COLONISATION
DE LA PROVINCE LITTORALE DE LORETO
On a tant écrit sur la colonisation que je crois inutile d'en démontrer la nécessité pour la province littorale de Loreto. Les résultats satisfaisants, obtenus dans la colonisation de ce vaste territoire, deviennent de jour en jour plus évidents. Je me bornerai donc à faire connaître les obstacles qui se sont opposés jusqu'ici à ce que la colonisation ait eu un bon résultat au Pérou. .
A mon avis, la première condition pour qu'une colonie obtienne de bons résultats, c'est de se trouver en relation avec la partie peuplée au moyen de bonnes voies de com< munication.
Tout le monde est d'accord sur ce point, qu'un individu qui abandonne son pays pour aller s'établir dans une région nouvelle et lointaine,,agit avec la ferme conviction d'améliorer son sort. Ainsi le colon ne se contentera pas certainement d'abandonner le sol où il est né, pour aller s'établir en un lieu isolé, et travailler tout le jour pour gagner à peine de quoi suffire aux nécessités les plus urgentes de la vie. Il lui suffirait, dira-t-on,de cultiver seulement les produits qui lui serviraient d'éléments d'échange, pour se procurer quelques commodités, en un mot son bien-ôtre. Mais comment pourra-t-il exporter ses produits, s'il se trouve dans un lieu entièrement désert? Comment pourra-t-il introduire dans la colonie les animaux domestiques nécessaires, s'il n'y a pas de chemins par où puissent passer les bêtes de somme? Assurément, dans de pareilles conditions, la colonie ne saurait prospérer.
Cet insuccès a frappé la dernière colonie d'Allemands qui se sont établis dans les forêts de Pozuzo en 1857. Le Gouvernement Suprême, aux termes du contrat passé avec le
chef de cette colonie, donna 3,000 piastres (15,000 francs) pour ouvrir le chemin par où les colons devaient entrer dans la province littorale de Loreto. Mais avec cet argent on se contenta d'ouvrir un sentier, par lequel les colons pénétrèrent, avec les plus grandes difficultés, jusqu'au point où ils devaient s'établir. Ce sentier ne pouvait être parcouru par les mulets ; les infortunés colons restèrent donc isolés ; un grand nombre d'entre eux se dispersèrent bientôt. Cependant quelquesuns, armés d'une plus grande constance, restèrent dans la colonie, et aujourd'hui ils commencent à donner signe de vie^ parte qu'ils peuvent exporter leurs produits au moyen de la nouvelle route de communication que l'on ouvre de Huanuco au Mayrq.
Ces colons allemands arrivèrent au Pérou au nombre de 294 ; sur ce nombre 247 seulement s'établirent au lieu désigné pour la fondation de la colonie, et, à la fin del857| cette petite population avait coûté au gouvernement du Pérou la somme de 44^666 piastres (2^3,330 francs). Si l'on eût dépensé cette somme à ouvrir une bonne route du Cerro de Pasco aux forêts de Pozuzo, et qu'ensuite on eût distribué des terres à ceux qui en auraient fait la demande à condition de les cultiver et de se fixer dans cette région, le Pérou posséderait aujourd'hui^ sans autres dépenses peut-être, un plus grand nombre de colons et une bonne route, par où les colons pourraient transporter au Cerro de Pasco, grand centre de population, les produits nombreux et variés de la Moniaha (Pays des Forêts).
Les bords des grandes rivières, telles que l'Huallaga, l'Ucayali et l'Amazone, sont trèspropres pour la colonisation, parce que ces
APPENDICE
régions possèdent, par ces rivières, une voie de communication très- facile. Mais pour établir une colonie sur les bords de ces rivières, il faut que le gouvernement , s'il veut éviter la dispersioii complète des colons, les transporte, par la voie des rivières, jusqu'au point où doit s'établir la colonie projetée.
Le colon qui quitte sa patrie, emporte avec lui mille projets dans son imagination, mille illusions sur les lieux où il va s'établir. Il est donc absolument nécessaire de le transporter jusqu'au lieu où il doit fixer sa nouvelle demeure, comme par un véritable enchantement, et sans qu'il rencontre aucun obstacle. Faute d'avoir pris cette précaution qui, de prime abord, paraît insignifiante , on a causé la complète dispersion de deux expéditions composées d'Allemands et de Péruviens, que le gouvernement du Pérou a envoyées à ses frais en 1853, pour fonder des colonies dans la province littorale de Loreto. Il est facile, du reste, de concevoir l'influence qu'ont produite sur l'imagination des colons les difficultés de toutes sortes qu'ils ont rencontrées sur une route remplie d'escarpements et de périls.
Ces colons partirent de Lima pour leCerro de Pasco , et de là se rendirent à Huanuco, marchant ensuite à pied jusqu'à Tingo Maria, et, descendant enfin le cours de l'Huallaga, ils se rendirent à Tarapoto et à Moyobamba. Qu'on se représente maintenant les fatigues et les dangers qu'ont éprouvés, pour ne parler que de la route de Lima au Cerro de Pasco, des hommes qui, peut-être, n'avaient jamais monté un cheval, pour traverser les cimes neigeuses des Cordillères ; des hommes enfin qui n'avaient pas même la moindre idée qu'il y eût , au P^rou , des lieux plus froids qu'en Europe d'où ils arrivaient.
Après cette première épreuve, il leur a fallu marcher à pied par les chemins les plus escarpés, descendre l'Huallaga en traversant tous ses passages dangereux sur de petites embarcations qui chaviraient au moindre mouvement, souffrir mille privations, n'avoir que des bananes pour toute nourriture, se trouver exposés à dès pluies violentes , et continuellement attaqués par les vampires y les moustiques et les zancudosl
Le colon qui éprouve toutes ces incommodités , tous ces périls, a bientôt perdu toutes les douces illusions qu'il s'était formées sur les lieux où il va s'établir. Il se persuade facilement qu'il aura à surmonter des obstacles et des dangers plus grands encore que ceux qu'il rencontre sur les chemins affreux que nous avons décrits ; en effet, il s'aperçoit qu'il ne sort d'un péril que pour tomber dans un plus grand : toutes ses espérances se sont évanouies, et, à la première occasion favorable, la colonie se disperse.
Voilà quel fut le résultat des deux expéditions envoyées en 1853 : trois ou quatre individus seulement purent arriver jusqu'à Moyobamba.
Si le gouvernement du Pérou avait l'intention d'établir une colonie sur les bords des rivières de l'Huallaga, de l'Ucayali ou des Amazones , il pourrait profiter de l'arrivée des deux vapeurs qu'il fait construire en Europe pour la navigation des rivières de la province littorale de Loreto. Au moyen de ces deux vapeurs, il pourrait tirer d'Europe, et à peu de frais , un certain nombre de colons, ou plutôt d'ouvriers de toute sorte, par exemple des charpentiers, des forgerons, des tonneliers, etc.^ etc., et les faire transporter presqu'au lieu même où l'on désire établir la colonie.
GÉOGRAPHIE DE LA RÉPUBLIQUE DU PÉROU