‹ Géographie du moyen âgeChapitre 33 sur 135 · LATINS, 358. LXXXIX · texte numérisé non relu

LATINS, 358. LXXXIX

pouvait être levée par quelqu'un de leurs contemporains, on peut se demander quelle perturbation mentale guidait leur œuvre ? En général les hydrographes cosmographes donnaient au détroit de Gibraltar la latitude de 35° à peu-près et attachaient toute la vieille construction avec son orientation de l'aiguille à ce point. Telles sont la carte du pilote de la Cosa 1500, l'hydrographie portugaise 1504 (n* 116, 118 de l'atlas); les petites cartes, celle de Ruscelli 1561, 1562, et celles da navigare et mappa monde de Porcacchi da Gastiglione 1572; les premières cartes nautiques régulièrement publiées par Waghenaer, Aurigarius, en 1584, 1589, et une foule d'autres de cette époque. Par cette disposition Alexandrie se trouvait à 35° à peu-près de latitude , Rome montait à peu près à 45°, Venise au delà de 47°, Gonstantinople de même, et l'Europe entière hissait son front loin vers l'ouest. La carte était de la double composition, de la double orientation : on le savait, n'importe; l'habitude de conserver cette réunion, l'expérience savait s'en servir.

Cependant les cosmographes de Séville 1527, 1529, remuèrent l'orientation de l'ancien monde (n° 117 de l'atlas). Je ne sais sur quelles indications ou a opéré ce changement. Alexandrie y descend au 28* degré de latitude et plus au midi : trois degrés trop au sud. Par conséquent Tunis se trouve par 53°. La carte de l'atlas, manuscrit espagnol de 1573, parait modifier cette excessive inclination. La carte de Bleauv de 1646 (n° 138 de notre atlas) réglait mieux par la projection plane , mais la composition ne passait guère à cette projection (chap. 135, 170, 201-206).

En attendant l'école italienne se préoccupait beaucoup de la graduation et de la rectification de la boussole. Nicolo Zeno, 1515, entreprit de graduer la carte spéciale de son aïeul , et il s'imagina de la soumettre à la plus parfaite projection de Ptolémée. A cet effet il tira le méridien du milieu , détermina la grandeur du degré , tira les parallèles sur le rayon ptoléméen de la projection conique et par son savoir faire gagna l'admiration de la connaissance. Il l'exécuta, comme s'il aurait su que son aïeul avait réellement choisi cette projection pour sa carte (ch. 207, n° 95 de l'atlas). Ruscelli de sa part entreprit de donner à la carte nautique la nouvelle boussole et de déterminer ses positions par longitude et latitude (chap. 208) ; on peut douter si jamais l'école italienne accomplit cette opération, en voyant les plus illustres travailleurs labourer sur le sol ptoléméen.

Cependant l'école italienne de cette triste époque a le mérite que l'histoire de la cartographie doit un jour approfondir et apprécier. En Italie on levait les plans et la hauteur du pôle , on discutait sur la

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longitude, on vérifiait minutieusement la terrain glissant de Ptolémée; quand on détériorait les cartes marines, pour les accommoder au savoir du grec , ce dentier recevait des coups de patte et des chiquenaudes peu favorables pour son autorité infaillible, car on donnait la préféreBce aux renseignements étrangers qu'on trouvait dans les ouvrages arabes (chap. 50; cartes de l'Inde n° 15 du ch. 16), qu'on avait de voyageurs, qu'on obtenait par sa propre expérience; on s'habituait à réprouver 1# grand maître; on préparait son discrédit. Il est probable que la confusion restait sans issue, mais c'était faire beaucoup que de remuer et ébranler les fondements, c'était prédisposer l'esprit à un nouvel ordre. Ils étaient secondés par ces cartographes de tous les pays, qui n'avaient rien à faire avec Ptolémée et préparaient les cartes spéciales de leurs propres pays.

Réforme de la géographie.

259. Dans les connaissances humaines aussi bien que dans l'état social, l'introduction d'un principe, d'une théorie pour régler le nouvel ordre, est presque toujours douloureuse ? la souffrance devient plus sensible lorsque la doctrine est fausse ou l'introduction mal dirigée. La théorie qu'on recommandait à la cartographie était admirable, parfaite , incontestablement bonne , certaine , c'était claire : mais en grande partie impraticable. Par des moyens moins parfaits, même erronés, on peut souvent ouvrager et obtenir un produit excellent: on le sait , mais ordinairement dès qu'une doctrine est acceptée , les méthodes, qui ne dérivent pas d'elle , sont réprouvées, les praticiens les plus heureux et les plus habiles qui ne la participent pas, sont méprisés et condamnés. Leur produit est excellent, la doctrine, dans l'imposibilité de se servir de sa théorie , est loin d'en avoir un semblable , mais elle méprise le praticien et devient incapable de reconnaître l'heureux résultat de leur adresse très-praticable. Aussi le produit de la cartographie du moyen âge était excellent : mais les savants se firent incapables d'en tirer un bon parti.

Cependant le plus salutaire principe et la plus parfaite théorie ne sauraient être mis en pratique, si l'on ne passait par ces douloureuses épreuves et si l'on ne les essayait, quand même ils seraient d'abord impraticables. C'est une nécessité qui travaille fâcheusement la cartographie plusieurs siècles. Si la théorie seule s'était placée vis-àvis de l'espérance du moyen âge, on aurait eu certainement un résultat plus prompt, plus déterminé et plus satisfaisant : malheureusement la monstruosité ptoléméenne intervint et engendra ce désarroi de

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l'esprit qui se fatiguait plusieurs siècles sans trouver d'issue. Le monde arrive au vrai par l'expérience du faux, et je pense que la marche de la cartographie mérite d'être étudiée à cet égard; son étude est instructive. Aucune des connaissances humaines, aussi longtemps secouée et embrouillée, aucune n'offre d'épreuves plus claires, plus ostensibles : c'est un exemple utile pour savoir suivre la marche de l'esprit dans les autres connaissances. Enfin toutes les phases de la cartographie se succédaient et l'influence de l'une à l'autre se succédai! jusqu'à nos jours, peut-être qu'elle agit encore et qu'elle agira sur la marche prochaine : l'étude sérieuse est utile pour la cartographie eUe-jnême.

Si la doctrine théorique n'avait devant elle que l'expérience du moyen âge, privée des moyens d'obtenir les longitudes astronomiques pour les positions, terrestres, elle se serait efforcée de l'établir par induction, moyennant les cartes connues élaborées par les opérations de l'expérience précédente. Mais quand en même temps on a examiné la géographie de Ptolémée, on crut y trouver le produit des observations astronomiques uniques de l'ancienne Grèce et de la savante Alexandrie. Cependant l'antiquité, autant que nous la connaissons à l'exception des observations grossières de Servius et de Corbulo (qui entrent dans la formation de la carte de Marin et Ptolémée), ne fournit aucune observation sérieuse qui déterminait les longitudes : on dressait toutes les longitudes par induction (comme le prouvent les diseussions de Strabon). Peut-être certaines observations coopéraient à coordonner les longitudes de la carte qui servit de base à la carte almounienne : peut-être, mais on l'ignore. Les arabes ensuite essayèrent de faire les observations dans le but géographique » en les négligeant dans leur cartographie, ainsi que chez eux aussi, les longitudes sont le fruit d'induction. Ensuite , jusqu'à la réforme de la cartographie (1570) et plus tard encore on n'avait aucune longitude déterminée, si ce n'était par quelques inductions. Le cosmographe flamand Van Langren (chap. 218) observait à Madrid et à Bruxelles, et ses cartes de Brabant (publiées vers 4638 par Jansson), ni son grand original dédié à la gouvernante Elisabeth, gravé on ne sait où ni par qui, accosté de l'échelle latitndinale pour tracer les parallèles, n'offrent aucun vestige de son succès dans la découverte de la longitude. Et plus tard, lorsque parurent les longitudes géographiques, levées par les astronomes, quelles méprises et abus pouvaient survenir ! l'ingénieur Bonne en donne un exemple (q° 142, 14$ de l'atlas, note 417 duchap. 2$S» vol. H, p. 205).

La cartographie n'avait donc aucune longitude positive à sa dispo-

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sitioD. Au lieu de les lever elle-même, ou de les inventer par ses propres indications, elle les empruntait de la source la plus impure et la plus dépravée. Après un siècle de malaise et de tourment qu'engendra le crédit de la fausse monnaie, il fallait renoncer à ces emprunts, réduire les dimensions, substituer d'autres longitudes. La réforme de la cartographie indique 53 degrés de longueur à la méditerranée , telle l'avait acceptée Mercator et telle l'acceptèrent ses successeurs, qui bientôt ne cessaient de remanier la composition sur tous les points. Ce remaniement ultérieur se fait comprendre quand on connaît le type fourni par la réforme ; mais comment celle-ci élabora-t-elle son type? sur quelles sources l'avait-elle composée : il est assez difficile d'y répondre.

260. J'ai observé (chap. 217, t. II, p. 192) que Mercator, dans la composition acceptée, se référait aux proportions des cartes marines, et que, moyennant un degré trop petit, il suivit les proportions établies par la marine, ce qu'on peut remarquer sur plusieurs points de la méditerranée. Ainsi pour éloigner les rivages africains de l'Europe , proportionnellement à la longueur de la mer, Tunis se retrouva renvoyé à 33° de latitude , et Gonstantinople à 43°. Mais la petitesse du degré sur les autres points de la mer altérait les proportions très-sensiblement , quand les latitudes n'étaient point faussées : par exemple, entre Alexandrie et Rhodes (comparez n° 135 et 139 de notre atlas).

Ces proportions sont déterminées par les longitudes et latitudes. Sontelles le résultat de la composition émanée uniquement des proportions compulsées et acceptées, ou empruntées et adroitement combinées avec les proportions acceptées par Mercator ou par quelqu'autre des géographes antérieurs ? L'emprunt pouvait être puisé dans Ptolémée comme on procédait depuis cent ans dans les opérations géographiques; ou bien dans les annotations des ouvrages arabes , qu'on a commencé à examiner pour la partie descriptive.

Lorsqu'Edrisi répète que les noms de plusieurs villes de France sont orthographiés et écrits de différente manière en arabe, on peut y remarquer les relations internationales actives. En effet, à cette époque elles étaient réellement animées en Europe. Ensuite elles déclinaient et furent refoulées au loin; surtout depuis le massacre de Nocera 1301, et l'extirpation du mahommëdanisme en Italie , suivi des désastres des moslémines en Espagne. De ces anciennes relations la géographie latine conserva la coopération arabe à l'œuvre sicilien (chap. 55, 56, 246-251), la conformité de figurines rondes et de mappemondes (chap.

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121, 122), la connaissance du Soudan et du Nil-gana (chap. 131, 159, 148), l'usage de l'astrolabe, quelques ouvrages astronomiques qui enseignaient les règles théoriques (chap. 104 , 155), la doctrine du méridien arin, et, notez bien, la position de Tolède par 18* 30^ de longitude (chap. 45, 91, 104). La cartographie de la navigation, indifférente pour ces renseignements, répétait quelques-uns, négligeait les autres.

Vers 1580, la connaissance de l'ouvrage d'Aboulféda fut vivement convoitée (note 596 du chap. 218, t. II, 195), et la publication d'extraits d'Edrisi 1598, 1619» provoqua une étude sérieuse des descriptions arabes. L'Arabie en profita certainement la première (chap. 50); bientôt, Perse, Mavaralnahar et même Abyssinie. Partout la nomenclature changeait rendant un son plus oriental; les positions se coordonnaient mieux pour guider les investigateurs. C'était à la suite de la réforme de la géographie , quand on ne dédaignait pas d'exploiter les matériaux de tout genre.

Mais je crois retrouver quelques vestiges de la compulsation des ouvrages arabes et spécialement de la description d'Edrisi, antérieur à l'année 1580 (voyez cartes de l'Inde et de la Chine, note 15 du chap. 16; chap. 54, 56), opérée certainement en Italie (si). L'existence de l'ouvrage d'Aboulféda, gagnant vers 1580 la curiosité des hommes d'étude, a dû être préalablement connu par l'examen des investigateurs instruits , qui y trouvaient un magasin de longitudes arabes.

Quand je vois Constantinople , long. 56° 50*, latitude 45° 0*; les extrémités orientales de la méditerranée à 70° 0' de long, connues des arabes , je ne puis rien conclure , parce que ces positions sont les mêmes dans Ptolémée, empruntées par les arabes. Mais la longitude de Raîr 65°, celle de Tolède 18° 50*, la latitude de Tunis 55°, et la longueur entière de la méditerranée 55 à 54 degrés, indiquées par les arabes, contrairement aux indications de Ptolémée, me font présumer que la réforme compulsait les annotations arabes (de Gérard de Crémone , d'Arzakhel) et les combinait avec les cartes de la navigation

(34) Voyez et examines la France dans le petit atlas ptoléméen de Ruscelli 1561,4562, et confrontez avec les distances de la description d'Edrisi, triangnlisées dans notre atlas n* 40. Regardez les positions de Seez, Bourges, Limoges, Nevers, et autres, qu'on croirait rangées sur les indications des distances de la description édrisienne. — Dans les cartes reproduites par Mercator et Ortel 4570» on trouve Nibars sur Don (Nibaria d'Edr.); Tuia entre Don et Volga (Touia Sermeli); Pascherti (lisez Paskerti) sur Vischora (ou Kama) (Basdjird). — Khorasan, Mauralnaliar, Heru, Nisabur, et une Jbtle de noms ign*rés par les cosmographes du moyen âge, paraissent en Farsi , en Perse dans les •cartes reproduites par les prénommés géographes. Ainsi il est évident qu'avant 4570 les descriptions arabes fnrent examinées et exploitées : en effet, les cartes de Castaldo sont très-parlantes sous ce rapport. —Et je rappelle Trapobanade la carte catalane de 1375, qui est Malaï ou Komar des arabes siciliens, d'Bdrisi (portulan général, chap. 51).

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pour former son type. Ces emprunts et plusieurs qu'on pourrait découvrir règlent le reste de l'ensemble (32).

Plus' tard les géographes Delisle, D'Anville, Bonne , examinaient et utilisaient les latitudes géographiques des arabes ; pour ces latitudes on avait quelque confiance. Si la réforme s'était servi de longitudes pour la méditerranée , il est assez singulier qu'elle les négligeait pour coordonner l'Asie, mais elle persista à rester fidèle, autant qu'il était possible, aux indications du Grec. Il est possible que les traditions des géographes de Sicile , coopérant à la réforme , rendaient les réformateurs plus disposés à rompre avec Ptolémée sur l'étendue de la méditerranée, que sur les espaces de l'Asie. Les géographes de Sicile placèrent Bagdad par 35» de latitude et il y resta dans la composition dés réformateurs. Mais les géographes de Sicile connaissaient le lac Khovâteztû ou Aral , les réformateurs ne le voulaient pas conserver, parce qu'il ne se trouvait pas dans Ptolémée. Cependant dans la composition de la partie orientale de l'ancienne habitable , les arabes méritaient quelque confiance même pour les longitudes géographiques, obtenues par quelques observations du ciel, où par induction, et pouvaient porter conseil aux géographes postérieurs et modernes.

Qetard Htraxior. «

* 261. « Hoc fundamento posito (tabulis spetialibus sphaericae figure

in piano), optimas quasque descriptiones in delineaadis regtooibus

sequutus sum, quain re, non parum sutfeidii mihi attulit insignis

chorometer et solertissimus régis hispan. geographus ChriHianus

Sgrotheitius, qui multas regiones perlustrauit et pro caeteris amplius

(32) Voici les longitudes de plusieurs positions le long de la méditerranée, d'après :

Gibraltar

Ptolémée 7* Wf

jRtti 9»

\ceUi 30'

Ca$i

kudo

Mercator 45» 80'

Or 44#

teUtu 0'

on

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ou 49

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on

Gènes

ou

Venise

on

Rome

Détroit

Olranto

on

Hatapan

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on

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ou

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