Phénom.. 145. — 2. Hom., Odi/S5c>, Y
DÛt parfaitement ; il ne les mentionne pas, à vrai dire, nominativement (ce qui se conçoit, du reste, puisque, même aujourd'hui, il n'existe pas encore pour elles de dénomination générale), mais il est aisé de les reconuaitre à la pein« ture qu'il fait de leur genre de vie, quaud il les qualifie de Nomades, de fiers Hippemolges^ de tribus Galactophages et Abiennes^.
7. Il s'y prend encore d'autre façon pour nous donner à entendre que l'Océan entoure circulairement la terre ; il mettra par exemple dans la Louche de Junon les paroles suiviantes ^ :
€ Car je veux aller visiter les bornes de la terre féconde et « rOcéan, père des dieux, 9
ce qui revient à dire que l'Océan confine à toutes les extrémités de la terre ; or on sait que lesdites extrémités figurent proprement un cercle. Dans VHoplopée^ aussi, il fait de rOcéan la bordure circulaire du bouclier d'Achille. Ajoutons comme une nouvelle preuve de la curiosité scientifique qui possédait Homère, que le double phénomène du flux et du reflux de TOcéan ne lui était pas demeuré inconnu, témoin l'expression suivante *, « l'Océan aux flots rétrogrades » et ce passage [à propos de Gharybde] ' :
c Trois fois par jour elle vomit, et trois fois elle ravale ses c ondes. »
Il est vrai qu'il eût fallu dire ici deux fois au lieu de trois; mais, que la différence tienne à une erreur d'observation ou à une erreur de copie, toujours est-il que le but du poëte était bien de décrire le phénomène en question. L'épithète < au courant paisible ^ » semble aussi une image exacte de la marée montante, qui, de fait, a l'allure plutôt douce qu'impétueuse. Posidonius, de son côté, croit voir dans ce
1. Hom., Iliate, XIII, 5 et 6. — 2. Id., Tlintle, XIV, 200-201. — 3. Id. Ibid., XVIII, 607.— 4. Id., lliadCj 399. — 5. M., Odyssée, XII, 105.— 6. Id., Iliade, VII, 422.
que dit Homère de rochers alteroativement couverts et découverts et dans le nom de fleuve qu'il prête k TOcëan ^ une double allusion aux phénomèoes des marces : passe pour la première raison, mais la seconde n'a pas de sens, car jamais le mouvement de la marée montante n'a ressemblé au courant d'un fleuve, et celui du reflux bien moins encore. L'explication de Gratès a quelque chose de plus plausible : suivant lui, les qualifications de courant profond, die courant rétrograde, voire même celle de fleuve, désignent bien, dans Humère, l'Océan tout entier, mais ce même nom de fleuve et celui de courant fluvial ne désignent plus qu'une partie de TOcéan, et de l'Océan pris dans le sens restreint, non dan3 le sens étendu^ quand le poète vient à dire:
c Une fois le vaisseau sorti du courant du fleuve Océan pour c entrer au sein de la vaste mer. >
Ici, en effet, il s'agit, non pas de la totalité de TOcéan, mais d'un courant fluvial au sein de l'Océan, autrement dit d'une portion quelconque de 1 Océan, que Gratès se représente comme une espèce d'estuaire ou de golfe se prolongeant, à partir du tropique d'hiver, dans la direction du pôle austral. De la sorte, en quittant ledit fleuve, un vaisseau aura pu se trouver encore en plein Océan ; s'agit-il, au contraire, de la totalité de l'Océan, on ne conçoit plus qu'après en être une fois sorti le vaisseau s'y retrouve encore. Homère dit bien, à la vérité,
c Quand sorti du courant du fleuve^ il fut entré au sein de la « mer, i
laais la mer ici ne saurait s'entendre que de l'Océan luintème. Il demeure donc avéré que le passage, interprété «utrement que nous ne le faisons, reviendrait à ceci, c qu'un vaisseau est sorti de l'Océan pour entrer dans l'O-
1. Voy. entre «atres passages, Iliade, XIV, 245. — 2. Hom., Odyssée, XU, 1.
« céan. > La question, pourtant, demanderait une plus ample discussion.
8. Au surplus, que la terre habitée soit une île, la chose ressort tout d'abord du témoignante de nos sens , du témoignage de l'expérience . Car partout où il a été donné aux hommes d'atteindre les extrémités mêmes de la terre, ils ont trouvé la mer, celle précisément que nous nommons Océariy et, pour les parties oii le fait n'a pu être vérifié directement par les sens, le raisonnement l'a établi de même. Les périples* exécutés, soit autour du côté oriental de la terre, qui est celui qu'habitent les Indiens, soit autour du côté occidental, qui est celui qu'occupent les Ibères et les Maurusiens, ont été poussés loin, tant au nord qu'au midi, et l'espace qui demeure eDCore fermé à nos vaisseaux, faute de relations établies entre nos marins et ceux qui exécutent en gens contraire des périples analogues, cet espace, disons-nous, est peu considérable, à en juger par les distances parallèles que nos vaisseaux ont déjà parcourues. Cela étant, il n'est guère vraisemblable que l'Océan Atlantique puisse être divisé en deux meirs distinctes par des isthmes aussi étroits qui intercepteraient la circumnavigation, et il paraît beaucoup plus probable que ledit Océan est un et continu; d'autant que ceux qui, ayant entrepris le périple de la terre, sont revenus sur leur^ traces, ne l'ont point fait^ de leur aveu même, pour s'être vu barrer et intercepter le passage par quelque continent, mais uniquement à cause du manque de vivres et par peur de la solitude , la mer demeurant toujours aussi libre devant eux. Cette manière de voir s'accorde mieux aussi avec le double phénomène du flux et du reflux de l'Océan, car partout les changements qu'il éprouve, notamment ceux qui consistent à élever et k abaiss'^r le niveau de ses eaux, ont un caractère uniforme ou n'offrent que d'imperceptibles dilTérences, comme cela se conçoit de mouvements produits au sein de la même mer et en vertu d'une seule et même cause.
9. Restent les objections d'Hipparque, mais elles ne sauraient convaincre personne : elles consistent à dire que
le régime de TOcëan n'est pas, sur tous les points, parfaitement semblable à lui-même, et que, cela fût-il accordé, il n'en résulterait pas nécessairement que la mer Atlantique dût former un seul courant circulaire et continu. Ajoutons que, pour nier cette uniformité parfaite du régime de l'Océan, il s'appuie sur le témoignage de Séleucus de Babylonel Pour plus de détails sur TOcéan et sur le phénomène des miarées, nous renverrons, nous, à Posidonius et à Athé- DodorOy qui nous paraissent avoir convenablement approfondi la question, nous bornant à dire présentement que le système que nous défendons répond mieux à l'uniformité constatée des phénomènes océaniques, et que, plus la masse d'eau répandue autour de la terre sera considérable, plus il sera aisé de concevoir comment les vapeurs qui s'en dégagent suffisent à alimenter les corps célestes.
10. Mais, si Homère a exactement connu et décrit les extrémités et la bordure circulaire de la terre, il n'a pas moins bien connu et décrit la mer Intérieure. Les pays qui entourent cette mer, à partir des colonnes d'Hercule, sont, comme on sait, la Libye, l'Egypte et la Phénicie, et plus loin la côte qui avoisine Gypre ; puis viennent les Solymes, les Lyciens, les Cariens, et le littoral compris entre Mycale et la Troade, avec les îles adjacentes : or, tous ces lieux, le poëte les a mentionnés en termes exprès, comme il a parlé aussi et des contrées ultérieures qui bordent la Propontide et des côtes de l'Euxin jusqu'à la Colchide et de l'expédition de Jason. Il connaissait, en outre, le Bosphore Gimmérien, et naturellement les Gimmériens eux-mêmes : on ne s'expliquerait pas, en effet, comment il eût pu connaître le nom des Gimmériens et ignorer leur existence, l'existence d'un peuple, qui, de son vivant ou peu de temps avant lui, avait, depuis le Bosphore, couru et ravagé tout le pays intermédiaire jusqu'à rionie? Mais non, il les connaissait, et ce qui le prouve, c'est qu'il a fait allusion à la nature bru- 'meuse du climat de leur pays :
ff Un voile, dit-il, un voile de vapeurs et de nuages les en<
10 GÉOGRAPHIE DE STBABON.
c veloppe ; Téclat du soleil ne resplendit jamais pour eux, et c la funeste nuit plane toujours au-dessus de leurs têtes*, i
Il connaissait pareillement Tlster (du moins nomme-t-il les Mysiens, nation thracique, riveraine de ce fleuve) et aussi tout le littoral à partir de Tlster, autrement dit la Thrace jusqu'au Pénée, puisqu'il mentionne les Pseoniens et qu'il signale TAthos, TAxius et les îles situées vis-à-vis. Quant au littoral de la Grèce, prolongement de celui de la Thrace, il a été décrit par lui en entier jusqu'aux frontières de la Thesprotie. Il connaissait enfin l'extrémité de l'Italie, à en juger par la mention qu'il a faite de Temesa et des Sicèles, et l'extrémité de l'Ibérie, ainsi que la richesse et la prospérité des peuples qui l'occupaient, et dont nous parlions tout à l'heure. Si maintenant, dans l'intervalle, se laissent apercevoir quelques lacunes, on peut les lui pardonner, le géographe de profession lui-même omettant souvent bien des détails. U est excusable aussi et ne mérite aucun blâme s'il a cru devoir mêler, çà et là, quelques circonstances fabuleuses à ses récits, d'ailleurs tout historiques et didactiques, car il n'est pas vrai, comme le prétend Êratosthène, que tout poëte vise uniquement à plaire et jamais à instruire : tout au contraire, ceux qui ont traité le plus pertinemment les questions de poétique proclament la poésie une sorte de philosophie primitive. Mais nous réfuterons plus longuement ce jugement d'Ératosthène, quand nous aurons, plus loin, à reparler du poète.
1 1 . Pour le moment, ce qui a été dit doit suffire à établir qu'Homère a été bien réellement le père de la géographie. Quant aux successeurs qu'il a eus dans celte science, c'étaient, comme chacun sait, des hommes d'un mérite éminent et familiarisés avec les études philosophiques : les deux qu'Ératosthène nomme immédiatement après lui sont Anaximandre, qui fut le disciple et le compatriote de Thaïes, et Hécatée de Milet. Êratosthène ajoute qu'Anaxi-. mandre publia la première Carte géographique, et qu'il reste