Codâmes, Cydamus
Le Fezzan est, d’après l'état actuel de nos connaissances, la frontière la plus occidentale de la chaîne d'oasis. Cependant l'on nous cite encore, au nord-ouest, une oasis peu connue, appelée Codâmes (3) ( Cydamus dans Pline ) ; elle s'adosse au plateau des berbères, près du bord méridional de l’Atlas, et a, dit-on, perdu toute importance depuis que Mourzouk est devenu le centre du commerce. C'est à Gadamcs que commence le pays riche endattes, cette immense steppe, plane, unie et large de 80 milles géographiques, qui s’étend à l’ouest sous le nom
f I ) Pro* cediufs, 1, p. 03, et Hornemann, \oy.t I, p. U ! ,
II, i». 457,
(3) l'iticecriirtK*, I, p. 88, 08.
(3) v. tiumiKi, in Cube » .sjmiiilung, lll, p. 433.
de Büedulgerid , et est arrosée sur toute sa surface par des toadis ou fleuves de steppes. (Voy. plus haut, p. 492.)
Le Biledulgcrid formant ainsi la limite entre le plateau des Berbères et le grand océan de sable, on pourrait considérer comme autant d'avanl-postes de cette zone verdoyante lesoasis que nous avons parcourues, et qui diminuent il mesure qu’elles avancent à l’est. En effet , la nature est la même dans le Bitedulgerid que dans les oasis; ces espaces ne diffèrent que dans leur étendue. Ce que la grande chaîne élevée, déchirée et rocheuse du Grand-Atlas est pour le Biledulgcrid, les eûtes rocheuses et basses de l'est le sont pour la chaîne d'oasis; elles apparaissent également déchirées comme l’Atlas. Ce que sont là lesvvadis abondantes et les lacs situés près de leurs embouchures, les mares salantes, les étangs périodiques et les puits isolés le sont ici; tous deux (le Biledulgcrid et la chaîne d'oasis) sont parallèles aux chalues septentrionales qui se dirigent de l’est à l'ouest, et lesoasis, de même que lessteppes du BUedulgerid,se trouvent placées sous une même latitude, entre le 27° et le 30° lat. nord. De plus, ce que sont pour le Biledulgerid ses plaines salantes , cultivables , verdoyantes , le peu d'endroits couverts de pâturages le sont pour les oasis : observons toutefois que ces oasis septentrionales ne peuvent pas, comme celles du bord oriental , se comparer à une ligne d'oasis corallines, tant elles sont isolées et éloignées les unes des autres.
De celte manière, la division naturelle de ces régions, telle que l'admettaient les Arabes , se tr-uve pleinement justifiée : ils divisaient, comme nous l'apprend Ebn-Haukal (1) , l'Afrique septentrionale en un El-Magreb occidental et oriental. La limite entre les deux est le Fezzan. La partie orientale s’étend depuis l’Égypte [Visr), le long de la mer, jusqu'au Fezzan {Zuilah)-, la partie occidentale depuis Zuilah jusqu’à Souze ( Sous-al-Akri , c'est-à-dire Souse, province limitrophe), et Andalus (l'Espagne), ou jusqu'à l'Océan occidental.
B. D’après les nouvelles relations du capitaine Lyon.
Le capitaine Lyon, accompagne du consul anglais llitchie, voyagra.au mois de mars 1819. de Tripoli à Mourzouk, et il se pro|iosail de pc-
(I) sbu Usukal, dsiu w, uuscley, p. 19.
H4s:s, VLZZAX.
nétrer de là dans le Soudan des nègres. Hais les fièvres accablantes dont ils Furent tous deux atteints pendant tout le temps de leur séjour en cette ville, et la mort prématurée de M. Ritchie , décidèrent le capitaine Lyon à renoncer à ses projets de découverte dans l’iutérieur de l’Afrique.
En attendant il avait fait de nombreuses excursions dans l’oasis de Fezzan. et les descriptions détaillées qu'il nous en a données (IJ ont jeté un grand jour sur la géographie de ce pays remarquable.
Nous n’indiquerons ici que les principaux points de ce pays, tels que les a explorés le capitaine Lyon , dans la direction du sud au nord. L’étendue du Fezzan, de l’ouest à l'est, lui est moins connue qu'à Hornemann. Les indications de l'intrépide voyageur allemand, quoique antérieures, conservent par conséquent ici toute l'importance de nouvelles découvertes.
La limite nord du royaume de Fezzan est à Bonjem (30" 35’ 32” lat. nord) (2), la limite sud à Tegcrry (21° 4’ lat. nord) ; mais cet endroit est déjà habité par les tribus Tibbos des montagnes voisines. Les montagnes du Haroush bornent le Fezzan à l’est, et le village Oubari indique sa limite occidentale. Mourzouk , la capitale, est situé au centre de l'oasis, par les 33° 54' lat. non! et les 13° 82’ long, est de Greemv.
On compte cinq journées de marche de Tripoli à Benio/ed ( Beni-Woulid), en passant par les montagnes de Ghouriano (3). De là on met encore cinq jours pour arriver au puits de Bonjem où est situé le fort limitrophe septentrional du royaume de Fezzan. C’est une ruine d’un ancien édifice romain , bâti avec d’énormes cubes, au milieu du désert, et provenant du temps de l’empereur Septime-Sévère , comme l’indique l’inscription placée au-dessus de l’entrée. De ce fort on arrive, après quatre fortes journées de marche à travers des plaines arides et quelques défiles rocheux ( appelés Ilormouts dans Hornemann), à Sockna, qui est la ville la plus septentrionale dans le domaine du Fezzan (29" 3’ 3ti” lat. nord) (4). Placée au milieu de déserts et de
(1) capi. G.-r. Lyon, Narrative of the Travels la Piortbern Africa lu the years 1818, 10 et 20, accompagned by geogrmphlcai notice* of -Soudan and of tho course or Ibe Niger with a Cbart of tbc routes and Plates, clc. Lond., in-4°,
(3) LyoVs Narrar., chat». VII, p. 340.
(3) ibid , etiap. I. p. 21-37.
(4) Ibkl., clwp. VI, p. 60. Tab.
ttitt
défilés souvent inabordables, entre les deux capitales, de Tripoli et du Mourzouk, elle est devenue un lieu d’asile pour les exilés et les réfugiés des lieux pays , qui peuvent y vivre à l’abri de la tyrannie des sultans. Les habitans de cette ville , au nombre de deux mille , parlent la langue touarik ; ils vivent de leurs plantations de dattiers qu’ils cultivent presque sans impôts, car ils ne paient de tribut que pour 260,000 pieds de palmiers (1). Quelques petits villages sont en. core situés dans le voisinage ; à l’est s’élèvent les hautes montagnes de M'ctdan où habitent de nombreuses troupes d’autruches et de buffles (Wadan) qui ont donné le nom à toute la contrée. Au sut! de Sockna, les montagnes plus escarpées de Soudah, appelées aussi les montagnes noires, s'étendent de l'est â l’ouest, aussi loin que l’œil peut les suirre. Elles atteignent, en plusieurs endroits, une hauteur de 1,800 pieds, et occupent , entre les 28” 40’ et 27° 50’ lat. nord , une étendue d’à peu près 20 milles géographiques en largeur. Le basalte dont elles se composent est noir, fortement mélangé de carbonate de chaux , et se désagrège en petits fragmens en forme de boule. Toute la chaîne est entièrement aride, déchirée, et forme une quantité d’écueils et de cônes isolés ; les plaines adjacentes sont fréquemment parsemées de débris d’une masse basaltique vitreuse, remarquable surtout par son éclat éblouissant. Plus loin, au nord , le même basalte se retrouve en abondance dans la chaîne de Ghouriano , près de Tripoli (32° lat. nord) où l'on aperçoit aussi beaucoup de cônes basaltiques.
L’aspect de ces montagnes de Soudah est tellement sauvage que le capitaine Lyon , se voyant entouré de tous côtés, de leurs parois escarpées, se crut un instant transporté au milieu du crater d'un volcan. Au sud se déroulent, à leur base, de vastes plaines inhospitalières (2), couvertes tantôt de fragmens de basalte , tantôt de sable, mais où l'on ne rencontre ni eau ui aucune trace de végétation; d’innombrables carcasses de chameaux et de chevaux, et une quantité de squelettes humains bordent ici les routes des caravanes et ne présentent que trop souvent à l’âme du voyageur le tableau des dangers et des souffrances auxquels il va s'exposer. La roule s'étend ainsi , sur un espace de cinq journées de marche , jusqu’à une forêt de palmiers , au mi-
(I) Lyon’» Narrai., cbap. Vf, p. 72.
(2; Ibid., p. 83.
lieu de laquelle est situé le village Zeighan (37“ 80' lal. nord); de là elle se prolonge encore, pendant quatre journées, jusqu’il la ville de SebJui ( par les 87“ 3' 8” lat. nord ). Entourée d’un superbe bosquet de palmiers , au milieu du désert , cette ville est surtout remarquable en ce qu'on y aperçoit, selon Lyon, les premières traces de cette transition de couleur, dé la peau blanche des habitans du nord au teint foncé des mulâtres , jusqu'à la peau d'ébène des babilans de Mourzouk.
Un chemin de quatre journées , à travers dés plaines homogènes et arides , conduit de Sockna à cette capitale. Les caravanes de Tripoli l’atteignent ainsi ordinairement en trente-neuf jours; sauf quelques endroits habités, elles n'ont rencontré sur tont cet espace que des déserts et des solitudes sans fin (1).
Mourzouk est une ville murée, comptant 85,000 habitans sédentaires, outre les nombreux étrangers qui s'y rassemblent annuellement. Les remparts de la ville ont 13 pieds de hauteur , 8 pieds d'épaisseur et sept portes ; ils sont bâtis en terre, comme toutes les maisons, et ces constructions sont ici très-durables , par la raison qu’il ne pleut pas dans le Fezzan. Les rues sont étroites; le château, qui a 80 à 90 pieds de haut, est vaste et très-fbrtifié ; les murs ont, à leur base , de 30 à 60 pieds d’épaisseur , et ne diminuent qu’à mesure qu’ils s’élèvent, de sorte que l’intérieur du palais est très-étroit , à proportion de sa circonférence. Il renferme le harem des premières femmes (kibere) , du sultan , et la garde en est confiée à des eunuques. La ville est entourée, de tous cdtés, de plantations de dattiers qui fournissent aux habitans leur principale nourriture.
A une distance de deux journées , à l'est de Mourzouk, est situé Traghan (85* 53' lat. nord), célèbre par ses jardins et par ses eaux (3). Ces eaux, si fameuses , se réduisent tout simplement à quatre étangs de 30 à 40 pieds de diamètre, qui passent pour une merveille dans tout le pays ; ils sont entourés d’épais bosquets de palmiers, habités par des troupes d’oiseaux , véritables raretés dans ces contrées sablonneuses. Jadis cette ville était pins considérable; maintenant elle n'a que 500 à 600 habitans , un fort et une mosquée. Un peu plus loin , à l'est , rst la ville de Zuela (Zuila, Sila), par les 86"
(1) ljon'4 Barrai , p. 07.
(2) ISM., f. 206
11’ 18” lat. nord, te habitans sont les descendans d’une noble tribu arabe, qui se donne le nom de schérifs, c’est-à-dire parens du prophète. Us ont tous le teint clair etsedistinguent de leurs voisins par leur équité , leur maintien calme et leur hospitalité. A un quart de lieue de la ville , à l’ouest , on trouve les ruines d’une ancienne mosquée de 135 pieds de long sur 90 pieds de large ; elle est bâtie en briques crues , avec du ciment de chaux, et elle révèle une architecture parfaite. A un quart de lieue de la. mosquée, à l'est, sont situés cinq édifices quadrangulaires , très-ressemblans , ayant 80 pieds de diamètre , 30 pieds de haut , des toits et des fenêtres voûtés , ce qui est très-remarquable au centre de l'Afrique ; ils sont garnis , jusqu'à la moitié de la hauteur , de plaques de grès rouge et couverts d’inscriptions effleuriez maintenant, et que le capitaine Lyon prend pour des inscriptions arabes. Ce voyageur pense que ce sont là lesmonumens des anciens schérifs quia'établirent dans cette contrée, il y a cinq ou six cents ans.
De vastes plaines, couvertes de cailloux , alternant avec des espaces arides, hérissés d'écueils, basaltiques semblables à ceux que Hornemann observa aussi dans le Uaroush , se succèdent , à partir de ces deux villes , jusqu'à Gatrone qui en est éloignée de cinq journées de marche. Suc tout cet espace on ne trouve de l'eau potable qu’à tf'adakaire; la ville de Gatrone, qui n'est qu’un peu plus au sud (34* 47’ 57’’ lat. nord) , se trouve de nouveau entourée de collines de sable , au milieu d’un affreux désert, te habitons de cette ville , en grande partie des Tibbosse disent encore Fezzaniens, mais ils parlent déjà la langue du Bornou , et les Marabouts fezzaniens qui habitent au milieu d'eux, évitent, autant que possible, leur commerce.
De Gatrone on atteint, en deux jours, la frontière méridionale du royaume de Fezzan . La route traverse d'abord des rangées de collines et puis desdeserts interrompus çà et là dansleuraridité, par quelques bosquets de palmiers , de mimosa ( gurda ) et de figuiers. Un buisson appelé Ueesa est ici la prjncipale nourriture des chameaux. L'endroit le plus reculé du Fezzan est Tegerry, par le 34° 4’ lat. nord. On voit ici un château bâti dans le style de celui de Mourzouk. Il n'y a pas longtemps que cette ville était encore trèsraloulée de tous les voyageurs , à cause du brigandage de scs habitans; maintenant le sultan y fait exercer une discipline très-sévère. Bien qu’on y cultivecncore unequantitéd'cxcellentes dattes.