HISTOIRE DE LA FORMATION DU DELTA
mais encore au rempart dont le protégèrent les écueils avancés de la côte d'Alexandrie. Le fort A'Aboug/rir ou Aboukir, sur la dernière crête de cette chaîne , au nord-est , doit être regardé comme la limite des roches solides du continent africain. A l'est de cet écueil, les vagues et les vents portent continuellement le sable de la mer au sud-est dans les terres. C’est ainsi que se formèrent , à l'embouchure du bras de Rosette, des barres qui , de tout temps , l’ont bifurqué. Le bras de Rosette charrie aussi du sable qu'il laisse tomber , à son embouchure , en bancs de sable et en barres; il brise ensuite lui-même l'obstacle qu'il a créé , et produit, à son embouchure, des brisans dangereux, des couraus et une agitation continuelle. Ce phénomène est counu sous le nom de boghazze du bras de Damiette et du bras de Rosette ; ces boghazze jettent sans cesse le sable du fleuve sur la rive gauche où , se mêlant au sable de la mer , et roulé par les vents du nord-ouest , il recommence de nouveau son mouvement circulaire.
Il en est autrement sur la rive droite du Nil , où le sable forme d'étroites langues qui séparent les lagunes de Bourlos, de la mer. Les vents et les courans donnent à ces dernières leur direction et leur forme; souvent le sable mouvant est jeté dans l'intérieur par-dessus les basses lagunes de Bourlos, quelquefois jusqu'au canal Tabanyeh, h 4,000 pieds de distance. Le bras de Damiette ne charrie que le sable de la Haute-Égypte, mais il arrête le sable mouvant qui vient du lac de Bourlos. Ces masses de sable, entraînées à Damiette, y forment un grand nombre de barres et de boghazze , dont le mouvement est circulaire (1) comme sur le côté occidental, line partie du sable des dunes est jeté dans le lac de Menzaleh qui en serait depuis longtemps comblé , si les bras de Mendès , de Tanis et de Réluse ne le ramenaient pas à la mer. Les vents de l'ouest et du nord-ouest le jettent ensuite jusqu’h Péluse ; puis il va s’amonceler sur l'isthme sablonneux où se trouvant en communication avec les sables de Syrie, il forme les duues de l'isthme de Suez.
Les déserts de l'isthme à l’est du Delta sont différens de ceux de l'ouest. Le désert libyque occidental ne présente que des sables légers et mouvans, apportés en ce lieu par les vents. Le désert oriental de Suez (2) est au contraire une
(1) Girard, Obftcrv., p. 303.
(2) Ibid.
surface unie, composée de galets et de cailloux trop lourds pour être roulés par les vents de l’ouest et du nord-ouest. Depuis plusieurs milliersd'annécs, cette surface est entièrement rase, et les vents en ont balayé depuis longtemps, à l’est, toute la poussière et tout le sable. Si l'on sonde même le terrain à une grande profondeur, on trouve que l’isthme de Suez ne se compose que de cailloux roulés, de gros galets et de sable plus fin qui furent irrégulièrement amoncelés en ce lieu , lorsque deux courans de la mer s’y rencontraient et travaillaient encore ce point de la terre. L'un y apportait les matières de la Méditerranée, l'autre de la mer Rouge. Se rencontrant à la place qu'occupe l’isthme actuel, ils se tenaient l'un l’autre en équilibre et en repos ; ils laissaient alors nécessairement tomber les débris qu'ils avaient arrachés aux écueils des côtes , le long desquelles avaient passé leurs Rols.
C'est dans ces faits qu’il faut chercher les causes de l’état actuel de la vallée du Nil et de son Delta; celui-ci , successivement couvert d'eaux et de débris de nature différente, s'avance vers la mer, toujours en changeant de forme, comme un nouveau protée : tantôt fertile et chargé de fruits comme le jardin d'Éden, tantôt marécageux et désert, il commence le combat antique et toujours renouvelé entre Osiris et Typhon, sans quela victoire ou lechampdebatailleapparticnne jamais exclusivement à l'un et à l'autre.
Selon Hérodote, le Delta fut longtemps, h l’exception de la contrée tbébatque , un grand marais (D»«) (1) d’ou ne s'élevait aucune terre audessous du lac Mœris. Il se changea ensuite en terres marécageuses ; la main de l'homme y traça des canaux d’irrigation, éleva des digues, et l'histoire de la culture commença sous le règne de Sésostris ; bientôt on mesura si exaclcmcnt les campagnes que l’on comptait jusqu'aux orgyes ou brasses (2). La fertilité du Delta fit de ce pays un grenier d’abondance ; d'abord pour ses voisins, et plus tard pour Rome et Bysance. Le Delta exerça alors une grande influence sur l'histoire de ces monarchies qui embrassaient le monde. Lorsque l'on négligea l’entretien des canaux, une partie de cette fertile contrée se changea en marais ; et l'autre en solitudes de sable. C’est b cette période qu'en est maintenant le Delta , dont la bordure est entourée aujourd’hui des marais slagnans ou lagunes de Menza-
(1 ) Hérodote, II, c. 4.
(2) IbM. c.e et II».
AFRIQUE , 8T9TLMM u'kAU : HT DIVISION, 5 *9.
leh, deBourlos (Berelous), d'Edkou, de Maadieh et de Mariout. Cependant un grand nombre de canaux arrosent encore le pays. Tourtechot en compta quatre-vingt-dix dans le Delta. Autrefois il ressemblait à un jardin délicieux, tout couvert de villages où régnait l’abondance.
Avant l'expédition française et encore dantles premières années du dix-neuvième siècle, l’intérieur en était presque entièrement inconnu (1). Les habitans étaient en guerres continuelles entre eux. Divisés en deux partis, appelés Sad et Uharam. et se portant l'un à l'autre une haine mortelle, ils se livraient d’éternels combats sans connaître I3 cause de leur inimitié. Les villages et les habitations nouvelles s'élevèrent sur les débris des terrasses factices d'un grand nombre de villes antiques. A mesure que les déserts resserraientle Delta au dehors et pénétraient même plus avant , les bordes des Bédouins , enfans du désert, y étendirent leur terrible puissance. La campagne est habitée par des Bédouins nomades oupard'aulreslribusquisesont fixées en un lieu en devenant Fellahs ; les anciens possesseurs du pays, les Cophtcs, ont été refoulés dans les villes.
4' Eclaircissement.
La vallée de l’Egarement, la vallée des lacs de lïatron et le côté occidental de la Basse- Égypte en dehors du Delta, ou ta province Maréotidc.
Pour compléter les faits géographiqueslesplus importons qui composent l'ensemble scientifique de la géographie de l’Égypte, il nous faut encore étudier les deux vallées transversales qui coupent, au-dessus de la bifurcation du Nil, lachaine arabique <1 l'est et la chaîne libyque à l'ouest, c’est-à-dire la r allée de V Égarement qui va à la mer Rouge, et la vallée des lacs de fia trou qui va dans le désert de Libye. Nous décrirons aussi, à l'ouest du Delta, la contrée de Mariout, où s'élève Alexandrie. Ce pays, connu des anciens sous le nom de Maréotis, forme la transition de la Basse- Égypte au désertde sable de Sahara.
1. l'allée de F Égarement ( Bal-Tieh). — Celle vallée , partant du Caire , conduit , à l’est, aux puits sales, situés au sud de Suez. Elle doit son nom à une tradition qui raconte que les Israélites la traversèrent lorsqu’ils s'enfuirent d’Égypte par la mer Rouge, t.irard et Ilubois-
(lj cirant, tor le OtïU, l<oi. >ur I tjrptc, III, p. 369.
Aymé (1) la visitèrent les premiers dans l’intérêt de la géographie. Elle traverse de l'ouest à l'est la chaîne arabique du Mokaltam , déchirée par tant de coupures , et qui est restée en ces lieux complètement inculte et déserte. Selon le récit d'Abdallah (2), le calife Omar défendit de cultiver cette montagne sainte depuis kossejrr jusqu'au Gibel-ïabmoum, c’est-à-dire la montagne Rouge qui domine la ville du Caire au nord-est. C'est sur ce mont Yabmoum que les premiers musulmans, établis dans le pays de Messr , offraient, sous la voûte du ciel, leurs sacrifices et leurs prières. D’après l’ordre du calife Omar, le Mokaltam ne devait servir que de lieu de sépulture pour les musulmans, et, depuis ce temps , il est resté jusqu'aujourd'hui entièrement inculte et désert.
Cette vallée de Tieh a son ouverture au-dessus du Caire, près du village llezetin (Beçalyn), et elle est encore habitée aujourd'hui par les Arabes-Terabin. Sa plus grande longueur jusqu'à la mer Rouge est de vingt-six lieues (3) ; elle s’étend, de l'ouest à l'est, sur un niveau assez égal, et sans présenter de pente sensible, comme presque toutes les vallées transversales; de sorte que . si le niveau de la mer Rouge était un peu plus élevé, un bras de mer s'avancerait par cette vallée jusqu'au Nil. Cette conformation naturelle fait que la vallée de l'Égarement offre, pendant toutes les saisons, une communication commode entre le Caire et Suez ; mais le projet d’y faire passer un canal rencontrerait des difficultés insurmontables, car le milieu de la vallée présente un exhaussement assez considérable, quoiqu’il ne paraisse pas remarquable à fusil.
A l'ouverture, près de llezetin, le sol est couvert de petites éminences de gypse et de fragmens de coquillages ; 34)0 toises plus à l'est , la vallée est resserrée par des rochers calcaires qui se rapprochent de plus en plus des deux côtes; le sol est parsemé de cailloux roulés et nulle part cultivé. Au delà de ce rétrécissement ou défilé, qui ne laisse libre qu'un pas9ago de 120 pieds de largeur, le sol s'élève un peu; le même acccidrnl se répète encore deux fois, ce qui fait en tout trois défilés , dont le troisième occupe la position la plus élevée de la vallée et forme
(1) Girsrd, Description topographique de I» valide «le fâ* Rarement, Mûm. sur l K- jrpte, 11), p. 300.
(2) AMaltatlf, Description Je l'Égypte, cU. de *acjr, IV, p. 10, note 1 1 .
(3) Girard, Description, etc., p. 387.