CHAPITRE PREMIER
DE l'AtENDUB ET DE LA RATURE DE L’OCÉAH DE SABLE OCCIDENTAL.
Le Sahara occidental est borné, au nord, par le Biledulgerid qui, comme nous l'avons déjà vu plus haut, ne mérite pas trop le nom de beau pays de dalles qu'on lui donne; car, de nos jours, les Arabes appellent avec raison du nom de Sahara (1) plusieurs grands espaces contenus dans cette région, et qui s'étendent depuis le Petit-Jerrid , à l'ouest de la Petite-Syrte, par Wergela, jusque près de Tafilelt.
Les eaux des wadis ou fleuves de steppes qui descendent de l'Atlas se perdent en grande partie, sur le bord sablonneux du désert , dans des marais amers et salans qui , pendant l’été , donnent naissance à une immense quantité de vers (2), et deviennent ainsi impraticables pour les hommes comme pour le bétail. Le Drah, le plus occidental de ces torrens ou wadis, avait probablement (3) autrefois son cours vers l'ouest, et s’embouchait, sous le nom de Darodus , dans
(1) Sbaw, Tr*T. and Ohtcrv., 2* éd., 1757. Lond*, ln-4", P. 4.
(2) Marmol, Africa, I, p. 20.
(3) Jackson'i Account, of üaroceo , 2* éd. , 1811, p. 0.
AFRIQUE, BASSES TERRES : n* D1VISI0X, J 37.
l'Océan ; maintenant il coule au sud, et se perd, comme les autres, dans les sables du désert. Mais il est difficile de décider si c’est en effet le Darat que l’olybe connut dans son Périple , ou bien le Bambotus de la cite des Daratiles éthiopiens , près du cap Noun , appelé aussi le char divin de tlannon ( Theon-Ochema , selon Pline), et formant la dernière limite de son Périple, ainsi que de celui de Polybe (1). l)e nos jours, on rencontre dans cette contrée VAkassa, petite ririère côtière, près de Wedi-Noun, à l’extrême frontière méridionale de l’empire de Maroc.
D'après toutes les connaissances que nous avons des localités, il est probable que cette rivière indique l'ancien cours du fleuve Drab.
11 n’est pas rare de voir, sur les limites du désert, des rivières que les sables mouvans forcent h se déplacer et it changer de direction. Quelquefois même elles cessent entièrement de couler, comme cela s'est vu à un torrent autrefois très-rapide du territoire de Fezzan , près de Tcssowa (2), qui, maintenant, est recouvert par les sables. Ce phénomène important est le résultat de l’extension que gagne tous les jours le domaine du sable mouvant, dans la direction du nord-ouest et de l'ouest.
2. A l'ouest, le désert confine immédiatement h l'Océan Atlantique.
La côte, depuis le 32° jusqu'au 20° lat. nord (elle commence déjà près de Mogodore), par conséquent sur une étendue de 180 milles geogr. au moins , n'est qu'une bordure de déserts (3), couverte d’immenses dunes ( immense Aills ) d’un sable mouvant que les vents chassent de l’intérieur du continent, sous les formes les plus variées, vers la mer, et qui remplissent également l'Océan et l'atmosphère de particules de sable.
Le fond de la mer n'offre qu'un banc de sable qui se prolonge au loin dans l'Océan. Les Arabes vont, jusqu'à une demi-lieue dans la mer, à la recherche des cargaisons naufragées , sans que l'eau leur dépasse les genoux. Cet immense banc s’étend le long de la côte, sur une largeur d’une à deux lieues, et presque au niveau de la mer , depuis Wedi-Noun (lelleuve côtier du cap Noun) jusqu'au cap Oojador. Nous verrons plus bas quelle est sa direction au sud. C'est encore ici
i.1) Goxacliu , Rtcb. dan» Drcdt w , p. 30-49. (2; rrocecdittg» f | f p. 8H.
Jackson* Account, p. 40 et 209, e:c.
sur cette côte brillante et inhospitalière (1) que le courant circulaire de l'Océan Atlantique et la violence des vagues causent annuellement la perte d'une quantité de navires. L'atmosphère remplie de parties de sable, qui s’étendent au loin sur l'Océan comme un brouillard blanc ( hazy weather), cache aux marins l’approche du danger qui les menace , et les entraîne ainsi trop souvent à leur ruine.
Le cap Blanco n’est pas un promontoire élevé, mais au contraire une saillie plane qui s'avance dans la mer. Dépourvue de verdure, d’arbres et autres marques de terre , elle est difficile h reconnaître , mais n’en est pas moins pour cela un des points les plus importons de la côte. Au sud et au nord de ce cap, le désert a accumulé les bancs de sable (2). L'un de ces bancs entre autres s'étend en demi-cercle depuis le cap Mirik au sud , et ne permet que deux passages peu profonds pour entrer dans le golfe d’Arguin, également parsemé de groupes de bancs et d'Iles de sable, et sillonné sur ses côtes par de vastes et arides dunes de sable mouvant.
La côte s'étend ainsi toujours également abritée par les bancs de sables (comme s’expriment les marins), le long de l'embouchure du Sénégal et de tout le pays plane et aride qui l'entoure jusqu'au cap Vert. Ce cap est renommé par ses deux immenses dunes, appelées les mamelles (3), qui s'élèvent jusqu’à une hauteur de 600 pieds, et sont peut-être les plus considérables de cette côte. Semblables à des vagues colossales de sable , elles dominent toute l’immensité des petites dunes de la côte, et sont, pour les vaisseaux qui croisentdans ces parages, d'utiles marques de terres qui les avertissent de ne pas s'approcher des côtes. Nous croyons devoir reculer jusqu'ici la limite naturelle du Sahara. Le Sénégal inférieur le traverse à l'une de scs extrémités ; mais la nature aride de ses plaines de sable (4) s'étend, nonobstant les eaux du Scuégal, bien au delà de ce fleuve, à travers
(1) 4. RJIcjr, Lou of tbe amcrican brlg Commerce wreck«J on tbe western coast of Africa, tond. , 1811 , ln-4° , p. 17.— A. Scott, Account of tbe caplivity among tbe wanderlng Arab» of tbe Grcal Afrtcan drsert , In Kdinb. Phll. Journal, 1821, n° vu. p. 38.
(2) Th. Asiley , New general Collection, lond. , 1745, ln-4°, 11, p. 4.— Durand, Voy., II, p. 79.
(3) Durand, Voyage austfm'gal. I p. 01.
(4} GobcJry, Fragm., p. 237.
SMI AK A. SAHEL.
!<• royaume tl'Owal el île Cayor. soumit au souverain île l)amet, et jusque dans le pays des sauvages Sereres (1 4° 44' lat. nord;. C'est là le peuple de la càte de saille , au-dessous des Jolulfes, dans le pays cultivable du Sénégal.
3. Au sud, le Sahara étend son domaine assez uniformément jusque près des cours moyens du Sénégal et du Niger, arec lesquels il se dirige parallèlement, et à peu près sous la même latitude (entre le 16° et le 18° lat. nord), dans les régions inconnues du Soudan oriental.
Oo a comparé l'étendue du Sahara b la moitié de l'Europe, ou, ce qui est encore mieux, au double de la mer Méditerranée. On évalue l'aire du désert à 72,000 milles carrés géogr. (400,000 Jieues carrées), y compris les oasis, et à 30,000 milles carrés géogr. sans les oasis; sa longueur est, dit-on, de 430, et sa largeur de 300 milles géogr. Mais ces données ne peuvent être que très-approximatives, à cause de la nature même de l'espace en question. Toutes les fois qu'il s'agit de la vie intérieure et active de la nature, ccs indications, comme toutes les données arithmétiques en général, sont eu grande partie aussi arides et stériles que le désert lui-même ; elles ne jettent aucun jour sur les contrées qu'on étudié, et sont encore moins capables de nous en donner une image fidèle et vivante.
2° Eclaircissement.
nature du désert.
I,e caractère essenliel des déserts repose dans l’homogénéité de leur forme et de leur jr»ôstance.
A. Quant à la disposition horizontale ou dimension physique, ils présenlcnt des surfaces absolument horizontales avec des élévations et des abaissemens relatifs peu considérables; de là vient qu’on n'y rencontre nulle part des amas considérables d'eaux atmosphériques ni cette variété importante de montagne et de vallée.
B. L'uniformité de leur substance est également remarquable. Ce sont généralement des masses de cailloux ou des masses de sel uniformément étendues sur la surface ; là où elles manquent, on ne trouve ni sol décomposé ui humus, mais seulement des rochers nus, pour la plupart du calcaire. Dans les environs du Fezzan et dans le llarousb noir, le calcaire est, dit-on.
Kit)
d'une formation analogue à celui du Jura (I). Quelquefois on y trouve aussi des roches primitives, par exemple, du granit (2) (dans le Dar. Four), du talc et du basalte (voy. plus haut le Haroush).
Les rochers sont recouverts de cailloux , de galets et de sable mouvant que le vent emporta comme un An brouillard à travers les airs (3). La surface n'est par conséquent nulle part cohérente; à peine y voit-on quelques traces de l'état d’agrégation, première condition de toute vie organique. Le sable du désert libyque se compose de grains de quartz (4) transparens, d'un tiers de ligne de diamètre, terme moyen, et sans mélange d'aucune autre substance ; sa surface est généralement modelée sur sa base comme une couche de neige. Mais chaque éminence, quelque insignifiante qu'elle soit, un buisson d’épine, un écueil, ou même une carcasse de chameau, donne naissance à des collines de sable que le vent accumule avec une rapidité extraordinaire.
Les vents du nord et du nord-ouest prédominantdans le désert libyque (ils soufflent pendant neuf mois), il en résulte que les collines de sable s'avancent, chaque année, de 40 à 14 pieds, comme on a pu le calculer d'après la disparition des sources el des puits. Lèvent n’enlève toujours que les sables très-flus; les cailloux et les galets restent à découvert. Le désert errant doit par conséquent couvrir de ses sables tous 1rs espaces qu'il conquiert, tandis que la véritable patrie du sable mouvant se change en un champ de graviers, de cailloux et de galets. Le Sahel, formant ainsi l’avant-garde du Sahara, finira toujours par se changer lui-même en Sahara ( voy.
3* Eclaircissement.
De l’empiétement du sable.
Ce phénomène , tel que nous venons de le décrire , n'est pas général en Libye et dans les dé-
(t ) Alexindcr von Humboldt , Amic&ten der Kolur , I , P. AS
l2> Brownc, Trav.,p, 268 cl 16.
(2) Jirkton , Account, p. 270. — Mungo-P»rk , Tnt. , P. 161.
(4) Cn si j i , ,ur Ici jjblci du liCsrrt , dam loi alin. sur l'êgrpte, H, p. 261.
SCO
AFBIQUE, BASSES TEK UES ! II* D1V1SIOX, *j 37.
serts adjacent de l'Égypte, où , depuis plusieurs mille ans, on aurait dû nécessairement s'apercevoir de ses effets. Le mouvement des sables ne laisse pas ici, comme dans l'intérieur de l'Afrique, de vastes espaces découverts (duSahara) b sa suite; sans doute parce que , depuis Barca jusqu'en Syrie, la mer, comme en beaucoup d'autres endroits ( par exemple , près de Bordeaux , près du cap Sabledans l'Amériquedu nord, etc.), vomit tous les jours des masses considérables de sable sur le rivage, dont les vents s'emparent aussitôt et qu'ils emportent dans l’intérieur du continent, comme on s’en aperçoit aux palmiers qui disparaissent peu i peu sous les sables , le long de toute la côte (comp. p. 438). La mer, grâce b son mouvement continuel (1), a même étendu sur plusieurs points le domaine du désert libyque, aux dépens de la vallée du Nil; les sables ont franchi le rempart occidental (3), et sont ainsi entrés dans la vallée qu'ils menacent d’envahir entièrement (ï). Cet empiétement est surtout remarquable prés du village de Wardan (4) , dans la province dcGixeb, b l'extrémité septentrionale de la plaine des Pyramides , où les masses de sable se sont avancées jusqu'à une lieuede distance du fleuve. En beaucoup d'autres endroits, il est difficile d’établir historiquement ce phénomène ; car la grande et profonde vallée du Bahr-belamaestlb comme un fossé protecteur de l'Égypte, à l'ouest, qui reçoit tout le sable poussé, b l'est, vers ce pays (K).
Ce mouvement du désert nous explique pourquoi , du temps de Strabon , les lacs de Natron , près du Bahr-bela-ma (6), nétaient pas, comme de nos jours , divisés en six bassins , et pourquoi, du temps d’Hérodote , les anciens ne faisaient pas encore de distinction entre la grande et la petite oasis, comme Strabon , 430 ans plus tard. N'est-il pas remarquable que la fertilité si vantée (7) de la grande oasis (/««««ps» *<««) ait diminué au point que maintenant de grands espaces de sable interrompent la ligne coralline
(1) An<tréos»r, Bem. sur l'Égypte, l, p. 108; IV, p. 818. — - Vaieoiw, Tr»*., III, p. 408.
(2) Amiréojiy , Bém. «or U vaiWe de ffatron, dan* Ira Btfm. »ur l'tgypte, I, p. 224.
(3) Girard, «dm. *ur rfc*yptr, III, p. 10.
(4) Beynler, «étn. mr l'Ccypte, IV, p. 5.
(ft) K«m. »ur l’Égypte, I, p. 248.
r0) Alexander von llumboldt, Aoaicbien der Valnr. , I , p.e/.
£7) Beeren, Ideen 2e Anfl., Il, p. 400.
des quatre ou cinq endroits cultivés ? que la petite oasis que Strabon place près du lac Mœris en soit maintenant très-éloignée ? que le lac Mn-ris (1) même ait perdu, b l'ouest et au sudouest , par l'empiétement du désert , un espace très-considérable , de manière que le lac de Karon , comme l'appellent de nos jours les babitans du Fayonmé , soit beaucoup moins considérable que ne l’était le lac Moeris lorsque le labyrinthe s'élevait encore dans toute sa splendeur sur ses bords. Une quantité de ruines, dans la vallée du Nil , sont en partie recouvertes de sable, comme nous l'avons vu plus haut, et même les temples de Tbèbes sont encore enfouis 90 pieds dans le sable. Les espaces moins anciennement cultivés , sur la route du Caire vers la Syrie , se recouvrent de plus en plus de sable , et l'on ne voit plusque les coupoles des habitations désertes surgir des collines mouvantes le long de cette route de caravanes (3).
Cette opinion de l'empiétement des sables est aussi généralement répandue parmi les Arabes qui ont uuc connaissance exacte de tous les phénomènes du désert. Ils possèdent un grand nombre de traditions merveilleuses (3) relatives b des vallées heureuses et riches en palmiers, de superbes villes de Pharaon , des colonnes de marbre , des châteaux aériens , des châteaux maudits qui disparaissent ou sont recouverts par le désert, et devant lesquels le voyageur s'égare lorsqu'il en approche, etc. Ce n’est peut-être pas sans raison historique qu’ils appliquent chacune de ces diverses histoires merveilleuses b une certaine localité déterminée. Le fameux colosse du sphinx (qu’ils appellent Abou-tl-Houla, c'est-à-dire père de la terreur) (4) , maintenant b moitié enseveli dans les sables , mais dont U tête de basalte s'élève encore au-dessus du champ des Momies , leur apparaît comme un talisman conjurant saus cesse l’océan de sable de ne pas s'avancer d'avantage vers le Tell de l’est. Caviglia (3), qui entreprit des fouilles dans les masses de sable accumulées à sa base , y a découvert plusieurs objets remarquables que le désert
(l) clrarJ, Hem. «ir le» irrtgelloos , l'»rtciiltor« , elc. , Se F, y.. urne, riant le» Item, aur l'Ecypte, IU, p. 330.
(3) xem.»ur lÉgyple, I, p. 44.
(3 1 Al. Macrill, <1*111 unité». Ment »ur le» na.l», p. 385.
£4) Ahtlnl Hacbyd cl Bikul , Ocogr. , San» le» Béni. »ur l'Égypte, II, p. 75.
(5) Belionl, Voy. , I, p. 888.