DÉBORDEMENT , EXHAUSSEMENT
el-Azrek (1). Le Tacazzè grossit dans la province de Siré jusqu’à une hauteur de 18 pieds. Nous ne savons pas encore jusqu'à quelle hauteur le Nil monte dans le Sennaar; mais il n'inonde qu'un très-petit espace dans ces contrées, et à Dongola et en Nubie on est obligé de se servir de roues à pot pour arroser le pays. Nous apercevons la première trace du débordement, dans la Haute-Égypte, à Sabhié, au-dessous d'Edfou. Strabon place le premier nilomètre, dans l’ile d’Éléphantine . Tous les cours d’eau commencent à gonfler en avril, dans le plateau de l'Abyssinie; mais ils ne remplissent leurs bords (3) qu'au mois de jui n . Pendant tout l'été, ils roulent leurs eaux comme des torrens impétueux. L'étatdes eaux du Nildonneaussi naissance à trois taisons en Égypte; du mois de décembre au mois de mars, l'eau est à son ni veau le plus bas; du mois d’avril au mois de juin , elles grossissent et atteignent leur niveau moyen ; du mois d'août au mois de novembre est l’époque des grandes crues : immédiatement après elles décroissent.
Ou remarque la première crue des eaux , au Caire, dans les premiers jours de juillet ; les hydrographes français (S) observèrent sa progression sur le nilomètre de cette ville, placé à l'extrémité méridionale de l'tle de Roudah. Pendant les premiers huit jours , le Nil monte presque insensiblement, puis la progression devient de jour en jour plus rapide et plus forte. Il atteint ordinairement la moitié de sa hauteur le 1» du mois d'août , et il grossit encore jusqu'au 30 ou 30 septembre , où il se trouve enfin à son niveau le plus élevé. Il reste environ 14 jours à cette hauteur dans une espèce d'équilibre. 11 décroit ensuite successivement jusqu'au 80 mai de l'année suivante. Le mouvement des eaux s’arrête alors jusqu’au solstice d’été. Lorsque le Nil entre en Égypte dans le temps des grandes eaux , il est rempli de sable et de limon , et scs eaux ont une teinte rougeâtre. Il garde cette couleur pendant toute l'époque de l'inondation , et ses eaux ne s'éclaircissent que lorsqu'elles rentrent dans leur lit.
Girard a représenté par une courbe (4) les lois de la crue et de la décroissance du Nil , pendant les aunées 1799, 1800 et 1801. Ces calculs sont 1rs plus exacts qui aient été faits jusqu'alors , et
(1) Bruce, Tra*., p. 424.
(2) Ibid, Tra*., V, p. 353.
(3) Girard, Obatr*., p. 200.
(4) Ibid, Obacr*., Table, ftg. I.
la courbe varie selon les différentes années. En 1799, l'inondation fut très-faible; elle atteignit, le 33 septembre, sa plus grande élévation qui était de 6 mètres 887 millim, au-dessus du niveau le^lus bas. L'inondation fut très-forte en 1800; elle s’élevait, le 4 octobre, à 7 mètres 961 millim. La hauteur moyenne (1) des deux années 1799 et 1800 peut donc être évaluée h 7 mètres 419 millim., ce qui équivaut à 13 coudées 17 pouces sur l’échelle de la Meqyas (nilomèlre du Caire) , et à 14 coudées du nilomètre d'Élépbantine. La coudée égyptienne porte le nom de dra. Ce résultat des observations faites par les ingénieurs et les physiciens français a une grande importance, en ce qu’il nous donne la solution des erreurs et des contradictions des siècles précédens ; ces contradictions et ces erreurs avaient toutes pour cause la politique des gouverneurs de l’Égypte qui, de tout temps, exagérèrent la crue du fleuve afin de tirer du peuple de plus forts impôts.
Depuis Hérodote (3) jusqu'à Léo Africanus , tous les auteurs s'accordent à dire que le Nil devait monter à 16 coudées (3) ou aunes égyptiennes, appelée dra aujourd'hui , pour donner une bonne récolte. On ne fixait les impôts dans toute l'Égypte que lorsque le Nil était parvenu à celte hauteur. Cet ancien mode d'établir l’impôt s'est maintenu jusqu'aujourd'hui. La ligne de la 16* coudée qui désigne le minimum d’élévation, s'appelle de là , dans le pays , l’eau du sultan (4) » . On n'exige l'impôt que quand le fleuve atteint celte hauteur, car il n'inoade alors que la moitié des terres. Dès que le cheikh de la Meqyas a proclamé que le Nil a atteint la 16* coudée, on ouvre aussitôt la digue du canal ; les fêtes commencent alors dans toute la terre d’Égypte; cependant la crue continue ordinairement encore et souvent elle monte jusqu'à 33 et 34 coudées. En 1801 , la troisième année du séjour des Français en Égypte , on proclama au Caire que le fleure était parvenu à 33 coudées 3 pouces, et cependant l'eau ne s’élevait réellement qu'à 18 coudées (S), à compter de la division la plus inférieure de la colonne du nilomètre. La plus haute crue n'a pas lieu , dans la Basse-Égypte,
(1) Gir-lnl , p. SOS.
(2) Hérodote, lt,|i. 13.
<3) Girard, Obærv., p. 256.
(4) AbdaHaüf, Ru 1*1 ion de l'tsyplc, é«l. «!• *ac*, IV, p. 330.
(6; Girard, Obier*., p. 257,
en prenant la moyenne proportionnelle de 30 ans(1) , avant la première ou la seconde semaine de septembre. Alors règne partout la joie, alors tout le monde s’aborde réciproquement avec des souhaits de bonheur; on perce solennellement le grand canal du Caire , et l’eau bienfaisante est aussitôt répartie dans tout le pays. Tontes les écluses s'ouvrent et la Basse- Égypte ressemble alors à un lac immense du sein duquel s’élèvent, comme des lies, les groupes des cités et des villages. Au commencement d’octobre les eaux se retirent successivement du pays ; la terre est fécondée; le laboureur yjettealorsla semence et attend avec confiance la moisson qui va venir (2).
11 existe depuis longtemps une différence entre la longueur de la coudée de la Meqyas et celle de la mesure indiquée dans les proclamations publiques que l’on faisait annuellement à la population du Caire. Tous les voyageurs européens antérieurs ne connaissent que 1rs proclamations officielles ignorèrent complètement la véritable hauteur du nilomèlre de la Meqyas. Us n’avaient aucunes données positives , et tous leurs résultats doivent être inexacts , car ils partaient tous d’une idée fausse ; tous calculaient d’après l’opinion que le Nil s'élevait autrefois à 16 coudées et qu’il monte aujourd’hui jusqu’à 23 et 21. La sagacité du célèbre voyageur Niebuhr découvrit, en 1762, que les proclamations journalières de la crue du fleuve ne s'accordaient pas, quant Ma somme, au mouvementréeldu fleuve. Après lui d’autres voyageurs , et entre autres Volney, firent la même observation; mais il leur fut impossible d'obtenir des données certaines. Nous sommes donc forcés de rejeter comme faux tous les calculs et toutes les hypothèses antérieurs sur l’accroissement de l’Égypte, parce qu’ils reposent sur des faits inexacts.
On proclame le matin et le soir , au Caire, le mouvement des eaux pendant la journée; la politique du gouvernement égyptien passe souvent quelques pouces sous silence , puis change et grossit tout h coup la somme, afin de proclamer h la fois un nombre plus fort et de réfiandrc en certains momens l'espérance d’une riche moisson parmi la population de la capitale; cette supercherie produit toujours ses effets, et le peuple reçoit cette nouvelleavec les démonstrations de la joie la plus vive. L’Égyptien observe avec une attention inquiète le fleuve qui lui
(1) Cipper, obier»., p. 75.
(2) Ut’roJoic, il, «r. Ii.
donne la vie; le Nil répand tour à tour l'anxiété ou la joie, car de ses eaux dépend le bien-être de toute une année : aussi le nilomètre de la meqyas reste toujours sous l’influence de la police du Caire (I). Les mêmes raisons politiques confiaient autrefois aux prêtres la garde des nilomètrcs et en éloignaient le peuple avec soin. Aujourd'hui encore l’approche de la Meqyas est interdite an peuple égyptien. On cache, sous de fausses déclarations, le véritable niveau des eaux , parce que le fisc veut obtenir chaque année, quel que soit le niveau du fleuve, la levée complète de tous les impôts (2). Telle fui toujours la cause de cette supercherie, dont nous devons la découverte h l’occupation de l’Égypte par les armées françaises.
L’effet du débordement sur la formation du sol de l’Égypte est double: il exhausse premièrement te lit même du fleure , secondement ta raltee; la vallée de l’Égypte est en même temps un produit de la nature et un produit de l’art, à cause des canaux et du barrage des eaux par les digues.
1. Exhaussement du /fil en Égypte, — Le Nil n’a aucun affluent, ni dans son cours moyen, ni dans son cours inférieur, qui vienne modifier sa pente naturelle et la forme de son lit. Son lit est très-grand, mais entièrement isolé, et ses formations et ses modifications sont plus faciles h étudier que cellesd’autres fleuves, parce qu’elles présentent des phénomènes moins compliqués. Les riverains des autres fleuves n’en étudient pas l’histoire; mais l'Égyplien qui voit dans le Nil la source de son bien-être , a bâti de bonne heure des observatoires sur ses bords, et, à l’aide de ces observations, il a tenu registre , jour par jour, de ses changemens et de son histoire. Quoique détruits depuis bien longtemps, leurs fondemens ont servi d’échelle pour mesurer l’exhaussement du Nil pendant chaque siècle. Si l’Égypte est un sol classique, le Nil aussi peut être appelé un fleure classique , et il fut observé, étudié, pendant des milliers d’années; ces observations ont fourni des résultats importans h la physique des fleuves en général , à l’étude de la formation de la surface de notre planète, à l’hydraulique et à l’hydrographie. Les nilomètres sont de véritables observatoires géographiques dont un seul a encore aujourd'hui sa destination première, et
(1) Brownc, Trav., p. 72. S
(2) cintra, obicrv., p. 258.
DÉBORDEMENT , ÏXn\\J6ôl:.MRÂT.
c'est le niiomètre de Plie de Roudah, au Caire. Or en a découvert encore un second à Éléphanline, tel que Slrabon nous Pa décrit, il en existait encore d’autres, comme par exemple, du temps des Ptolémées, h llermenthis et Elethyia (voy. plus haut); on en retrouve encore les restes, mais Us ne peuvent nous fournir de mesure précise ; chaque temple possédait encore probablement des nilomètres mobiles, comme nous en voyons représentés si souvent dans les hiéroglyphes , avec l'image de Sérapis et avec le boisseau, sous 1a forme d’échelles, de degré, de siège, etc. (1). Deux monument seuls nous offrent donc aujourd'hui des données certaines sur l'exhaussement du lit du fleuve lui-mème.
Girard découvrit le niiomètre d'Éléphantine sur le mur du quai , absolument comme il est décrit par Slrabon (voyez p, 582). La dernière coudée portait en chiffres grecs , le nombre 24, et désignait assurément la coudée égyptienne que les Ptolémées maintinrent en usage (2), parce qu'elle était l'ancienne mesure des Égyptiens. Les eaux du Nil ne dépassaient donc jamais ce terme au-dessous de la dernière cataracte du Nil , h l'époque de la construction de ce niiomètre ; mais Girard ne découvrit ce niiomètre, le 25 juillet 1799. que parce que les eaux étaient encore très-basses alors ; un mois plus tard le niiomètre aurait été entièrement recouvert par les eaux et par conséquent invisible. Les débordemens actuels les plus forts s'élèvent plus de 7 pieds (2,413") au-dessous delà 25* coudée de l’inscription grecque (3). Le lit du Nil s’est donc exhaussé de cette hauteur depuis 1a construction de ce niiomètre jusqu’à nos jours. On n'a pas de raison pour supposer que l'ordre du monde soit changé depuis ce temps et que la quantité des pluies qui tombent en Abyssinie ail augmenté ou diminué depuis cette époque. Une inscription grecque du temps de l'empereur Seplime-Sévère (193 à 211 de J.-C.), trouvée sur l'échelle du niiomètre , nous rapporte que, sous le règne de cet empereur, l'inondation dépassa de plusieurs palmes la 24* coudée. Elle s’élevait donc déjà alors au-dessus de l'ancienne limite. Ce fait était assurément un phénomène ordinaire au troisième siècle après
(1) Kirce', li'm lur :r« nllouiêlres dtt ajir ent, ,|,n, la Bcarr. rte l’Zgyplc, ci. lj, p. C3.
(3) Girard, asm. aur le nilomStre dslTe d'eldpbartine, Bo-cr. de l’Égyple Xat.,1, p. 10.— Girard, abiirr.,r, 361. (3, Voy. la Table, dan» Girard, Dg. 8;
Jésus-Christ , et l'ignorance seule de la garnison romaine de Syène pouvait le regarder comme extraordinaire. Les eaux dépassaient alors la 24* coudée de 0,31". Depuis Septime-Sévère, c'està-dire depuis 1600 ans, le lit du Nil s’est donc exhaussé de 2 mèt. 11 centim. : ainsi l'exhaussement séculaire du lit du Nil dans la Haute- Égypte égale 0,132".
Le second niiomètre qui peut nous offrir des données précises se trouve dans la Basse-Égypte, au Caire , à l’extrémité méridionale de l'Ue de Roudah (1). C'est une colonne de marbre blanc s'élevant au milieu d'un réservoir quadrangUlaire qui communique au Nil par un petit canal. Cette colonne, appelée Meqyas , est divisée, depuis sa base jusqu’au-dessous du chapiteau, de 16 coudées, chacune de 24 pouces; chaque pouce, évalué d’après les mesures françaises, donne 0,541". A l’époque de la construction de cette Meqyas, la 16* coudée désignait assurément l’état des eaux dans une année féconde; car il fut de tout temps important aux maîtres de l’Égypte de connaître le point où s'élevait le débordement, afin d'exiger du peuple les impôts les plus forts possibles. Aujourd’hui, quand le Nil ne dépasse pas les 16 coudées . l'année est mauvaise, comme, par exemple, celle de 1799, où le Nil ne s’éleva pas au-dessus de 16 coudées 2 pouces. Dans l'année fertile de 1800 il atteignit 18 coudées 3 pouces. Ainsi la différence de l'élévation du Nil dans les bonnes années, depuis l'époque de la construction delà Meqyas jusqu'à nos jours, est de 2 coudées 3 pouces, c'est-àdire 1,149". Le lit du Nil s'est donc exhaussé, au Caire, entre ces deux époques , de 1,1 49", c’està-dire d’environ 3 pieds. La Meqyas fut reconstruite sous le calife Motawacke! (2), en 847 (233 de l’hég.); par conséquent , au milieu du neuvième siècle. L'exhaussement séculaire du lit du Nil, qui est de 0,132" à Éléphantine, est donc ici 0,120", différence presque insensible entre deux localités lrès-éloignées , l'une dans la Haute , l’autre dans la Basse-Égypte (5). La cause de cette différence glt naturellement dans la pente du fleuve; le rapport des sections transversales, la rapidité du cours des eaux, phénomènes qui changent si souvent , agissrn f réciproquement l’un sur l’autre et égaliseut leurs
* (1) Girard, cbterr., p. 203. Ar. 0.
(2) WarceijMOm. »ur la Xwjyaa, Dc*cr de iV-iJplc, R. II, p. 20.
GirarJ, Obi< rv , p. 205.
KO
•effets par les oscillations continuelles entre le maximum et le minimum de leur action. L'exhaussement moyen du lit du Nil dans toute la vallée est donc, en prenant la moitié desdeux tommes, de 0,126”.
2. Exhaussement de la nattée du Nil dans tes piaines de Thébes , Syout , Hélinpotis, ou dans la Haute, ta Moyenne et ta Basse-Égypte. Dans certaines localités de l’Égypte l'exhaussement de la vallée présente un rapport différent à celui du lit du fleure; cependant l'exhaussement moyen de l'une doit s’accorder généralement avec celui de l’autre': les surfaces du lit et de la vallée tendent continuellement , par leur action réciproque , h un parallélisme complet , de sorte que la nature les ramène toujours h un •équilibre harmonieux , quand même la main de l'homme l'aurait suspendu pour un temps. Voici maintenant les faits que nous offrent les localités isolées.
A. Exhaussement du sot de Thébes ( 1 ). — La base des mohumens de Thèbcs est couverte en grande partie du limon du Nil , de sorte que la surface actuelle de cette grande cité antique n’est plus aujourd’hui la même qu'à l’époque de •sa fondation. Suivant le rapport de tons les historiens, les anciens Égyptiens bâtissaient leurs cités et leurs monumens sur des terrasses qui les mettaient à l'abri de l'inondation ; mais les eaux s'élèvent aujourd'hui si haut à Thébes, que le colosse de Memnon apparaît, une partie de l’année, comme une lie au milieu des eaux, et, après qu’elles se sont retirées, on le voit surgir au milieu des champs ensemencés. Ce sol est assurément le produit d'une alluvion postérieure, comme le prouvent une inscription du règne d’Antonin, c'est-à-dire du deuxième siècle, trouvée sur la face sud du piédestal, et la base du piédestal qui reposait sur un forum dallé ; ce pavé était encore à découvert cinquante ans après Jésus-Christ. On peu donc calculer exactement l*exbaussement du sol depuis 1600 ans , et nous trouvons qu’il est de 1 ,924“ ; l’exhaussement séculaire serait donc de 0,106“, on 0,100“, dans les premiers siècles : l’exhaussement du sol dans la Basse-Égypte donne, en prenant la moyenne proportionnelle, 0,136“, résultat qui s'accorde assez bien avec le précédent. Ce forum du Memnonium , comme toutes les villes et villages égyptiens, était assurément placé sur une terrasse factice, dont le sol secom-
tlj Girard, Obier. .. p. 288.
pose de matières hétérogènes etrapportées, qu’il est facile de distinguer du sol naturel de la vallée; ce dernier se compose toujours de masses homogènes disposées en -couches horizontales et formées par la boue noire du Nil.
Les sphinx gigantesquesdeCarnac, enfouis (1) maintenant sons les terres cultivées , nous donnent un résultat analogue; ils nous montrent clairement que le pavé de l'ancienne Thébes était au même niveau sur les deux rives du Nil, près des deux monumens. La terrasse factice de la partie ancienne de la ville où gisent les sphinx a été retrouvée à 18 pieds de profondeur (6 mètres!; elle repose immédiatement sur le sol limoneux et horizontal qui s'étend à une profondeur que nous ne pouvons préciser. Les premières couches de ce sol sont assurément l’horizon primitif de la vallée, à Tépoque où la ville de Tbèbes n'était pas bâtie encore. La vallée s’est donc exhaussée de 6 mètres depuis la première fondation de Thébes sur cette terrasse factice. Dans les ruines du palais de Luxor, on voit aux pierres dn fondement, où le Nil les a baignées librement, que la différence du niveau actuel de la vallée de Tbèbes avec l’ancien est d'environ 18 pieds (6 mètres) (2). Malheureusement l’histoire est muette sur l’époque où fleurit Tbèbes et plus encore sur sa fondation et la construction des terrasses factices sur lesquelles elle repose. L’édiffcation des digues qui soutiennent les eaux dut assurément précéder l’époque de la prospérité de cette contrée, et on doit regarder ces travaux comme les monumens les plus antiques de l’industrie de l'homme. Comme nous n’avons aucunes données chronologiques sur ces ouvrages, la différence de l’ancien niveau et dn niveau actuel nenous permet pas de calculer exactement l’exhaussement séculaire de la vallée du Nil ; il nous est seulement permis de tirer quelques inductions par analogie. En effet, si la moyenne de l’exhaussement séculaire est de 0.1 26“, comme il résulte des calcula précédens, l’exhaussement de 6 mètres aurait dû s'opérer en 4760, et nous remonterions ainsi jusqu'à 2960ans avant Jésus- Christ, c'est-à-dire 418 ans après le déluge. C'est alors que les hommes seraient venus s’établir dans la vallée et qu’ils auraient élevé des terrasses pourprotéger leurs habitationscontre lesdebordemcns du fleuve.
Ce résultat a une haute importance pourl'his-
(1 ) Cirant, Obiffv., p. 275.
(2) Ibid., 12.
Jgi,
DÉB0R0EMKS5 , El D A l SSEME.XT.
toirc de l'homme et de la cirilisalion , et il est une conséquence toute directe d'observations géognosliques , hydrauliques et archéologiques. La position de l'obélisque de Luxor (1) s'accorde encore parfaitement avec lui ^ il est enfoui près de 4 mètres dans te sol du village dont la terrasse factice est élevée de près de 4,60” au-dessus de la plaine actuelle. Cette élévation de 4,60” est, dans toute la vallée du Nil , la hauteur normale de toutes les éminences factices sur lesquelles on bâtissait les villes antiques aussi bien que les villages modernes. Si lesanciennes villes avaient la même hauteur au-dessus des campagnes , la. plaine de Thèbes , à en juger par les couches du limon du Nil, se serait déjà exhaussée de 9 mètres depuis l'époque de la construction primitive de la terrasse factice jusqu’à l’époque de la fondation de Luxor. Il a fallu pour cela un laps de temps de seize siècles, et par conséquent Luxor aurait été bâti 1400 ans avant Jcsus-Christ. Dans les décombres des murailles de Luxor on a retrouvé des fragmens avec des sculptures hiéroglyphes qui prouveraient que Luxor fut construit avec les débris de monumens plus anciens.
B. Exhaussement du sol à Syout. — Aucun changement important n'a eu lieu dans le système d'irrigation de l'Égypte depuis la construction des premières digues, et des premiers canaux dans la Haute-Égypte : tout s'est maintenu dans la même disposition et le même ordre. Si l’état primitif des choses avait varié, il en serait résulté que les propriétaires des champs auraient dft, les uns perdre, les autres gagner, et ces cbangemeus auraient produit des querelles, des guerres intérieures, des révolutions dont l'histoire de l'Égypte ne nous offre aucune trace. La digue qui, pendant l'inondation, sert de roule dans la plaine de Syout est recouverte extérieurement du limon du Nil sur les deux côtés; mais, ayant pratiqué un puits de sondage à travers celte digue, on trouve le limon du Nil à 3,89" au-dessous de la plaine actuelle ; le sol de la plaine se serait donc éleré de cette quantité depuis la construction de la digue de Syout, ce qui nous fait remonter à plus de 3,000 ans, c’est-à-dire 1,900 avant Jésus-Christ , si toutefois l’exhaussement séculaire suit la progression normale de 0,196”. Si la ville de Syout ou de Lycopolis fut bâtie à la même époque que la digue, cette ville ne remonterait pas pins haut que 1,900 ans avant Jésus- Christ, et, par conséquent, elle serait Iicaucoup
(1) Girvtftls Obier»., lit;, 13.
plus jeune que Thèbes. C'était l'opinion dé toute l’antiquité , et c'est aussi la nôtre que la Haute- Égypte a été peuplée et civilisée bien antérieurement à tout le reste du pays.
C. Exhaussement du sol à Héliopolis. — L’obélisque d’Héliopotis s'élève à 9 lieues du Caire; il est situé dans un. sol cultivable, et, comme nous l’avons vu plus haut, il est exposé aux inondations. U repose sur une pierre de grès placée aujourd'hui 1 .88” plus bas que le niveau actuel <le la plaine.. La pierre de grès ou. la base de l'obélisque est à. peu près au même, niveau que l'ancien pavé de la ville. Le dépôt du limon du Nil est de 1,739”. Les inondations ont exhaussé le sol de la plaine d'Héliopoltsde 1,88” (l'exhaussement de celle deThèbes est de 1 ,994”). Strabon nous rapporte qu’Héliopolis était encore habitée , lorsque Thèbes était déjà en ruines ; l’exhaussement de la plaine devrait ainsi être moindre à Héliopolis qu'à Thèbes ; mais la masse réunie des eaux s'élève à Uéliopolis, dans la vallée inférieure, beaucoup, plus haut qu'à Thèbes, comme l'indique partout la trace des eaux ; or, l’épaisseur du dépôt du fleuve correspond toujours à la hauteur de l'inondation. En effet les couches du dépôt ou les exhaussemens séculaires du sol, à Thèbes, sont à celles d'Hëliopolis comme 1" à 1,S0“; l’exhaussement séculaire près de la statue de Memnon, à Thèbes, égalerait ainsi 1,10"S et, près de l'obélisque d'iléliopolis, 0,13”. 11 a fallu 1,900 ans pour accumuler une couche de 1,739 d'épaisseur à la base de l’obélisque; le barrage (1) des eaux étant ici beaucoup plus fort et leur séjour beaucoup plus long, il doit en résulter naturellement, dans le Delta, un exhaussement beaucoup plus grand=0,196 ; ce qui confirme l'hypothèse d'Hérodote sur 1a formation postérieure du Delta.
Les recherches comparées que nous venons de faire sur le gonflement du Nil et l'exhaussement des couches de terrain ne partent pas , comme on l'a vu , d'opinions purement hypothétiques, mais de faits réels, mathématiquement mesurés, constatés par la critique, et qui nous permettent d'en déduire, d'après Girard, les dates probables de la fondation des villes et do la culture de la vallée. Nous allons considérer maintenant les autres forces naturelles qui ont contribué au développement géographique de la vallée du Nil et du Delta : l'histoire archéologique de ce grand fleuve classique pourra ensuite nous
\ t ) CtrsrO, uli.iTV., |t. 283.
Zi&IQlE, SYSTEMES D'SAL : 111* DIVISIO!», J 28.
servir de modèle et de point de comparaison pour toutes les autres localités analogues delà terre.
Le dépdt du limon et les eaux n'ont pas seuls changé la surface de l'Égypte ; les vents ont aussi contribué à la modifier en y roulant continuellement des masses de sable. Les déserts arides et brûlans île la Libye où le sable s'échauffe jusqu'à KO* de Réaumur, le manque de pluie dans toute celte grande contrée qui s’étend entre l'Atlas , le Niger et le Nil, échauffent et raréfient tellement l'atmosphère que , pour rétablir l'équilibre, un vent du nord sou file constamment sur la cote septentrionale de l'Afrique. La position de i'Allaset d'autres circonstances font que Ce vent souffle en Égypte de l'ouest et du nordouest. Au solstice d’été, il vient directement du nord, parce qu'alors l'air plus froid se précipite avec plus de force dans l'atmosphère embrasée de l'Ethiopie.
Le vent de l’ouest et du nord-ouest chasse continuellement devant lui les sables mouvans du désert de Libye , et ils auraient recouvert depuis longtemps la terre d'Égyptesans les rangées de dunes qui se forment partout où des buissons et des broussailles offrent aux sables les plus faibles obstacles. Ces broussailles croissent près du bord du fleuve et des canaux , et offrent déjà au désert des barrières naturelles. Le canal de Joseph dans la moyenne Égypte et le canal de Bahyré dans la Basse-Égypte furent creusés .comme nous l’avons vu plus haut, pour servir de digues artificielles contre l’empiétement progressif du désert. Dans les lieux qui manquent de canaux, le désert a envahi la ferre cultivable et changé ainsi la forme de la vallée ; peut-être même a-t-il refoulé le lit du Heuve à l'est vers la chaîne arabique par l'amoncèlement continuel des masses de sable à l’ouest de la vallée.
Outre le sable du désert , celui que le Nil eatralne avec lui de la llaute-Égypte a encore contribué à modifier la vallée ; ;car , à chaque sondage, on remarqua que le limon du Nil reposait sur une couche de sable quartzeux. Ce sable quartzeux , différant du sable motivant de la Libye, est mêlé de parcelles de mica et de fer magnétique que le Nil a sûrement enlevées à ses rivages en Nubie et à la région de grès de la Haute-Egypte.
Le limon argileux (1),qne le Nil entraîne dans son cours , vient eucore de plus haut , car on ne
(l) cirant, Obîerv., |i. 2ÛD.
trouve pas de sol argileux immédiatement au dessous des cataraclesdeSyène. Le sable ne peut être entraîné que par un courant rapide; et, dans les endroits où le fleuve devient plus paisible , il se dépose en bancs sur lesquels l'eau coule plus paisible encore; alors elle dépose du limon , et forme ainsi des terres cultivables. De cette manière, le Nil dépose, dans toute la largeur de la vallée , un sol que les eaux peuvent sillonner facilement ; cependant le Nil a toujours été plus refoulé h l'est vers la chaîne arabique. Le Nil détruit ainsi ses rivages avec autant de facilité qu'il les forme. Les cailloux les plus pesans tombent les premiers, et forment des talus escarpés , tandis que les sables plus légers te superposent au premier dépôt en courbes plus inclinées , plus convexes. Comme le dépôt se forme en caps saillans vers le fleure , le courant agit sur ses rives en ricochets successifs , et transporte continuellement les masses de distance en distance , jusqu'il ce qu'il les entraîne à la mer. Le fleuve modifie ainsi lui-même son ouvrage, et c’est ainsi qu’il a successivement sillonné toute la largeur de la vallée égyptienne.
Cela nous explique pourquoi, dans les sondages de toute la section transversale de la vallée, on trouva partout une couche de limon superposée à une couche de sable de même nature que celui du lit du fleuve. Mais e’est un fait rcmarquablu que la couche de limon devient de plus en plus épaisse à mesure que la vallée approche du désert. Les eaux ont toujours laissé tomber les masses de sable les plut pesantes lia où leur cours était plus rapide, c'est-à-dire près du courant , tandis qu’à la bordure de la vallée, près du désert, où elles restaient plus longtemps stagnantes , elles ne déposaient qua les masses plus légères, c'est-à-dire le limon. Depuis que l'état présent des choses est devenu l'ordre nouveau de la vallée, le milieu de l'Égypte est seul traversé et remué par le fleuve; les parties plus éloignées, situées près’ des deux bordures de la vallée, restent pendant ce temps-là en repos; et c’est pourquoi aussi elles se composent de couches horizontales.
Dana le principe. le Nil exhaussait davantage ses rives, parce qu’il les couvrait plus tôt et plus longtemps ; mais le temps a changé ce rapport : les campagnes les plus éloignées, situées près des bords de la vallée, étant plus basses (1) que les rives, l’eau qu'y conduisent les canaux
(I) Seyuicr, MtJnjoirr »ur IV, |i. 12.
DÉSOKDLMC.vr ,
y séjourne plu» longtemps que dans le» campagues placées près du fleuve , et qui Forment , au milieu de la vallée , un arc convexe sur le hautduque! coule le Nil. Comme cet arc convexe est formé par du sable, l'eau du Nil le pénètre facilement : la pression latérale la fait filtrer b travers les rives , et elle forme ainsi une nappe d'eau souterraine (1) que l’on trouve toujours à une certaine profondeur, même sous la surface la plus sèche. Celte nappe flltre des deux côtés dans les terres plus basses qui avoisinent les chaînes de montagnes. Il s'est formé ainsi, tout près du fleuve, un sol toujours à sec, ou du moins très-peu exposé aux inondations , et qui est très-propre h la culture de la canne h sucre, de l’indigo et du coton (2). Ces végétaux ne pourraient réussir dans le sol inondé ; aussi leur culture n'est devenue possible que dans les temps modernes, et ils étaient entièrement inconnus aux anciens Égyptiens.
Le sol inondé est la bonne terre de labour qui a fait de tout temps la richesse de l’Égypte (.1). Quand l'eau du Nil y a séjourné une moitié de l'année , le sol est saturé de principes nutritifs qui produisent, pendant l'autre moitié, les , moissons les plus abondantes , sans qu’une goutte de rosée ou de pluie tombe du ciel , comme cela est dans la plus grande partie de l'Égypte.
La quantité de l’eau (4), pendant l’inondation, est, en prenant la moyenne, neuf fois plus grande que dans le lit du fleuve pendant la saison de la sécheresse : le fleuve décharge alors dans la mer 782 mètres cubes d’eau en une seconde, et pendant l’inondation , 6,824 mètres cubes. Mais les calculs faits h Syout ont prouvé que , dans les plus grandes eaux , le Nil dépense un volume d'rau vingt fois plus grand que dans les basses eaux.
Quand le courant n’entraine pas de parties étrangères, le fleuve roule les eaux les plus limpides ; elles servent de boisson dans toute l’Égypte, et on peut les employer pour faire cuire les mets et dans d'autres préparations , h la place de l'eau distillée ou de l'eau de pluie qu'il est presque impossible de se procurer en Égypte (5).
fl) Glnrd, M4.n. kurl'fcvypte, 1, p. IA. i3; Reynier, Rem. sur l'tgyple, IV, p. 12.
Il) Houe, a. I, p. 41 .
(4) Girard, Mém. sur l'tcyplc, I, p. IA.
(A) Reyuautt, vneiyte d« Veau du Bit, Betnqlre sur l'£. sypie. p, <1.
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Elle est alors parfaitement claire, et les anciens la célèbrent dans les termes les plu» approbateurs : ffulli fluminum du/cior gustus eit, dit Sénèque; et Gallien : Mulieruni partus insigruler adjurât. Aujourd’hui encore , elle est dans la poésie le symbole de la beauté , de la douceur, de la grâce , et les Kadankas du Fezzan (1) s'excusent, dans leurs chants, sur son influence quand elles cèdent aux instances de leurs amans.
Quand le Nil commence h gonfler , ses eaux sont encore claires comme celles d’un torrent de montagnes; elles prennent ensuite une teinte verdâtre, ce qu’il faut attribuer aux débris de végétaux qu’elles entraînent des marais stagnans du pays des Shangalla ; enfin elles deviennent rougeâtres (2) , couleur produite par les parties terreuses qu'elles entraînent de la terrasse de Sennaar. A cette époque l’eau du fleuve est encore potable.
t’est alors qu’elle féconde le pays ; le limon qu’elle contient en dissolution se répand en couches horizontales sur toutes les campagnes : il contient surtout de l'alumine , du carbonate de chaux et de magnésie qui ont la propriété d'un excellent engrais (5). Alpin nous dit que les terres sont si bien engraissées par ce dépôt des eaux qu’elles n'ont pas besoin d’être fuméeB. D’après l'analyse que Régnault a faite de l’eau du Nil. 100 parties de limon contiennent 11 parties d'eau, 9 de carbonne, 6 d'oxyde de fer, 4 de cailloux , 4 de magnésie , 18 de chaux et 48 d’argile.
C’est donc avec raison que les babitans actuels de la vallée appellent le Nil, El-Fayd et El- Mobarek, l’abondance, le fleuve saint (4) : ces appellations doivent paraître bien naturelles quand on pense que la nature, par une merveilleuse bienfaisance, donne en abondance les eaux vivifiantes et fécondes 'a un pays où il ne tombe pas une seule goutte de pluie , précisément dans la saison la plus brûlante et la plus sèche qui, sans cela, devrait tout dessécher et tout flétrir, lorsque le ciel est serein , pur et sans nuages. Ce phénomène a de tout temps causé l'étonnement et l’admiration des peuples qui ne pouvaient en comprendre clairement la cause, quoique Hérodote l’eût déjà indiquée.
(1 ) Rorneïnion, vuy., sa. Ijnp'fri. I, p. 131 . (2) Rotin, Béni. Mir rfceypt,', IV, p. l&~».
(3; RS®. Mir I Bitypte, I, p. 361 .
;4) IMS. . Il, p. 73.
Pendant la saison de la sécheresse, le Nil devient salé 'a Rosette, h 1 lieue 1/2 delà mer, parce qu’alors ses eaux ne sont pas assez fortes pour entretenir leur cours par deux embouchures à la fois. L’eau du Nil n’est pas potable en ce lieu, dans cette saison, et les bas-fonds ne permettent pas, même aux barques les plus légères, de naviguer sur le bras de Radchid. L’eau de la mer pénètre alors dans le Delta.
Mais, h l’époque de l’inondation , c’est tout le contraire; ce bras a beaucoup d’eau , et alors les bateaux, favorisés par les vents du nord, remontent facilement le fleuve jusque dans la Haute-Égypte. Huit jours de navigation suffisent toujours alors pour aller du Caire à Syout (1).
tr* Remabqub.
Opinion# sur Itt divisions du Nil.
Les eaux du Nil entraînent évidemment les masses de terre fertile ou de limon, dont elles font présent à l’Égypte, des montagnes do l’Abyssinie dans les basses-terres, comme le Rhin entraînait les terres de plusieurs départements do l’empiro français dans les Pays-Bas et la Hollande. C’est un fait politique remarquable , que , dès la plus haute antiquité, les empereurs d’Éthiopie fondèrent sur ce motif leurs prétentions à un tribut qu’ils exigaient de l’Égypte , ainsi que l’assurèrent les ambassadeurs éthiopiens à la cour du grand-mogol Aureng-Zeb, résident à Delhi (2). et que , dans notre siècle, l’empereur des Français essaya de faire valoir, parles mêmes motifs, ses prétentions sur la Hollande. Lorsque les sectateur* de l’islamisme eurent conquis l’Égypte, et qu’ils persécutaient partout les chrétiens, un empereur d’Abyssinie, que l'histoire nomme Lalibala (1200), avait conçu le plan de détourner le court du Nil, et de mettre ainsi l’Égypte à sec.
On donne comme un fait historique qu’au dousième siècle , le débordement n’eut pas lieu une certaine année ; le snltan Mouslansir envoya alors un ambassadeur en Éthiopie , avec de grands présents , pour engager le roi à détruire la digue ; aussi l’iuondation reparut l’année suivante (3).
Quoique ne reposant que sur de pures traditions , ces idées sont dominantes dans le pays, des l’antiquité (antiqua et eonstans fama est ) (4). On croit surtout que le Nil ne dirige pas toutes ses
(1) Browne, Trav., p. 12! et 183.
(2) Fr. Bernier, Vojr., Il, p.34ô.
(3) Kinucln, Histoire des lirwlni.
14) i.udolf, Hi»i. Æ*b. , II». I, c 8. — - iiermtidti , dans rurebas, nijr., il, loi. 1171.
eaux en Égypte , et que l'art pourrait l'en détourner. La supposition d'une communication du Nil avec le Niger, rapportée plus haut, repose sur une assertion ancienne , que le bras gauche du fleuve coule dans le pays des noirs , et le bras droit en Égypte. Abba Grégorius affirme aussi qu’au-dessous de Dongolah , un bras du Nil sa dirige dans le désert de Libye , à travers El-Wah ou les oasis ; mais Browne a complètement réfuté cette opinion (l).
On trouve encore également dominante l’opinion qui admet la possibilité de détourner le Nil dans la mer Rouge (2). Browne ne trouva, entre le Nil et le port de Kosseyr , aucune trace d’un ancien canal ou d'un fleuve , dont on avait auparavant supposé l’existence. 11 rencontra une plaine paifaitement unie jusqu’à la mer (3); mais cette plaine ne part pas immédiatement du niveau du Nil, situé plus bas que l'horizon de la roule. Belzoni fit les mêmes remarques, dans son voyage à travers la vallée de Bérénice.
L’auteur de l'Histoire du Canal du Midi (4) se crut autorisé, par ses propres observations, faites sur les lieux , à penser qu'un bras du Nil , sinon tout le fleuve , prit autrefois son cours à l’ou- st , à travers le désert de Libye ; il aurait suivi alors la vallée du Fayoum et le Bahar-Bela- MA ou Bahar-EI-Farysh , c’est-à-dire le Fleuve vide, appelé ainsi , parce qu’il est toujours sans eau (9).
Il fut amené à cette opinion par la traditiou égyptienne, rapportée par Hérodote, que, dans les temps anciens, le Nil prenait son cours à travers le désert de Libye; des faits géologiques confirmaient aussi celte hypothèse , et rendaient probable que le cours du Nil avait été détourné, à l'est , par les écluses élevées près du lac Mœris et par la construction du canal de Joseph. C'est depuis lors que se formèrent le Delta et les sept embouchures régulières du Nil ; c’est depuis lors que fut créé le système des canaux artificiels, et que commença la culture de la Basse-Égypte.
On attribue au roi Mesès la construction de ces digues puissantes, qui, seules, étaient capables de produire de tels résultats, et qui, aujourd’hui, encore, excitent l’étonnement des voyageurs (6); mais ce roi n'est sans doute ici que le représentant et le symbole de la force énergique des premiers temps.
fl) langlès, dam florneminn, voj.
(2) Druce, Tra»., III, p. 710.
(3^ Browne, Tr»»., p. 148.
(4) AndrCoisy, Itra. »ur l'Egypte, I, p. 223.
(5) Bornt-mann, Voy., éd. I.aqglè», I, p. 20, et Ri-uiicll, Ibid., p. 197.
(0) Girard, *ur l'irrigation, l'agriculture el le comnicr. • du Fjyuum, Meut. sur l 'Egypte, III, p. 329.