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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES RIVIÈRES

La province littorale de Loreto, comme on vient de le voir par la longue énumération des principales rivières, est de toutes les parties du monde celle qui se trouve dans les meilleures conditions pour obtenir des voies de communications faciles.

Presque toutes les rivières qui portent le tribut de leurs eaux au Maranon, à TUcayali et à THualIaga^ après que ceux-ci sont sortis de leurs pongos ou gorges, naissent, comme nous l'avons dit, de petits lacs ou de terrains marécageux formés par des eaux d'infiltration, de sorte que leur lit n'a presque point de pente, et leur cours est si paisible qu'il se prête d'une manière admirable à la navigation, quand même il ne renfermerait que peu d'eau. Souvent les grandes rivières ont un cawo, espèce de canal naturel qui sert de communication de l'une à l'autre, et qui épargne ainsi aux embarcations la peine de faire de longs détours.

Les embarcations dont on se sert dans la navigation des rivières de la province de Loreto sont de quatre classes : elles sont connues sous les noms de Balsas (radeaux), Canoas (canots), Monterias et Gariteas.

Les Balsas ( radeaux ) sont fabriqués avec des perches légères d'un arbre connu dans le pays sous le nom même de Palo de BaLso {Ochroma piscatoria). Ces perches sont reliées entre elles au moyen de lianes. Au milieu de la balsa on construit un plancher plus élevé que le reste , sur lequel on charge les

marchandises pour que l'eau ne les mouille point. Les balsas servent seulement aux transports des fardeaux et à la traversée des rivières.

Les Canoas (canots) sont des embarcations étroites et longues, formées d'un tronc d'arbre creusé au milieu, et aminci par les deux bouts, principalement à la proue, pour qu'elle puisse fendre l'eau avec plus de facilité. Les canoas se font ordinairement en cèdre (Cedrela brasiliensis). Les dimensions des canoas varient beaucoup : on en voit qui ont plus d'un mètre de large, et vingt mètres de long. Les sauvages n'emploient pas d'autres âobarcations.

Les Monterias sont des bateaux formés de plusieurs pièces, comme ceux dont on se sert dans la mer, mais plus petits et peu profonds.

Les Gariteas sont, ainsi que les monterias, des bateaux formés de diverses pièces; mais les gariteas sont plus grandes et plus profondes. En outre , les gariteas possèdent un Téritable gouvernail qui se meut sur des gooA^ tandis que dans la monteria une grande nine tient la place de gouvernail; en dernier lien, les gariteas étant plus profondes que lesmonr terias, le plancher sur lequel se trouvent les passagers est élevé et forme comme une espèce de pont; dans les monterias^ au contraire, le plancher est établi sur le fond de l'embarcation.

Pour défendre du soleil et de la plue les passagers qui naviguent sur ces rivières, dans ces trois sortes d'embarcations, on construit à l'arrière, avec la paille d'une plante appelée dans ce pays Yarina (Phytelephas macrocarpa. — Ruiz et Pavon), un toit semi-cii^ culaire, qui, lorsqu'il est bien fait, est impénétrable aux pluies les plus violentes. Cet abri est connu dans le pays sous le nom de Pamacari.

Les marchandises sont placées sur un plancher établi au milieu du canot, et sont à l'abri des pluies au moyen d'un toit construit de feuilles entrelacées de la môme plante. Ce toit s'appelle alors Armayari.

Les canots, de même que les monterias et les gariteas, sont mis en mouvement par des rames ou de longues perches appelées botadores (gaffes). On emploie la rame quand on

APPENDICE

id les rivières, ou quand on les traverse rive à Tautre. On se sert des botadores on veut remonter le courant. Dans le ;r cas , c'est-à-dire quand on descend ^re , on marche au milieu du courant , I est le plus fort, de sorte que Ton s grand effort à faire pour avancer.

s second cas, c'est-à-dire quand on rela rivière, alors on navigue près de la our trouver plus aisément le fond , et ne temps un courant moins fort. Pour cancer le canot, les Indiens, qui sont 1 moins nombreux suivant la grandeur nbarcation, appuient ensemble leur s perches au fond de la rivière, et, penu'ils appuient, ils impriment des moûts isochrones au canot, et le font glis- ' l'eau avec beaucoup de régularité, eut calculer que le temps employé à 1er le courant est triple de celui qu'on e à le descendre, c'est-à-dire qu'il faut »urs pour faire, en remontant, le môme [ui ne demande qu'une journée en dest.

'âmes dont se servent les Indiens de la ;e littorale de Loreto, sont très-courrès-larges ; et, quand ils rament, ils ne rvent pas comme d'un levier, en les nt sur le bord de l'embarcation, comme pratique dans la marine, mais ils les nent uniquement avec les mains. C'est ose extraordinaire de voir comment vent vaincre la résistance de l'eau avec ne si large, sans aucun point d'appui bords du canot. Mais, comme les Ine la province littorale de Loreto comit dès leur enfance à manier la rame, accoutumés à celte manœuvre, et ils ièrent une grande adresse; cette cirice seule explique comment ils peuutenir un travail aussi pénible, avoir une idée de l'adresse des Inlans la navigation des rivières de l'indu Pérou , il faut les voir aux prises 5 passages difficiles de l'HualIaga et du tta Ana , ou dans les petites rivières ises , remplies de batardeaux formés > troncs d'arbres emportés à la dérive, ivent à chaque pas des barrières, soit face, soit au fond de l'eau.

Bportons-nous un moment par l'ima-

gination sur l'un de ces points où la rivière se trouve resserrée entre deux rochers, et où son cours est parsemé de grandes pierres. La rivière, se trouvant comprimée dans cette gorge étroite, augmente de vitesse; le canot, entraîné par le courant, vole avec la rapidité d'une flèche ; en môme temps, l'eau, se brisant contre les pierres, forme des vagues énormes qui menacent d'engloutir la pauvre nacelle. L'Indien le plus habile sert de pilote : debout sur l'arrière de l'embarcation, la tôte peinte, un air sauvage et résolu , la chevelure flottante sur les épaules, les yeux pleins de feu, le gouvernail en main, il attend le danger sans respirer. Deux grandes pierres se présentent au devant du canot : une partie de la rivière se précipite dans l'étroit canal que ces pierres laissent entre elles : il semble que le canot va se briser contre l'une de ces roches : mais l'Indien a prévu le choc ; par un adroit coup de rame, la proue de l'embarcation passe directement, entraînée avec la rapidité de la foudre, dans l'étroit espace que les deux roches laissent entre elles. Le voyageur, en sortant de cette gorge étroite, se croit échappé au péril : mais, au contraire, il se trouve tout à coup en face d'un autre rocher : le lit de la rivière est parsemé de pierres qui empochent le libre passage de l'eau, et qui produisent une foule de vagues, tellement que la surface de la rivière paraît en ébuUition. Le fragile canot, emporté par le courant, vole en ligne droite pour se briser contre une roche : les bords de la rivière taillés à pic, les mugissements épouvantables de l'onde qui se heurte de toutes parts , le nuage épais de vapeurs qui ne laisse plus distinguer aucun objet, tout concourt à augmenter la confusion.

Dans cette scène terrible tout est mouvement: l'embarcation est ballottée comme un léger roseau; les vagues s'élèvent par-dessus les bords et l'inondent; tantôt la proue s'enfonce, tantôt elle se relève; le pilote d'un côté , les rameurs de l'autre , font les plus grands efforts pour lutter contre le danger : tous poussent ensemble de grands cris comme pour défier le péril; l'écho de leur voix se confond avec le mugissement de l'onde : ils se laissent entraîner par les eaux bouillonnantes au milieu de cette scène affireuse , et

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évitent à chaque instant , avec le plus grand sang-froid et la plus grande habileté, les rochers et les vagues , jusqu'à ce qu'ils aient traversé les gouffres qui menaçaient de les engloutir.

Aussitôt un air de triomphe et d'allégresse se peint sur le visage de tous les Indiens; ils se félicitent de n'avoir à déplorer aucun accident, et tout souvenir du danger s'évanouit au milieu des copieuses libations de leur boisson favorite qu'ils appellent Masato,

Sur toutes les grandes rivières, telles que le Maranon, l'Ucayali ou l'Huallaga, après avoir traversé les Pongos, on peut voyager sans danger, tant la nuit que le jour^ surtout quand on descend le courant. Dans les petites rivières, ou quand il n'y a pas nécessité de voyager rapidement, on a coutume de naviguer le jour seulement, et de descendre le soir à terre pour y passer la nuit.

Du mois de mai au mois de novembre , il pleut très - peu , et les rivières voient leurs eaux diminuer considérablement, de manière qu'en cette saison les flots^ reculant continuellement, laissent à sec de larges plages de sable. Sur les bords de l'Ucayali et de l'Amazone, ces plages de sable atteignent quelquefois une largeur de plus de cinq à six cuadras (un demi-kilomètre).

La différence énorme qui existe dans la quantité d'eau que ces rivières roulent dans les différentes saisons est vraiment incroyable. Pour en donner une idée, je ne citerai qu'un seul exemple : sur certains points du cours de THualIaga, on a remarqué , d'après les traces que laissent les eaux dans leur plus grande crue, une différence de niveau de plus de 40 pieds dans la saison sèche.

Dans les petites rivières, il suffit quelquefois d'une seule forte pluie pendant quelques heures, pour élever le niveau de la rivière à une hauteur considérable, de sorte que le voyageur qui passe la nuit sur les bords est exposé a être entraîné par le courant au moment où il y pense le moins. J'ai été témoin d'une scène de cette nature : le récit abrégé que je vais en donner fera comprendre le danger où se trouvent exposés ceux qui naviguent sur ces rivières, et qui descendent siu: leurs bords pour y passer la nuit.

Je naviguai sur le rio CachiyacUy et je me

rendais de Balsapuerlo à Jeveros, en compa* gnie de D. Remigio Sanz, gouverneur de cette dernière localité. Dans la nuit du l5aal6iiovembre 1859, nous descendîmes sur la plage de Huayrayacu, située sur la rive du Cachiyacu. La nuit était très-sereine, le ciel était sans nuages , tout nous promettait un repos tranquille. Pour cette raison, et attendu qu'il était déjà très-tard, les Indiens ne construisirent pas de Chozas (cabane) ou abri de feuilles de palmier, comme ils ont coutume de le faire pour se garantir de la pluie. Noos nous contentons alors de planter des tentes légères, pour nous défendre des Zoncudot, insectes insupportables, très-nombreux sur les bords des rivières.

Une heure plus tard, il s'élève tout à coup un vent violent, signe inévitable de l'approche d'une tempête. Les toiles des tentes s'agitent avec force et font plier les pieux auxquels elles sont attachées ; elles peuvent i peine résister à la force du vent. La nuit d^ vient de plus en plus sombre; nous n'étion éclairés de temps en temps que par la lumière vive et rapide des éclairs : le tonnerre, ft a voix terrible, rompait le silence sépulcfilde ces forêts solitaires. Soudain la pluie tombe: d'abord ce sont de rares et grosses gouttes; mais l'orage augmente^ et l'eau se prédpHe bientôt par torrents. Les toiles légères de nos tentes se trouvent immédiatement traversées par la pluie qui inonde bientôt nos lits.Il n'j a plus de remède : il faut se résigner à souffrir l'orage qui dure plusieurs heures. Enfin la pluie cesse , et l'air , agité par un vent léger^ favorise l'évaporation : un froid glacial s'empare de nos membres et nous empêche de dormir. Néanmoins la lassitude engourdit nos mouvements, notre corps entre dans une espèce de léthargie, de sorte que, si nous ne dormons pas , du moins nous sommeillons. Dans cet état de torpeur qui accable l'Européen, l'Indien, lui, à moitié sauvage, accoutumé dès son enfance à lutter contre la nature , et doué par conséquent de sens plus exercés que les nôtres , est toujours sur ses gardes: il écoute les moindres bruits, et, habile à interpréter ce langage de la nature, il reconnaît sur-le-champ quand son existence est menacée.

Il y avait peu de temps que la pluie avait

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^essé , quand tout à coup une voix terrible *elentit : nous entendons le cri menaçant : I Yaeu hunttamun I la rivière est grossie par .'orage !» A ce cri succède une alarme géléiale dans notre petit camp : un bruit imperceptible pour nos oreilles avait parlé avec [)eaucoup de force à celles des Indiens. L'eau^ ja\ était tombée pendant plusieurs heures sur une grande surface du sol, s'était réunie 3n canaux et s'était ouvert un passage jusqu'à [a rivière. Celle-ci, recevant en un moment les affluents nombreux et improvisés , avait m augmenter énormément la masse de ses saux. On entendait déjà dans le lointain le mugissement sourd de ces flots, que les oreilles des Indiens seules avaient pu percevoir tout à l'heure. Ce mugissement augmentait de plus en plus : il gronda bientôt également ivec beaucoup de force à nos propres oreilles. Les flots de la rivière, ne pouvant plus être contenus dans leur lit, envahissaient les rives, et dans quelques instants le lieu où nous nous trouvions campés devait être recouvert par les ondes sans cesse croissantes. Qu'on s'imagine une nuit obscure comme les ténèbres elles-mêmes ; nos lits et nos bagages étendus sur la plage ^ le mugissement de Teau qui allait sans cesse en augmentant et nous menaçait d'une inondation subite , nous-mêmes mouillés par la pluie violente qui venait de tomber, ignorant où nous pourrions mettre en sûreté nos effets, on pourra avoir une &ible idée de la position alarmante où nous nous trouvions. Au milieu de cette confusion, les Indiens, habitués à ces sortes d'accidents, eurent transporté en un moment tous nos bagages dans le lieu le plus élevé de la forêt voisine. Réfugiés sur cette éminence , nous attendîmes impatiemment le jour. Nous entendions les flots accourir avec furie : une demi-heure après^ notre camp était envahi par le terrible élément; une heure plus tard, il y avait plus de six pieds d'eau. Dans de seml)lables circonstances, on ne peut pas continuer immédiatement la navigation , à cause du courant qui augmente d'une manière extraordinaire, et à cause des immen« ses batardeaux flottants sur la rivière , qui forment des barrières insurmontables, composées de troncs d'arbres arrachés par les eaux qui ont envahi les rives. Si la pluie

cesse, la rivière redescend dans son lit avec la même rapidité qu'elle en est sortie : au bout de quatre ou cinq heures , 1^ force du courant est assez diminuée pour permettre de continuer la navigation.

Dans les grandes rivières, telles que l'Huallaga , rUcayali et les Amazones , la masse énorme de leurs flots rend imperceptible la quantité d'eau que leur apportent les ruisseaux formés par un orage. Cependant, au commencement de la saison des pluies, ou remarque que leurs ondes s'accroissent d'une manière sensible : cet accroissement augmente durant toute la saison. Les scènes dont le voyageur est alors témoin sur ces grandes, rivières sont imposantes et majestueuses. Je pourrais citer, par exemple , l'émotion que j'éprouvai un jour» pendant ma navigation sur rUcayali, devant la chute d'un de ces arbres séculaires , antiques monuments de la végétation, dont la cime élevée échappe presque à nos regards.

Le courant de l'Ucayali, bien qu'il paraisse glisser doucement, ne laisse pas pour cela de produire ses effets. Comme dit un sage proverbe : « la goutte d'eau creuse la pierre , » ainsi, avec le temps , l'onde ronge peu à peu la rive, elle gratte, pour ainsi dire, et arrache en dessous la terre mouvante , et laisse partout de grandes cavités. Les colosses végétaux que la rive soutient, restant sans point d'appui, chancellent; les nombreuses lianes qui, comme des cordes, s'entrelacent autour de leurs rameaux , et les attachent aux arbres voisins, semblent un moment les soutenir dans les airs ; mais peu à peu le colosse s'incline, perd son centre de gravité, les liens qui le retiennent se rompent l'un après l'autre avec fracas ; enfin le tronc antique gémit, craque, abaisse son front et tombe dans les flots avec un bruit épouvantable. Malheur à l'embarcation qui se trouve dans le voisinage ! si elle a le bonheur de ne pas être engloutie sous le poids énorme d'un rameau immense, il lui reste encore à s'échapper du milieu des vagues produites par le reflux du mobile élément, sous la chute du gigantesque végétal.

Dans la saison des pluies, quand l'Ucayali grossit et envahit les terres voisines, la chute des arbres est beaucoup plus fréquente, et à chaque instant on voit ces troncs antiques

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entraînés, comme des îles flottantes, par le courant qui roule dans le plus profond silence, au milieu de ces régions vierges et solitaires.

Souvent les troncs énormes que Teau entraîne comme de faibles roseaux, arrivés à l'extrémité d'une île, au point où la rivière se bifurque, se heurtent contre d'autres que les flots ont déjà fait échouer, et s'arrêtent au milieu d'eux. Il se forme de cette manière, sur certaines plages, un amas de troncs, de fruits de toutes sortes, de terres, etc., de plus de quinze varas de hauteur , qui peut nous donner une idée du niveau de l'eau au moment de la crue , et nous explique l'origine de certaines formations de lignites , de houille , etc. A l'extrémité opposée au courant de l'île de Huarmi, située dans l'Ucayali, on remarque des milliers de troncs d'arbres, dont quelques-uns ont plus de 40 varas de longueur sur 2 de diamètre. Sur la plage de Painaco , au-dessous de l'île de Huarmi, j'ai trouvé plusieurs gros troncs enterrés dans le sable, entièrement carbonisés, et transformés en une véritable lignite.

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