Hom. Odyssée, V, 282. — 2. Id , Iliade, III
de restreindre le nom d'Éthiopiens aux seuls voisins de TEgypte et de circonscrire dans les mêmes limites la tradition relative aux Pygmées, ceci ne saurait réagir sur les opinions des Anciens : les noms à^Achéens et d'Argiens ne désignent plus aujourd'hui pour nous la totalité des peuples ayant pris part naguère à l'expédition contre Ilion, mais il est avéré qu'Homère leur prêtait cette signification. *0r c'est à peu près là ce que je dis, quand, pour expliquer le partage que fait Homère des Éthiopiens en deux nations, je prétends qu'il faut entendre ce nom de l'ensemble des populations répandues depuis^ le levant jusqu'au couchant, le long des rivages de l'Océan. En effet, du moment qu'on l'entend de la sorte, il saute aux yeux que les Éthiopiens, se trouvent naturellement partagés en deux groupes par le golfe Arabique, lequel se peut comparer à un grand arc de méridien, à le voir s'étendre, semblable à un fleuve, sur une longueur de près de quinze mille stades et sur une largeur dont le maximum n'excède point mille stades, avec cet autre avantage à ajouter à celui de son extrême longueur, que le fond dudit golfe n'est séparé de la mer de Péluse que par un trajet de trois à quatre journées de marche à travers l'isthme. Les mieux avisés d'entre ceux qui prétendent séparer rigoureusement l'Asie de la Libye ont bien reconnu cet avantage, et, dans leurs essais de délimitation, ils ont préféré le golfe au Nil, comme offrant une ligne de démarcation plus convenable à établir entre les deux continents, puisque le golfe s'étend presque d'une mer à l'autre, tandis que le Nil, à la grande distance où il est encore de TOcéan, ne saurait séparer qu'imparfaitement l'Asie de la Libye. Eh bien ! J'en suis convaincu pour ma part, Homère concevait, lui aussi, toute la région méridionale de la terre partagée en deux par le golfe Arabique ; seule- ' ment, si cela est, comment admettre qu'il ait pu ignorer l'existence de l'isthme que forme ce golfe avec la mer d'Egypte ? 29. Il serait en effet de la dernière invraisemblance, qu'instruit, comme il Tétait, de la situation exacte de Thèbes, de la Thèbes d'Egypte, laquelle est distante des bords de
notre mer de 5000 stades* ou peu s'en faut, Homère n'eût connu ni le fond du golfe Arabique, ni Texistenee de l'isthme qui le prolonge et qui se trouve n'avoir en largeur que raille stades tout au plus. Et ce qui devra paraître plus invraisemblable encore, c'est qu'Homère ait pu savoir que le Nil perlait le nom, le nom même d'une contrée aussi vaste que Test l'Egypte, sans en avoir deviné la cause, vu que le mot d'Hérodote *, que l'Egypte est un présent du fleuve et qu'elle avait dû à ce titre recevoir le nom du fleuve lui-înême, sejqble devoir s'offrir tout naturellement à l'esprit de chacun. Quelles sont d'ailleurs, entre toutes les particularités d'un pays, les particularités les plus universellement connues? Celles-là toujours qui offrent en soi quelque chose d'étrange et qui se trouvent en outre placées de façon à frapper tous les regards. Or le double phénomène des crues du Nil et de ses atterrissements est précisément dans ce cas. Et de même que le voyageur, qui aborde en Egypte, apprend avant tout à connaître la nature du Nil, les indigènes n'ayant rien à dire qui puisse étonner davantage un étranger et lui donner une plus haute idée de leur pays (car il suffît d'être instruit du régime de ce fleuve pour concevoir aussitôt ce que peut être la contrée tout entière qu'il arrose), de même, loin de l'Egypte et dans les récits qui nous viennent de ce pays, le nom du Nil est encore le premier qui frappe notre oreille. Ajoutez à ce qui précède la curiosité du poète et son amour des voyages attestés par tous ses biographes et directement par maints passages ou allusions de ses poèmes : que de preuves réunies pour établir qu'Homère a toujours bien su et bien dit ce qui était à dire et que ce sont uniquement les faits notoires qu'il a tus ou indiqués par de simples épithètes!
30. N'est-il pas étrange après cela de voir des Égyptiens, des Syriens (les mêmes contre qui nous disputons présente-
1 .Lisez 4000 d'après la correction probable de Gossellin et de Groskard ratifiée par M. Ch. Muller : Syène en effet, d'après Strabon lui-même, n'est qu A 5000 stades de la mer et de Syène à Thèbes U y a plus de looo stades.— îi. II, 5t
ment), qui n'entendent même pas Homère dans ce qu'il dit des choses de leur pays, et que notre discussion vient de convaincre d'ignorance, oser traiter Homère d'ignorant! D'abord, règle générale, le silence n*est point une preuve d'ignorance : Homère n*a rien dit des courants contraires de TEuripe, ni du défilé des Thermopyles ni de mainte autre curiosité de la Grèce connue de tont le monde, et assurément ce n'est point par ignorance. Mais ce qui est plus fort, il lui arrive quelquefois de parler des choses sans que ces sonrds de parti pris le daignent entendre, auquel cas naturellement toute la faute est à eux. Chacun sait qu'Homère, sons le nom à! enfants du ciel, désigne non-seulement les torrents, mais encore tous les autres cours d'eau, et cela apparemment parce qu'il savait que tous sont grossis par les pluies. Mais toute qualiGcation générale appliquée à ce qui est hors ligne devient par cela même qualification particulière : l'épithète enfant du ciel notamment ne saurait avoir la même valeur, attribuée au torrent ou bien au fleuve ordinaire qui ne tarit jamais. Or, dans le cas présent, il y a, si l'on peut dire, double degré de supériorité; et, de même qu'il existe des hyperboles d'hyperholes, celles-ci par exemple, < être plus léger que « J'ombre d'un liège ; » — « être plus timide qu'un lièvre « phrygien ; >• — avoir moins de terré (il s'agit d'un champ) « qu'une épître laconienne [n'a de mots] ; » de même, appliquée au Nil, la qualification à! enfant du ciel semble un superlatif ajouté au superlatif. Car, si le torrent déjà a nlus de droit que les autres cours d'eau à cette qualification i'enfant du ciel, le Nil y a plus de droit encore que tous les torrents, quels qu'ils soient, les surpassant tous tellement par le volume et la durée de ses crues. Et, comme nous avons d'ailleurs victorieusement démontré qu'Homère n'ignorait aucune des particularités du régime de ce fleuve, s'il lui a appliqué l'épithète en question, ce ne peut être que dans le sens que nous venons de dire. Voici maintenant une particularité, celle d'avoir plusieurs bouches ou embouchures, qui se trouvait être commune à une infinité de fleuves, Ho-
mère ne Ta point jugée digne d*être signalée, à. des gens surtout qu'il savait déjà instruits du fait. Mais Alcée luimême n'en a point parlé davantage, et cependant, s'il faut l'en croire, il avait fait, lui, le voyage d'Egypte. Quant au phénomène des atterrissements du Nil, lequel pourrait déjà se déduire du seul fait des crues du fleuve, la mention s'en trouve implicitement contenue dans ce que dit le poëte de rile de Pharos. Qu'un informateur quelconque, que la commune renommée, pour mieux dire, ait pu représenter à Homère Tile de Pharos comme étant encore aussi éloignée du continent qu'il le marque, à savoir d'une journée de navigation tout entière, la chose est inadmissible, le mensonge aurait été par trop flagrant. En revanche, il était tout simple que des renseignements sur la nature des crues du Nil et de ses atterrissements fussent plus vagues, plus généraux ; or, de tels renseignements Homère aura pu conclure que rtle, à l'époque où Ménélas la visitait, se trouvait plus éloignée de la terre ferme qu'elle ne l'était de son temps , et, pour donner à cette circonstance une couleur fabuleuse, il aura pris sur lui de faire la distance plus grande encore. Mais l'emploi des fables, avons-nous dit, ne saurait être considéré comme un indice d'ignorance : ainsi, ni la fable de Prêtée, ni le mythe des Pygmées, ni ces prodigieux effets attribués aux breuvages magiques, ni tant d'autres fictions analogues n'accusent l'ignorance géographique ou historique du poëte, et si elles prouvent quelque chose c'est uniquement l'envie de plaire et d'amuser. — « Comment se fait-il pourtant, dira-t-on, qu'Homère ait pu parler de l'aiguade de Pharos, quand il est avéré que Pharos manque d'eau? ».
c Là s'ouvre un port, excellent mouillage, d*où les vaisc seaux rapides s'élancent à la mer chargés de Teau limpide <t des sources profondes*. »
D'abord, répondrong-nous, il ne serait pas impossible
il Hdm. , Odyssée, IV, 358.
qu'avec le temps Taiguade de l'île se fût tarie ; en second lieu Homère ne dit pas formellement qu'on tirât Peau des sources mêmes de Phares, mais seulement que le chargement des navires se faisait en ce lieu à cause de l'excellence de son port ; et il était facile apparemment d'aller puiser l'eau sur la côte vis-à-vis. Ajoutons que par cette façon de s'exprimer le poêle semble en quelque sorte avouer que, lorsqu'il a fait ailleurs de Phares une île de pleine mer, il n'a point dit vrai, mais qu'il a amplifié et exagéré à la façon des poètes.
3 1 . Du reste, comme tout ce récit des erreurs de Ménélas, dans Homère, semble au premier abord donner raison à ceux qui lui reprochent d'avoir absolument ignoré la géographie de ces contrées, le mieux que nous ayons à faire est de commencer par exposer une à une les critiques que ce récit a soulevées, pour les soumettre ensuite elles-mêmes à un examen sérieux et pour rendre ainsi la justification du poète plus complète et plus claire. Ménélas dit à Télémaque, en l'entendant s'extasier sur la somptuosité de sa royale demeure :
a Oui, mais pour rapporter tous ces trésors, j'ai dû beauc coup souiTrir et longtemps errer sur mes vaisseaux ; et « quand, après huit ans, je revins dans ma patrie, j'avais par- € couru Cypre, la Phénicie, TÉgypte, et visité tour à tour f les Éthiopiens, les Sidoniens et les Érembes, et la Libye tout f entière *. »
Or, on se demande d'abord quels sont ces Éthiopiens, chez qui Ménélas put se rendre ainsi d'Egypte en naviguant? Car, il n'y a point d'Éthiopiens sur les rivages de notre mer, et, d'autre part, les vaisseaux de Ménélas n'auraient jamais pu franchir les cataractes du Nil. Quels sont aussi ces Sidoniens? Ce ne sont pas ceux de Phénicie assurément : le poète n'avait que faire, ayant préalablement nommé le genre, de mentionner en outre l'espèce. Qui sont enfin