‹ Géographie du moyen âgeChapitre 65 sur 135 · ROGER ET EDRISI · texte numérisé non relu

ROGER ET EDRISI

par la réunion de plusieurs des provinces continentales sous la domination de son roi (224).

55. Le roi Roger conçut en 1138 la grande idée de profiter de ces avantages, de donner la description du monde entier, et de confectionner une carte géographique. S'il ne connaissait pas les descriptions latines ou grecques, ou s'il ne les avait pas à cause qu'elles n'existaient guère, il savait de mahommédans dosa cour, que les Arabes, depuis leur débordement dans les trois parties du globe, dans le courant de cinq siècles, avaient préparé une quantité assez imposante de descriptions de pays connus et inconnus aux Européens; qu'ils avaient les cartes géographiques et de nombreuses indications d'emplacement des lieux par longitudes et lalitudes géographiques; il savait qu'elles étaient établies, à l'instar de la géographie de Ptolémée, dont il connaissait l'existence surannée.

Pour vérifier et rectifier ce qu'on trouvait dans les ouvrages de Ptolémée et des Arabes, il prenait de renseignements de toutes espèces; il appelait de tous ses états de voyageurs instruits et les interrogeait au moyen d'interprètes, soit ensemble, soit séparément. Toules les fois qu'ils tombaient d'accord et que leur rapport était unanime sur un point, ce point étaitadmis et considéré comme certain; quand il en était autrement, leur avis était rejeté. Cette investigation royale continuait pendant quinze ans (1139-1154) (225). Vers la fin, il fit préparer une planche à dessiner pour y dresser une carte géographique, sur laquelle on devait, au moyen d'un compas à fer, marquer tous les points sur lesquels les narrations étaient d'accord , suivant les longitudes et les latitudes désignées par les géographes. On consultait tous les ouvrages et on choisit ce dont la confrontation générale avait prouvé, la parfaite exactitude.

Enfin, il ordonna qu'on coulât en argent une table ronde y\$

Daïra, d'une grandeur énorme et du poids de 450 livres romaines. Il y fit graver par des ouvriers habiles la configuration des sept climats avec celle des régions , des pays, des rivages voisins ou éloignés de la mer, des bras de mer, des mers et de cours d'eau; l'indication des pays déserts et des pays cultivés, de leurs distances respectives par les routes fréquentées, soit en milles déterminées, soit en mesures, connues, et la désignation des ports : en prescrivant à ses ouvriers de se. conformer scrupuleusement au modèle tracé sur la planche à dessiner, sans s'écarter en aucune manière des configurations qui s'y trouvaient indiquées.

Il fit en outre composer pour l'intelligence de cette carte un livre, contenant la description complète des villes, des territoires, de la nature des cultures et des habitations, de l'étendue des mers, des mon-

(224) A Messine ; un grand nombre de chrétiens s'y assemble pour passer à Jérusalem. Car c'est là le passage le pins commode. — L'Ile commence à Messine , qui est le passage de tous les voyageurs (Benjamin de Tudèle , chap. 23).

(225) Divers marchands qui ont visité Bassora, rapportent (au roi Roger) qu'en 536 (4 444) on pouvait s'y procurer 600 rotls (livres) de dattes pour un dinar (Edrisi, III, C, p. 368). Une plus récente nouvelle avait été relatée par un voyageur contemporain oui assura que le gouverneur de Vile de Keiscb continue actuellement (en 4154) ses expéditions déprédatrices (Edrisi, II, 6, p. 15*; conf. III, », p. 576),

•4 GftOGB. LATIIfB, Ui-4454.

lagnes, des fleuves , des plaines et des bas-fonds. G* ûtm défait traiter en outre des espèces de grains, de font*, de plantes crue produit chaque pays, des propriétés de ces plantes, des arts et des métiers dans lesquels excellent le& habitants, de leur commerce d'exportation, d'importation, des objets curieux qu'on remarque ou qui ont de la célébrité dans les sept climats, de l'état des populations, de leurs formes extérieures, de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leur religion, de leurs habillements et de leurs idiomes.

On accuserait donc faussement les latins du moyen âge d'ignorance et de négligence dans les études géographiques à cause qu'on n'a de leur connaissance que de notices insignifiantes. Quand ils cherchaient d'instruction , ils n'étaient pas ignorant et l'œuvre géographique de Roger était accomplie; une carte géographique basée sur des itinéraires et distances, composée suivant les règles mathématiques, et une description détaillée, furent le produit de leur connaissance. Les arabes participaient à cette œuvre, ils y apportaient leur lumière, et y apprirent bien de choses.

56. A la cour de Roger se trouvait alors parmi les nombreux mahommédans, Abou Abdallah Mohammed ben Mohammed el Edrisi. Né vers 4099 à Tetouan dans le Magreb en Afrique, issu d'une famille princière de Nubie, il a fait ses études à Kortouba en Espagne, et il eut occasion de voir Lisbone, les côtes de la France et de l'Angleterre, de passer quelque temps non loin de Marok; il dit, qu'il a vu de ses propres yeux en 1117, la grotte des sept dormants en Asie. C'est par son organe que nous savons aujourd'hui, ce que de son temps le roi Roger fit pour la géographie. Peut-être était-il un de ceux qui étaient employés dans cette opération scientifique, au moins il l'a connaissait à fond et il exécuta en arabe la description de la table ronde comme s'il le fesait à la demande du roi Roger même (sael.

Edrisi, chargé (nous pouvons le dire) de rédiger la description , avait sous ses yeux la carte géographique nouvelle et les cartes antérieures; il connaissait toutes les relations nouvelles, tous les matériaux réunis

(tft6) M. Reinand {introd. p. 444, 448), a donné un extrait d'un singulier conte arabe sur Roger

. quelque chose a l'image ,

d'argent, le roi lui fit remettre un morceau de minerai qui pesait quatre cent mille drachmes. Edrisi fabriqua un certain nombre de cercles , à l'instar de sphères célestes et ces cercles s'emboîtèrent les uns dans les autres. Cet ouvrage n'absorba qu'un peu plus du tiers du métal qui lui avait été confié : mais le roi abandonna tout le reste pour prix de son zèle ; il y ajouta même cent milles pièces d*ar>

fent et un navire qui venait d'arriver de Barcelone, charge des marchandises les plus précieuses, nsuite Roger invita Edrisi à demeurer près de sa personne disant : comme tu es issu de la famille des khalifs, si tu habites un pays musulman , le prince du pays prendra de l'ombrage et cherchera à te faire mourir : reste dans mes états- et j'aurai soin de ta personne. Edrisi s'étant laissé persuader, le roi lui fit un état de prince. Edrisi se. rendait à la cour sur une mule ; quand il arrivait, le roi se levait pour lui faire honneur; ensuite ils s'assayent ensemble. Un jour le roi dit à Edrisi : je voudrais avoir une description de la terre, faîte d'après des observations directes et non d'après les livres. Là-dessus le roi et Edrisi firent choix de plusieurs hommes intelligents et honnêtes. Ces hommes te mirent à voyager, à l'orient, à l'occident, au midi et au nord. On leur avait adjoint des dessinateurs chargés de reproduire d'après nature ce qu'ils remarqueraient de plus intéressant. Les uns et les autres avaient reçu ordre de prendre note de tout et de ne rien omettre de ce qui pouvait piquer la curiosité. A. mesure qu'un de ces hommes arrivait, Edrisi insérait dans son traité les remarques qui lui étaient communiquées. Voilà comment fut composé le nozhat al moschtac.

L'abrégé de cet ouvrage parut en arabe en 4598 à Rome. La version latine de cet abrégé fut ensuite publiée à Paris, 4619, par Gabriel Sionite et Jean Hesronitc, sous le titre de : geographia nubienais,

R06BR ET BDBKI, 17. 95

par une longue exploitation de voyageurs de toutes les nations, de marchands, de pèlerins, de guerriers, d'aventuriers; les deux ouvrages de deux écrivains crées, du géographe Ptolémée et d'un certain Eresios d'Anliochie(a*7); dix ouvrages renommés des Arabes, nommément: de ibn Kordadbch, de Djihani, de Kodama, de Massoudi, de ibn Haoukal, de Jakfouli et autres; plusieurs narrations alléguées par ces auteurs d'anciens voyageurs arabes, comme de Selam et Ferdjman, et autres. Edrisi vit une discordance entre les connaissances de nouvelle acquisition et les anciennes des auteurs antérieurs. Au lieu de trouver dans les ouvrages de ces derniers de signalements clairs, précis et détaillés, il n'y rencontra que d'obscurité et des motifs de doute; quand il examinait en commun avec le roi Roger les personnes spécialement versées dans la géographie, il n'en obtint pas plus de lumières. 11 a dû par conséquent renoncer à se servir des anciens matériaux, et s'attacher entièrement aux nouveaux. Les cartes géographiques et les descriptions furent élaborées indépendamment des anciennes connaissances et préventions. Toutefois, en dessinant la carte et en déterminant les longitudes et les latitudes, on consultait, on confrontait les données de géographes précédents. Edrisi relate dans sa description, par-ci par-là certaines narrations de ses prédécesseurs, ajoutant aux merveilles qu'il y trouve : Dieu sait ce qu'il y a de vrai dans toutes ces assertions.

La table en argent est perdue ; il ne reste qu'une toute petite image du dessin de cette immense carte ronde. La description d'Edrisi est accompagnée de deux sortes de caries géographiques, dont l'une est la reproduction de l'ancienne table ronde, réduite à une petite échelle (n° 39 de notre atlas); l'autre est une très-grande carte carrée qui compose un atlas de septante feuilles (n" 40, 11, 45). Nous allons examiner ces deux espèces de cartes, autant qu'il nous sera possible, sur ce que je possède par l'obligeant empressement de M. Jomard, qui a eu la bonté de seconder mes efforts.

57. La table ronde , représentant le planisphère , mappemonde ou terre habitable, comme on voudrait le dire, m'est connue en deux

id set v acenratissima totiua orbis in septera climata divin deseriptR). — Parurent ensuite plusieurs parties de la description d'Edrisi, surtout de l'Afrique, de l'Espagne , de la Sicile. Edrisi Africa, Goethingue 1706 ; description de Espana, hecha por xerif al Edris... y notas de Josef Antonio Coude, Madrid, 1799; Edrisi, Hispania, Marburg, 1805; descrizione délia Sicilia cavata da un libro arabico di scierif el Edris, dans le 8"* tome des opuscoli di autori siciliani, 4764; rerum arabicarum quae ad historiam siculam spectant, etc. Païenne, 1790. Enfin une version française de l'ouvrage entier se trouve dans le v* et vi* volume du recueil de voyages ou mémoires , publié par la société géogra-

J inique sous le titre : géographie d'Edrisi, traduit de l'arabe d'après deux manuscrits par P. Amedée aubert, Paris» in-4* 1. 1, 1836, t. II, 1840. — Edrisi donna à son ouvrage le titre de : délassement de l'homme désireux de connaître à fond les diverses contrées du monde ; le titre entier porte : nazehat al mosektak fi dbekr al amsar valaktar valboldan valdjezr valmadaïn valafak. On trouve aussi ce même livre intitulé : fi djagrafia alkolliah, géographie universelle ; ou almamelek valmes* salek , les pays et les voyages; ou ketabRadjar, livre de Roger (Dherbelot, art. Edris et nazehat).

Edrisi termina son ouvrage au commencement de l'année 11 54, et dans la môme année Roçer mourut. Edrisi resta à la cour de son fils Guillaume, et composa pour lui un livre sur le même sujet mais plus considérable , qu'il intitula : les jardins de l'humanité et l'amusement de l'âme. Un poète arabe Ibn Beschroun qui se trouvait alors en Sicile, et qui a vu l'auteur Mohammed (Edrisi), nous en avertit (Reinaud , introd. p. 431). C'est l'ouvrage cité par Aboulféda , et dont on ne connaît pas aujourd'hui l'existence.

n est p

quérant

•oonaltra les mappemondes anglo-saxonnes; royês ci-après la note 439,

exemplaires, tous deux cadeau de l'amitié de M. Jomard. L'un, est une copie gravée du manuscrit d'Oxford; l'autre est un calque noir, du manuscrit asselinien de Paris, exécuté sur le papier végétal , et minutieusement exact. Ces deux exemplaires sont de la même dimension, sur la même échelle. Or, il faudrait conclure, qu'ils ont été pris pour les deux manuscrits, sur le même original, que le modèle de chacun était le même, qu'ils sont une reproduction du même et unique modèle. Toutefois, il y a entre eux d'importantes et graves différences, un d'entre eux serait donc infidèle ou tous deux manqueraient à l'exactitude. Je suis d'avis que tous deux sont en défaut.

La copie d'Oxford est bien conservée, mais placée à côté de l'autre, trahit une négligence dans l'exécution. On y remarque des omissions et l'inexactitude répandue presque partout. La copie asselinienne avait été dessinée avec grand soin, donnait beaucoup plus de détails sous tous les rapports : mais elle est dans un état déplorable, usée, froissée, broyée, sur plusieurs points anéantie. On remarque en même temps, qu'elle a dû être prise d'un original enfoncé dans un volume relié; le copiste n'a pu mesurer la profondeur de l'enfoncement et donnant toute son attention à deux moitiés étalées à sa vue sur deux pages en regard, rétrécit tout le diaphragme de l'enfoncement du midi au nord, ainsi que dans toute la longueur entre le Nil et la mer adriatique d'un côté, et les mers persane et Caspienne de l'autre; tout a été resserré, comprimé, exténué, défiguré. Il semble, que par la même raison, le copiste, copiant à coup-d'œil les denx parties déployées, n'a pas tiré à la fois régulièrement les parallèles qui divisent les climats, mais séparément pour chaque moitié, car ces parallèles qui passent par l'Afrique, forment des bandes plus larges. Les parallèles de la copie d'Oxford régulières, sont plus fortement courbées que celles de la copie asselinienne.

La destruction de la copie asselinienne est arrivée à tel point , que dans toutes les inscriptions, qui étaient plus nombreuses que sur celle d'Oxford, et accompagnées d'am, toiad (pays) , termes qui sont négligés sur celle d'Oxford, on peut à peine débrouiller encore quelques noms échappés à la dernière disparition. Ce dégât anéantit le plus cruellement tout le diaphragme rétréci et les parties septentrionales, dont l'anéantissement est plus large vers l'orient.

58. Désirant avoir une carte plus complète et mieux finie , j'essayais de tirer tous les avantages de ces deux copies, afin d'en dresser une plus achevée. Pour l'ensemble de la configuration, devait servir celle d'Oxford, pour les détails celle d'Asselin. Quant aux inscriptions, la seule d'Oxford pouvait les donner.

En premier lieu, il fallait régulièrement tracer les parallèles, séparant les climats à distances égales. Il fallait ensuite, entre les deux parties collatérales de la carte asselinienne, Introduire dans le diaphragme anéanti la configuration grossière de la copie d'Oxford, remplir de même tout le nord par de traits explicites de cette dernière, suivant les traces peu distinctes de la copie asselinienne; en se conformant à la dimension générale de la copie d'Oxford , garder les détails de celle d'Asselin et observer ses dimensions spéciales.

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