Royaume de Sennaar
Aucun voyageur n'ayant visité le Sennaar depuis Bruce, nous nous contenterons de rapporter les faits qu’il mentionne (1) avec les additions de Lapanouse et de Burckhardt. Nous avons déjà mentionné le pays de Sennaar en faisant la description du cours du Nil, et de même le nouvel état nègre fondé par les Fongi ou Nouba, après leur invasion, en 1505. Depuis cette époque jusqu'à la visite de Bruce (1770) , vingt rois avaient régné à Sennaar , dont huit furent détrônés ; dansce pays le roi dépend entièrement du conseil qui, par un arrêt, peut le destituer de ses fonctions ou même le condamner à mort. Chaque membre de la famille royale a le privilège de ne pouvoir être exécuté que par un prince du sang , le Sid-el-Coum. Bruce fit la çonnaissancc A' Achmed, roi de Sennaar, natif de Fazouglo ; il paraissait être encore paten , du moins était-il entouré d'une quantité de prêtres noubas, qui cherchaient h le guérir d'une épilepsie, par la magie. Ces prêtres apprirent à Bruce qu'ils avaient émigré des montagnes de Dyre et Tegla (voyez page lit), après y avoir été sauvés d’un grand déluge. La famille royale de Sennaar appartient dans l’origine à une race nègre qui plus tard se mélangea avec les Arabes. Il existe une loi qui prescrit au roi, comme en Chine , de labourer et d'ensemencer la terre de sa propre main une fois pendant son règne; de là son titre de lloady, qui signifie prince agriculteur. Le fondateur de Sennaar s’appelait Amrou et était fils d’Adelan ; sa ville fut dès le commencement le centre du royaume. Les Fongi, s'étant mariés parla suite avec des femmes d’origine arabe, adoptèrent peu à peu l'islamisme, mais sans jamais s'en tenir exactement aux sévères principes du Coran (2) ; ils s'étaient faits mahomélans uniquement pour relever leur commerce, mais au fond ils restèrent toujours païens. Les Fongi trouvèrent dès l’origine dans les pays qu’ils conquirent , deux espèces d'habitans: 1“ les anciens peuples pasteurs , que Bruce compte au nombre des Agaazi (7), et dont nous avons connu plus haut (page 155) les
(t ) Bruce, Trie., 2* Sdtt., .Uni xurray, VI, P. 373-412. (2) Bruce, VI, p. 389.
(31 Bruce, True., VI, p . 357
parens de race au sud , sous le nom de Bolet i et Oeesh; 2" les Bédouins arabes qui, depuis la propagation du christianisme en Égypte, se répandirent jusqu’en Nubie etdans le Sennaar. Ils chassèrent, à main armée, les païens de leurs foyers, ou bien s'installèrent comme nomades parmiceuxdesaborigèncsqui voulurent accepter la circoncision; quelquefois ils s'établissaient dans les villes, surtout ceux de la tribu des Koreishites, et y devenaient, sous le nom de Jehaiin et comme membres de la famille de Mohammed, la noblesse du pays; souvent aussi, ils prenaient le titre de tcheikh et s'emparaient de petits domaines; ils s'établissaient pour la plupart près des endroitsoù les caravanes sont forcées de passer pour lever sur elles un tribut. Les conquêtes des Fongi changèrent pour quelque temps cet état des choses , mais peu à peu ces tribus arabes redevinrent de nouveau puissantes et malgré que la plupart d’entre elles paient un tribut au roi sennaar, elles ont ceivemlant considérablement rétréci sa puissance.
Bien que mélangés avec les indigènes, les Arabes ont généralement conservé leurs moeurs pastorales. Leur principale occupation est le soin des chameaux qu'ils élèvent par milliers. Os animaux sont un besoin indispensable pour toutes les hordes nomades, pour toutes les armées, pour tous les cultivateurs, tous les marchands et surtout pour les caravanes qui, venant de l'intérieur, parcourent annuellement cette pointe sud-est de l’Afrique, située à peu près vis-à-vis de la Mecque. Au printemps , vers la fin d'avril , Bruce , venant de l'Abyssinie, vit à l'approche des pluies , toutes ces tribus arabes se mettre en mouvement ; elles se préparaient à quitter les régions humides du Sennaar ,pour se rendre, avec leurs troupes de chameaux, dans les déserts ardens et sablonneux situes vers la Nubie, au nord de l'Albara. Aussi longtemps que les chameaux séjournaient sur un sol noir, ils étaient poursuivis par des nuées de taons et de mouches malfaisantes , qui ne les abandonnent qu'à l'entrée des déserts , seul asiledes chameaux contre ces petits mais dangereux ennemis. Pendant ces migrations, les caravanes, contentes d'échanger leurs chameaux épuisés contre de nouveaux, se procurent ici des bestiaux qui passent pour les meilleurs de ccttc partie de l'Afrique. Les Bédouins atteignent ordinairement au mois de mai les déserts septentrionaux de la Nubie, où aucun nuage ne vient plus les inquiéter; ils y passent tout l’été avec leurs troupeaux , cl le mois de septembre arrivé , ils s'a-
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AFRIQUE , SYSTÈMES D’EAU : IIIe DIVISION, S 24.
cheminent de nouveau vers les basses terres du sud. , '
Bruce connaît de son temps trois grandes provinces , gouvernées par des rois particuliers , qui payaient un tribut au Sennaar : Kl-Aice{Hetlet- Allais, selon Browne), Fazougto et Kordofan; cette dernière, comme nous l’avons vu plus haut, appartient maintenant au Dar-Four. Suivant Bruce, lessouverains de Sennaar ont pour principe, lorsqu'ils ont fait la conquête d’un pays , de laisser aux princes indigènes la direction de l’état; ils en font des gouverneurs, et ne leur imposent qu’un simple tribut. Le commerce de Sennaar, peu considérable à cette époque, se bornait aux étoffes de coton bleues; autrefois, lorsque les routes étaient plus libres et plus sûres , des caravanes se rendaient régulièrement de la côte de la mer Bougea Sennaar (1), pour y transporter des marchandises indiennes, qui , de Hi , se transportaient dans l’intérieur du Soudan. Lapanouse(2) apprit que Suakim , éloigné de vingt-deux journées de Sennaar, était le principal port pour le commerce de ce pays. Les guerres ont souvent entravé ce commerce; il parait même que maintenant les caravanes évitent h dessein le marché de Sennaar. Sait rencontra en 1810, à Üixan (3), un kafila qui, venant de Dar-Four, (vingt journées de marche de Sennaar) , avait fait un détour de trois mois au sud . pour éviter de passer h Sennaar , alors en guerre avec le Dar-Four; pour aller à la Mecque sur la mer Rouge, elle avait passé par le pays le plus méridional de ers contrées, le pays inconnu des Mitchecii ( Da-Mitchequa). Os obstacles divers sont cause que le commerce des caravanes, autrefois si important dans ces contrées, se fait maintenant uniquement dans le nord, au marché de Shendy, endroit autrefois très-peu fréquenté. O route du Soudan, par le Kordofan, peut de même être considérée comme fermée à toute communication (4), depuis que lesArabcs-Schillouckonl pris possession du passage du Bahar-el-Abiad (3).
Au commencement du dix-huitième siècle, il arrivait régulièrement en Égypte chaque année deux caravanes du Sennaar (6). Suivant les der-
(1) Bruce, Tne,, VI, p, 396.
(2) Lapanuuse, Hem. mr Ici carivincs du roi de Scwilir, dam Ici arm, sur C Crypte, IV, p. 89,
(3) Sali, Voyage, p. 436.
(4) BurcStiardt, Trav. , p. 482.
(6) Ibid., p. 310.
(6) upanouac, Ibid.
nières informations de Burckhardl, prises à Shendy , il parait que le commerce île Sennaar avec le nord, le long du Nil, n’est pas encore entièrement détruit (1); il venait tous les deux mois du pays de Sennaar à Shendy des caravanes de 3 à 600 chameaux , chargées de dourrah , et h peu près 100 chameaux avec d’autres produits et des esclaves. Les principales marchandises de Sennaar sont des étoffes de colon , semblables à celles de Baghermé ; les indigènes les appellent dammour; ces deux pays en fabriquent des quantités très-considérables qu’ils transportent dans le Dongola , le Kordofan , le Dar-Four , l’Abyssinie , l’Égypte , où elles sont généralement à la mode. Les habitans de Sennaar font aussi un grand commerce avec l’or , bien que ce métal ne soit pas indigène dans leur pays , car ils le tirent pour la.plupart de l’Abyssinie . où Rascl-Fil est, dit-on , le plus grand marché d’or.
Les marchands de Suakiin se rendent régulièrement à Sennaar , où ils échangent leurs marchandises indiennes contre l’or qu’ils transportent îi leur tour aux marchés de Djidda et dans l’Orient. Le prix ordinaire de l’or est, h Sennaar, de 12 dollars l’once, à Shendy de 16 dollars, b Suakimdc 20, et à Djiddda de 22 dollars. Le transport de ce précieux métal , de Sennaar dans l’Orient, est par conséquent aussi lucratif que le transport de l’argent dans le Soudan. 11 se transporte aussi lin grand nombre d'esclaves, de Sennaar au marché de Shendy ; ce sont pour la plupart des Abyssiniens ou des Nouba . Les esclaves abyssiniens sont presque toujours des femmes, des dalla , des Amaaras(non pas les Amhara de Bruce) , ou d'autres Abyssiniens , connus b Sennaar sous le nom de Nekkaty (2). Ces Abyssiniennes passent pour les plus belles et les plus fidèles de toutes les esclaves, aussi sont-elles très-estimées dans les harems des Mamelouks et des Égyptiens; on n’en exporte que très peu h Sennaar, à peu près cent par an, les esclaves noubas , ( sing. J\ebotcy, nom qu'ou donne à tous les noirs venant des pays du sud de Sennaar)y sont au contraire très-nombreux; les tribus libres des Arabes de la terrasse de Sennaar les prennent iléjh comme enfans dans les montagnes du sud. Ceux que vit Burckhardl formaient une race moyenne entre les véritables nègres et les Abyssiniens ; ils avaient la peau couleur cuivre , mais plus foncée que lesSennary
(l'i Burckhardl, Trav., p. 309.
(8> lbi«l.) p. 31t.
NIL. SEXNAAR.
les Arabes; leur physionomie ne ressemblai! que très-peu à celle des nègres , leur nez était moins aplati, leurs cheveux crépus sans être laineux ; ils avaieut aussi la paume de la main très-molle, cequi les distingue particulièrement de la race nègre. Outre les principaux produits que nous avons mentionnés, leSennaar «porte encore dans le nord , de l'ivoire , des cornes de rhinocéros, du musc(?) et de l'èbène.
I.’armée du roi de Sennaar se compose , d'après les informations prises en 1 800 par les Français en Égypte, de 10.000 hommes d'infanterie et de 6,000 hommes de cavalerie (t) ; les officiers supérieurs ont seuls des armes à feu , les autres des armes empoisonnées. Le territoire du royaume , dont les limites varient très-souvent, s’étend aujourd'hui, audire des marchands d'esclaves, à dix journées au sud et au sud-est de la ville de Sennaar; tout cet espace est encore habité par des tribus arabes libres. Selon Burckhardt, son étendue au nord se prolonge h l'infini, depuis la domination des Kongi (Funnyé). Le sultan de Sennaar nomme et destitue les Jf cks ou rois (2) de Shendy et de Berber selon sa fantaisie, mais, en revanche, il n'exige d'eux que tous les quatre ou cinq ans un tribut; sa puissance s'étend sur le Nil jusqu’à Malias ; le Dongola même lui était tributaire avant la fondation ■le l’état des Mamelouks, et de nos jours encore les Sheygya et les Berbers , au nord de l’Albara , paient leur tribut au Sennaar.