ; mais, loin de parler en thèse générale, le poëte ne fait allusion ici qu'au cas où l'un et l'autre vents viennent à se rencontrer dans la mer de Thrace (laquelle est, comme on sait, une partie del'iEgée), aux environs du golfe Mêlas. La Thrace, effectivement, vers les confins de la Macédoine, se détourne vers le sud et s'avance en forme de pointe ou de promontoire dans la

1. Hom., Odyssée, IK, 25.— 2. Id., Ibid,, XIII, 109.— 3. Hom,, lliadey XII, 239. — 4. Id., Odyssée^ X, 190. — 5. Id., Iliade, IX, 5 .

mer, d'où vient que pour Thasos, Lemnos, Imbros, Samothrace et en général pour tous ces parages, les Zéphyrs paraissent souffler de la Thrace même, comme ils semblent, pour TAttique, souffler des roches Scironides, ce qui a fait quelquefois appeler Scirânes les Zéphyrs et surtout les Argestes. C'est ce que n'a point vu Eratosthène (bien qu'il en ait peut-être entrevu quelque ohose, puisque lui-même signale cette brusque déviation, dont je parle, de la côte de Thrace vers le sud), et, partant de l'idée que l'expression d'Homère a un sens général, il vous le traite d'ignorant, lui rappelant que le Zéphyr souffle du couchant et de ribérie et que la Thrace ne se prolonge point jusqu'à la hauteur de cette dernière contrée. Mais se peut-il, nous le demandons, qu'Homère ait ignoré que le Zéphyr souffle du couchant? Lui qui, dans des vers comme ceux-ci, assigne exactement à ce vent le rang qui lui appartient :

c Ensemble se précipitent et l'Eurus et le Notus et le malin « Zéphyr, et Borée lui-même *. *

Se peut-il qu'il ait ignoré que la Thrace ne dépasse point les monts de laPœonie et de laThessalie,lui qui connaissait et qui a expressément nommé dans leur ordre, après les Thraces, tous les peuples du Uttoral et ceux de l'intérieur, à savoir, d'une part, cette fraction de la nation Magnète, puis les Maliens et les différents peuples de la Grèce jusqu'aux Thesprotes, et, d'autre part, les Dolopes, limitrophes des Pœoniens, et les Selles de Dodone, jusqu'à TAcheloûs, sans plus faire mention des Thraces passé ces limites T — En revanche, il est bien vrai, [comme le dit Eratosthène], qu'Homère a un penchant marqué à toujours nommer de préférence la mer la plus voisine de sa patrie et qu'il connaissait le mieux; en voici un exemple :

c Déjà l'assemblée s'agitait pareille aux longues vagues de c la mer Icarienne *. :»

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