‹ Geographie De StrabonChapitre 62 sur 181 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

à cet Indien une aussî tragique aventure? Le golfe Arabique, on le sait, est aussi resserré que le lit d'un fleuve et s'étend, sur une longueur de 15000 stades environ, jusqu'au canal encore plus étroit qui lui sert d'entrée ; il n'est donc pas vraisemblable que les Indiens naviguant hors de ce golfe aient pu y pénétrer par mégarde : le peu de largeur de l'entrée les eût infailliblement avertis qu'ils faisaient fausse route. Y avaient-ils, au contraire, pénétré sciemment et volontairement: impossible alors de prétexter soit une erreur de route, soit un caprice des vents. Comment admettre aussi que ces Indiens se soient tous laissés mourir de faim, un seul excepté? Comment le survivant suffit-il à diriger lui seul un bâtiment qui n'élait pas apparemment des plus petits, puisqu'il avait été de force à résistera de si longues traversées? Gomment admettre aussi que le même Indien ait pu apprendre notre langue en si peu de temps et l'apprendre assez bien pour être en état de persuader lui-même au roi qu'il était capable de conduire l'expédition? Peut-on supposer d'ailleurs Evergète réduit à une telle pénurie de pilotes pour l'exploration d'une mer et de parages qui étaient connus déjà depuis longtemps? Et ce spondophore, ce théore cyzicénien, comment concevoir qu'il ait quitté sa patrie avec l'intention arrêtée d'avance d'entreprendre par mer le voyage de l'Inde, et qu'on lui ait confié [en Egypte] une mission de cette importance ? Comment concevoir qu'après qu'on l'eut, à son retour, et contre son attente, dépouillé de sa riche cargaison, en le chargeant qui plus est d'une accusation infamante, on l'investit cependant du commandement d'une nouvelle mission, pourvue de présents plus riches encore que la première ? Et quand, au retour de ce second voyage, il fut jeté hors de sa route sur les côtes d'Ethiopie, qu'avait-il donc besoin de dresser ces vocabulaires éthiopiens? Qu'avait-il besoin de rechercher, à propos de cet éperon de bateau-pêcheur, de quel point de l'horizon ledit bateau avait été jeté à la côte? Le renseignement que le navire auquel avait appartenu ce débris venait de l'occident ne prouvait rien en somme, puisque lui-même venait de l'ouest, lorsque, dans son voyage de re -

tour, il avait abordé chez ces Éthiopiens. D'un autre côté^ après son retour à Alexandrie, cpiand on l'eut bien et dûment convaincu de détournements considérables, comment ne le punit-on point, comment le laissa-t-on circuler librement parmi tous ces patrons de navires, les interrogeant, et leur montrant l'éperon qu'il avait rapporté? Celui de ces patrons, maintenant, qui reconnaît ledit éperon n'est-il pas admirable d'assurance? Et Eudoxe plus admirable encore de se laisser persuader comme il fait et de s'en retourner dans sa patrie, sur une présomption pareille, pour y procéder à une émigration en règle vers ces régions perdues au delà des Colonnes d'Hercule ? D'autant que personne n'avait la faculté de sortir sans une passe du port d'Alexandrie (l'homme qui avait détourné les fonds de l'État moins que tout autre apparemment), et qu'il n'y avait pas à songer à fuir par mer, sans être aperçu, vu la forte garde qui occupait et qui occupe encore aujourd'hui l'entrée du port et les autres issues de la ville, comme nous avons pu nous en assurer par nous-même durant le long séjour que nous avons fait à Alexandrie, bien qu'on se soit beaucoup relâché de l'ancienne rigueur, depuis que les Romains sont les maîtres du pays, car sous les Ptolémées la garde de la ville était bien autrement sévère. N'insistons pas pourtant, voilà notre homme rendu à Gadira, il y équipe une flotte royale, il part ; le vaisseau qui le portait.se brise, comment comprendre que, sur une côte complètement déserte, il ait pu se faire construire un troisième transport? Et, quand il a. repris la mer, qu'il a abordé chez les Éthiopiens occidentaux et reconnu que leur langue était la même que celle des Éthiopiens orientaux, est-il vraisemblable qu'un ardent et curieux voyageur comme lui n'ait pas éprouvé le désir de poursuivre son exploration jusqu'au bout, alors surtout qu'il pouvait penser n'avoir plus que peu d'espaces inconnus à franchir? Au lieu de cela, il renonce à naviguer pour son propre compte, et ne rêve plus qu'une exploration faite au nom et aux frais de Bogus I On peut se demander aussi par quels moyens il a eu connaissance du complot secret dirigé contre lui, et ce qu'eût gagné d'ailleurs

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