II. — Histoire
Le premier peuple connu qui occupa le territoire du département de l'Isère fut celui des Allobroges qui, maintes fois, descendirent dans les riches plaines de l'Italie. L'AUobrogie comprenait, outre une partie de la Savoie, les arrondissements actuels de la Tour-du-Pin et de Vienne, la partie de l'arrondissement de Saint-Marcellin située sur la rive droite de l'Isère et une partie de l'arrondissement de Grenoble. L'Isère séparait les Allobroges des Voconces, qui occupaient les cantons de Sassenage et de Yillard-de-Lans, partie de ceux de Vif, de Clelles, de Mens, du Monestier-de-Clermont et le canton de Pont-en-Royans.
Après avoir été la terreur des Romains, les Allobroges durent défendre contre eux leur indépendance. Leur alliance avec Bituit, roi des Arvernes, ne les sauva pas, et leur territoire, conquis de 125 à 121 ans avant Jésus-Christ, fut compris dans la province Narbonnaise. Ils n'en conservaient pas moins leur fierté, et leur chef, Induciomar, ne craignit point de dire, en plein Sénat : « Nous ne sommes pas tellement vaincus que nous ne puissions, ô Romains, exercer longtemps encore votre vertu, » Ils étaient si remuants, que Gatilina crut pouvoir les faire entrer dans sa conjuration coupable contre sa patrie; mais ils dénoncèrent sa trahison. Gomme on n'écoulait point leurs plaintes, malgré ce service, ils reprirent les armes et taillèrent en pièces les premières troupes envoyées contre eux; mais, bientôt enserrés dans l'étreinte de fer des légions romaines, ils acceptèrent définitivement la domination d^ leurs vainqueurs. Les Romains continrent le pays par des colonies, et peuplèrent de vétérans la ville priucipale, Vienne, sur le
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lUiône, et la bourgade qu'ils avaient créée, dés l'année 121, pour contenir les populations de la vallée de l'Isère, Cularo (lieu reculé), bourgade devenue plus tard la ville de Grenoble.
Vienne, d'où sortirent les colons qui peuplèrent Lyon, capitale de la Gaule, n'en fut pas moins une des cités romaines les plus illustres : des voies magnifiques l'unissaient à Arles, à Cularo et à l'Italie; elle était le chef-lieu d'une subdivision de la iNarbonnaise, la province viennoise, créée par Auguste; elle élevait à l'empereur et à Livie un temple dont on admire les restes, et tout rappelle encore, dans la ville moderne, le souvenir de sa grandeur passée. Comblée des faveurs de Claude, Vienne se souleva la première contre le despotisme infâme de Néron, et mérita les témoignages de reconnaissance de l'empereur Galba.
Vienne fut une des premières cités où le cbristianisme eut des apôtres et des martyrs. Elle se glorifiait même, peut-être à tort, d'être la plus ancienne métropole des Gaules.
Dans les troubles qui marquèrent et hâtèrent la fin de l'empiie romain, Vienne, quoique souvent ravagée, joue encore un rôle digne de sa renommée. Posthume, gouverneur de la piovince viennoise, revêtit la pourpre impériale que bientôt il teignit de son sang. Les Viennois refusèrent de soutenir Maximien contre Constantin, et leur cité, après le triomphe de ce dernier, devint la résidence d'un lieutenant du préfet des Gaules, en même temps que leur église obtenait la primauté sur les autres églises (325). Mais l'empereur Gratien, frappé de la position avantageuse de Cularo au point de vue militaire, agrandit cette dernière ville qui prit et garde encore son nom (Gratianopolis, d'où est dérivé le mot de Grenoble).
Pourtant ce fut encore à Vienne que les Burgondes, maîtres, au cinquième siècle après Jésus-Christ, de la vallée de la Saône et du Rhône, établirent le centre de leur puissance. Plus humains, plus industrieux que les autres barbares et déjà chrétiens quoique imbus de la doctrine d'Arius, ils fondèrent un établissement durable qui résista longtemps à la puissance des rois francs. Ce fut sous les murs de Vienne et aux dépens de
cette ville plusieurs lois prise et livrée au pillage que se décida la grande querelle entre Clovis et Gondebaud, roi des Burgondes. En vain Gondebaud fugitif appela-t-il à son aide les Goths d'Italie, il mourut sans avoir pu affranchir son royaume du tribut imposé par Clovis. Les fils de Clovis n'en rencontrèrent pas moins dans le pays une vive résistance quand ils voulurent en faire la conquête. Clodomir, roi d'Orléans, périt dans la célèbre victoire de Vézeronce (524), remportée sur le roi Godomar près des marais de Morestel et rappelée aux générations actuelles par un tumulus que les gens du pays appellent Mollard de Koën (Kœnig) et tombeau du roi Virgo. Clotaire et Childebert vengèrent la mort de Clodomir, dont ils devaient cependant massacrer les enfants, et achevèrent la conquête de la Bourgogne (556).
Après les Burgondes et les Francs, le pays Viennois eut à subir les ravages des Sarrasins et des Lombards. Charles Martel le délivra des Sarrasins; Pépin le Bref et Charlemagne le sauvèrent des Lombards. Par malheur, lors du partage définitif de l'empire de Charlemagne, au traité de Verdun en 843, l'ancienne Allobrogie fut une des provinces détachées de la Gaule et abandonnées à l'empereur Lothaire. Lothaire reçut, avec l'Italie, les pays compris entre la Meuse et le Bhin, entre la Saône et le Jura, entre le Rhône et les Alpes, pays trop divers pour former un État, pays arrachés à leur cadre naturel, la Gaule, qui ne lui sont pas tous revenus et lui laissent encore au flanc des blessures saignantes.
Bien que s'autorisant de leur titre pour étendre leur suzeraineté sur la vallée du Rhône où s'était formé un second royaume de Bourgogne, dit Bourgogne cisjurane, les Césars allemands ne purent établir leur autorité dans ces régions trop éloignées du centre de leur puissance. Les vrais maîtres du pays viennois, c'étaient les évoques de Vienne et de Grenoble, les anciens officiers royaux, les propriétaires de vastes domaines. Isarn, évêque de Grenoble, avait fondé la puissance temporelle de son siège; les comtes d'Alboa affermissaient leur pouvoir dans le Graisivaudan ; les Alleman, les Béranger, les
Monteynard créaient de puissantes maisons, et on voyait se constituer, au onzième siècle, les cinq baronnies deCIermont, de Sassenage, de la Tour, de Montauban et de Meuillon. Chaque seigneur voulut avoir sa ville et alors furent fondées les villes nouvelles de la Tour-du-Pin, de Bourgoin, la Côte-Saint- André, Voiron, Voreppe, Saint-Marcellin. Pendant que tous ces seigneurs guerroyaieRt entre eux, un prêtre, Bruno, appelé par le grand évêque de Grenoble, saint Hngues, s'enfonçait dans les montagnes avec six religieux (1084) et s'établissait dans un site sauvage pour s'y consacrer au travail et à la prière : ce fut l'origine du monastère de la Grande-Chartreuse, huit fois brûlé, toujours reconstruit, et toujours célèbre.
Parmi les nouveaux maîtres de l'ancienne province viennoise, les comtes d'Albon ou de Graisivaudan ne tardèrent pas à prendre le premier rang, et l'un d'eux, Guigues IV, ayant placé dans ses armoiries le signe original d'un dauphin, on donna à ces comtes le nom de Dauphins de Viennois. A deux reprises différentes, à la fin du douzième et du treizième siècle, la dynastie des dauphins faillit s'éteindre, mais elle se ranima en se greffant sur des branches étrangères. L héritière de Guigues VU, Anne, ayant épousé Humbert, l'héritier de la baronnie de la Tour-du-Pin, les deux maisons les plus puissantes du pays n'en formèrent plus qu'une. Humbert devint la tige de la troisième dynastie qui étendit son autorité en Savoie, dans les Hautes-Alpes et dans la vallée inférieure du Rhône. Bien que la dépendance féodale eût été rejetée par les fiers seigneurs du pays, presque tous se virent obligés de reconnaître le pouvoir souverain des dauphins. Ceux-ci, à leur tour, longtemps indépendants, se virent amenés à rendre hommage au roi de France.
En 1319, Guigues VIII épousa la fille du roi de France, Philippe le Long; il alla même guerroyer en Flandre, dans l'armée de Philippe et prit part à la bataille de Cassel. Philippe de Valois ne tarda pas à convoiter la riche seigneurie des dauphins et sut profiter du caractère inquiet de Humbert II pour le décider à signer un traité qui, moyennant